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L’OBS – BibliObs – publié le 10 juillet 2015

En 2010, un libraire était emmuré vivant. Louis-Stanley Anderson, responsable du rayon des littératures nordiques, a dû attendre quatre jours pour que les pompiers le libèrent de la labyrinthique National Bookstore de Détroit. Fondée en 1972, cette boutique, que son propriétaire avait fait grandir progressivement en achetant les appartements mitoyens, venait d’être revendue. Ce sont des employés d’une entreprise nouvellement installée qui ont donné l’alerte : ils entendaient des voix étouffées dont ils ne parvenaient pas à déterminer l’origine. Louis-Stanley Anderson a expliqué avoir survécu grâce à un garde-manger aménagé dans les réserves.
Si vous n’avez pas suivi cette édifiante histoire dans la presse, ce serait parce que «toute [l’] attention [des médias] se portait déjà sur un fait étonnamment similaire : au Chili, trente-trois mineurs se trouvaient coincés à sept cent mètres sous terre et, devant les caméras du monde entier, des moyens techniques d’une ampleur sans précédent étaient mis en oeuvre pour les ramener à la surface.»
C’est du moins ce que prétend Vincent Puente, qui la rapporte dans son ouvrage «le Corps des Libraires» (éd. La Bibliothèque). Mais il y a peut-être un autre élément qui a pu vous faire manquer la mésaventure de Louis-Stanley Anderson : elle n’est jamais arrivée.

Livres proposés à la tête du client
Il faut bien être libraire pour fantasmer de librairies. C’est précisément ce que fait Vincent Puente, qui travaille chez 7L, dans le VIIe arrondissement de Paris. Et quand il ne vend pas de livres, il écrit sur le sujet. «Le Corps des Libraires», qu’il a mis quatre ans à achever, se présente comme un guide des endroits à ne pas manquer, avec un humour qui touche au dandysme.
On y découvre la librairie de los Tres Sueños à Saragosse (Espagne), où les livres sont uniquement proposés à la tête du client. «Les choix des libraires sont fermes, définitifs et dûment facturés», note l’auteur.
Qui prétendrait avoir déjà lu le livre proposé s’exposerait à la petite humiliation publique de s’entendre dire : “Alors relisez-le. Parce qu’à l’évidence, vous n’y avez rien compris.”
Quant à la Libreria Maratoneta de Ferrare (Italie), elle laisse deux choix à ses clients : celui de payer ses achats à la caisse ou de partir en courant. Il incombe alors de semer les libraires, férus de course à pied et fins connaisseurs de tous les recoins du quartier. En cas d’échec, il faut s’acquitter du prix du livre multiplié par quatre.
« Le Corps des Libraires » s’intéresse aussi aux individus maudits par leur amour du livre. Prenons Michel Durand, libraire rendu fou lorsqu’un client lui fait remarquer qu’on «ne comprenait rien» à son système de classement uniquement par prénom d’auteur. Reconnaissons qu’il était difficile de déterminer si on parlait de Camus, Cohen, Einstein, le Grand ou le Petit à la section «Albert». Martial Defasce, représente lui le cas unique au monde d’interdit de librairie comme d’autres sont interdits de casino. Acheteur compulsif, c’est la seule mesure qu’il a trouvé pour se préserver un passage dans son appartement envahi de livres.
“La propabilité du faux est ce qui me fait marcher”
Pour tous les amoureux des livres, «le Corps des Libraires» a quelque chose de si enthousiasmant qu’on commence déjà à imaginer un road-trip sur la piste de ces endroits merveilleux. Une simple recherche sur internet suffit à ramener à la (triste) réalité. Car Google et Wikipédia sont les plus grands ennemis de Vincent Puente, qu’il tente de pourfendre en insérant des informations réelles dans son récit. Lorsqu’il présente L’Ectoplasme à Strasbourg, un endroit qui vend des silhouettes de livres destinées à combler les emplacements vides d’une bibliothèque, le quartier de la Petite France est décrit avec maints détails.
« La probabilité du faux est ce qui me fait marcher», confie Vincent Puente à la terrasse d’un café de Saint-Germain-des-Prés.
Le but du jeu est d’insinuer un doute plus ou moins profond, de rendre possible un postulat impossible.”
« Je n’ai pas de prétention littéraire, explique encore le libraire, ce dont on ne peut que douter à chaque phrase. Je veux simplement raconter une histoire au coin du feu.» Loin de lui en tout cas l’idée d’être malveillant:
Mon but n’est pas de tromper les gens, l’idée c’est de faire rire, de déclencher une tempête imaginaire.”
Cette obsession pour les histoires invraisemblables lui viendrait de trois directeurs de la Bibliothèque nationale d’Argentine (José Mármol, Paul Groussac et Jorge Luis Borges), dont il ne se remet pas qu’ils aient été tous trois aveugles.
Auteur relativement confidentiel jusqu’à cet ouvrage qui se taille un joli succès – les libraires doivent aimer mettre en valeur les livres qui parlent d’eux – Vincent Puente travaille sur le vrai-faux depuis une vingtaine d’années. D’ailleurs, son précédent ouvrage s’appelle «Anatomie du Faux» (La Bibliothèque, 2011). Et dans «Dix ans de Chine» (Orbis Pictus, 2008) déjà, il livrait un catalogue de livres soi-disant chinés : «L’Emmental, Jean-Paul Sartre, un philosophe troué» ou «Mon cul sur la blanquette, une enquête de Maigret».
En 1995, il commettait «Tractabus Orbis Animalis Incognitis», un ouvrage qui se présentait comme une traduction d’un auteur latin sur des animaux fantastiques. Quant au savoureux «Hôtels d’exception, où qui dort ne dîne pas forcément & vice-versa» (Des Cendres, 2007), un guide imaginaire d’hôtels, il est accompagné de douze précieuses étiquettes de bagages (conçues par Vincent Puente, mais chut).
Alors, lorsque le webzine Le Lampadaire le sollicite, Vincent Puente ne peut s’empêcher de soumettre un article façon «Figaro» des années 1980. Il y annonce la mort d’un bibliophile américain d’origine allemande qui avait constitué une bibliothèque de trois étages, dans la façade de laquelle s’inscrivait un visage. Visage qui correspondait à un gardien de camp de concentration nazi. «Les livres ont dénoncé le passé», se réjouit à penser Puente.
Un jour, quelqu’un s’amusera à faire la liste des libraires les plus remarquables. Parmi eux, il y aura celui qui fantasmait des libraires. Et cette histoire-là, elle sera vraie.
Amandine Schmitt

« Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n'en suis jamais sorti. » Jorge Luis Borges