Dommages de guerre
de Jean-Marie de Busscher,
préface de Grégoire Louis

Sortie avril 2019

Grégoire Louis écrit : “En de Busscher, je vois un mauvais chat, un chat tendre, surdiplômé, passé par l’atelier de Paul Delvaux, la Marine belge. Impératif, incandescent, insupportable et flamboyant comme doté de trop de perruques, façon Meurtre dans un jardin anglais de Peter Greenaway.”

Bon, mais, encore, qu’est-ce que cela signifie, un extrait pour comprendre cet OVNI féroce et stylé :

XIII La forteresse galante

La fortification remonte en France, tout comme la galanterie, à de vieilles habitudes, sinon à une ancestrale tradition. Dans son Histoire d’une forteresse, Viollet-le-Duc nous l’apprend, des châteaux féodaux aux tracés de Vauban. Cette nature défensive de la Nation vient de sa politique systématique d’annexion. Elle date ! Elle date de l’agrandissement progressif du « pré carré » capétien. Dès lors et depuis, braies et bretèches, escarpes et contre-escarpes, barbacanes et bastions, redans et remparts, rave- lins, retranchements, tranchées, tenailles et traverses se verront dans l’obligation de préciser les toujours nouvelles frontières de la France… Tant il est vrai qu’une marche conquise est difficile à défendre des spoliés, tout à la fois extérieurs… ou intérieurs.

Comme on le voit, et quoique d’une architecture souterraine nouvelle, le principe défensif de la ligne Maginot n’était pas neuf, mis à part, bien sûr, ce parti horticole, voire pépiniériste, qui consistait à fleurir ses abords. Telle est toutefois, la thèse que tentent d’accréditer les spécialistes maginoltiens les plus réputés… Peu soucieux de vérité, nombre de ces médiocres voudraient, en effet, nous dissimuler, par ce biais grossier, qu’il y ait eu une ligne Maginot galante. Ce phénomène ô combien neuf, original et insolite dans les austères annales de la fortification française, nous ne le tairons pas ! Si, par le travail en usine, la guerre de 1914-1918 avait libéré la femme des contraintes ménagères, les « années folles » l’avaient libérée des tabous entourant certaines professions. Parmi celles-ci, celle de journaliste. Or la ligne Maginot, profitant du répit de la « drôle de guerre », était devenue de par la volonté du haut commandement une gigantesque vitrine publicitaire. Soumise donc aux commentaires des médias, la Ligne recevait ses atroces serviteurs (les journalistes) à bras ouverts. Et les correspondantes parisiennes de la presse anglo-saxonne d’explorer les dessous des ouvrages de la Ligne… Et de s’initier aux mystères des tourelles, les bras chargés de brassées de roses de la ligne Maginot. L’une d’elles, Mrs. Joy, W. D…, superbe rousse aux yeux océaniques, devait avoir dans un bloc d’artillerie un comportement bien étrange… C’était voici plus de quarante ans, par un frais mais bel après-midi d’avril 1940… Un après-midi dont rien, vraiment rien, ne laissait prévoir qu’il puisse devenir galant.

Sous le galbe concave de la coupole cuirassée, bombée et encombrée comme l’intérieur d’un sein, les servants de la pièce – un (75,76) – s’affairaient.  Mi-incliné, un jeune officier accueillait Mrs. Joy, W. D… Comme en rêve, il lui demanda : « Voulez-vous nous dé- signer un objectif, madame ?» L’écoutait-elle ? Dans la pénombre, culasse mobile largement ouverte, la chambre de la bouche à feu luisait. Davantage qu’à l’aimable question, elle pensait à elle ; à sa chambre secrète qui, désormais, luisait aussi et aussi aspirait… aspirait tout autant que celle qu’elle fixait… à se refermer sur l’humain calibre. Aaaah ! Cette cabocharde tête de cuivre qui, rouge, la fixait ! « Ce bouquet d’arbres, là bas…», s’entendit-elle dire. Mais elle était ail- leurs… A califourchon sur le tube froid, bleui, se frottant, rampant sur lui, offrant sa chambre, sa chambre a` elle, confondue à la sienne. Servi par les artilleurs, à présent l’obus, lentement, les pénétrait. Le claquement de la culasse la fit frémir. Au commandement «FEU !», elle crut défaillir, mais aussitôt les reculs du canon à tir rapide (77) arrachèrent à son clitoris affolé un spasme perdu d’aboiements rageurs. A` présent, mouillés, trempés (78), tous deux déchargeaient, a` vive cadence, la foudre en rafales.

Trois mille mètres plus loin, dans les écharpes de fumée qui se dissipent, le bouquet d’arbres déchiquetés a cessé d’exister et, rayée, soudain l’âme respire… « Fantastique de rapidité et de précision », murmura-t-elle aux pointeurs.

Ceux-ci sentaient son trouble. Assez bêtement, ils l’attribuaient a` leur virilité confinée. S’ils avaient su, les misérables! S’ils avaient su qu’au meurtre de leurs pauvres glands, elle préférait leurs obus meurtriers… Sages, empilés, et qui, maintenant, la narguaient. Légèrement mal a` l’aise, le sensible officier lui offrit de se désaltérer au mess souterrain ou` l’attendait au grand complet l’état-major de l’ouvrage. Avant de tremper ses lèvres dans la coupe de Lanson que le commandant lui offrait, elle devait lui déclarer froi- dement : «Si les Allemands ont fait un effort comparable au vôtre en matériel offensif, ils n’attaqueront pas la Ligne Maginot mais rien ne pourra les arrêter plus au nord. C’est l’avis de chefs qui voient clair mais que la politique ignore. » Frustration ? Insatisfaction ? Non! Tout simplement l’Américaine indiquait a` un machiste état-major français qu’une Américaine peut être tout à la fois femme de cœur et… de tête ! (79)

                                                      

Notes de l’extrait

76. Le canon le plus courant de la ligne Maginot était le bon vieux 75 de la guerre 1914-1918. Par groupes de trois pièces, il équipait les casemates de flanquement et les tourelles éclipsables qui offraient l’avantage d’être tous azimuts.

77. Avec ses quelques trente centimètres de hauteur – son poids est de 7250 kg – et son diamètre de 75 mm, l’obus de 75 est, en effet, d’humaines proportions. Outre ses qualités offensives, c’est en cela, d’ailleurs, que le phallique projectile est si typiquement français. En France, de Le Nôtre a` Mansart, les justes proportions passent aussi par le Règlement de manœuvres de l’artillerie de campagne (édition de 1910).

78. En période de tir, un 75 modèle 1933 a besoin de 500 litres d’eau par jour pour le refroidissement de son tube. Si l’on songe qu’un jumelage de mitrailleuse absorbe 100 litres par jour de combat, un mortier de 81, 50 l et un tube de 135, 250 l, on mesurera l’intensité hygrométrique d’une forteresse faisant feu de toutes pièces. A ces besoins, des citernes ne sauraient suffire.  A` l’instar de la femme généreuse ne disposant que d’elle-même, il lui faudra s’auto-humidifier d’abondance. C’est pourquoi, toujours a` l’instar de la femme, les forteresses se pourvoiront de leur propre système d’humidification en cherchant a` grande pro- fondeur leurs propres puits. Tel l’inventeur de l’appareil photographique résolvant le problème du diaphragme en s’inspirant des mécanismes subtils de l’iris, les concepteurs de la forteresse idéale s’inspiraient de l’éternel féminin et de ses merveilleux mécanismes amoureux pour conjurer la soif des hommes et des armes.

79. Dingue ! Mrs. Joy, W. D… ne sera pas la seule et flamboyante facette des galeries galantes de forteresse… Le cas d’Elise S…, dite Lily, barmaid d’une brasserie de Thionville, en dit long sur les mœurs dissolues de la Ligne! Ravissante et peu farouche, Lily aime les officiers de la ligne Maginot. Trop, beaucoup trop… Au point d’éveiller la méfiance du commissaire spécial Le Lorrain. Ce dernier, un soir, l’invite a` sa table. Il sait que Lily a contracté une mauvaise habitude : celle de boire. Trop, beaucoup trop! Il sait aussi que parfois l’alcool délie les langues… Lorsque Lily lui demande si elle peut prendre « une petite coupe », l’audacieux commissaire lui fait servir un Pernod sans eau, suivi d’un second, puis d’un troisième. L’assommoir, en quelque sorte… Mais le lourd investissement du commissaire se révèle payant. Lily avoue. Oui, elle a une «amie»… Oui, elle passe de nombreuses nuits au «Billig», un des ouvrages de la Ligne, avec le commandant G… et le lieutenant M…. Non, son « amie » ne participe pas aux parties fines du « Billig ». Fort heureusement pour la France, d’ailleurs, car son «amie», qu’elle voit souvent (trop souvent) a` Luxembourg, n’est autre que la comtesse Seckendorff, née Hildegarde Rieth, bien connue du SR français… Ben voyons… Pauvres bites militaires, c’est un des principaux agents de l’Abwehr! Dire qu’il n’y avait sous les dessous de la ligne que d’ordurières petites Lily ou de fantasmantes Mrs Joy, W. D…., serait manquer a` la plus élémentaire honnêteté. Il y eut aussi et toutes de dévouement, bon chic et bon genre, de jeunes marraines de guerre. Telle Jacqueline C…, marraine de l’équipage de Latiremont, fille d’un directeur des forges de la Providence et inlassable grillon de son « foyer du soldat ».

EAN : 9791093098524
Prix : 14 €

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