Dernières parutions
May
Hubert-Haddad-1
Couverture Kipling
JacobiRenoncants
couv-kasbi-472
damadabat

Lexnews

Jean- Marie de Busscher 14-18 L’Art patriotico- tumulaire, Chroniques de Charlie Mensuel, collection Les billets de la Bibliothèque, Editions La Bibliothèque, 2014.

Il fut un temps où l’homme amassa de la terre sur les tombes de ses contemporains. Une manière de protéger et peut-être déjà d’élever ce qu’il adviendrait du corps sans vie. L’usage s’étendit, et la pierre prit le relais dans cette pratique funéraire, toujours plus complexe, toujours plus visible aux yeux des vivants, sauf à disparaître à tout jamais au gré des flammes ou des profondeurs anonymes. Il est un usage moins connu, et pourtant si familier à nos regards distraits, qui consiste à élever une grande pierre où sont inscrits les noms des combattants morts pour la France lors de la Première Guerre mondiale (la pratique sera parfois répétée après 1945). Il s’agit de l’Art patriotico-tumulaire, et il est l’objet d’un beau petit livre de Jean-Marie Busscher qui s’est passionné pour ces monuments souvent relégués au rang d’une mémoire nationale bien lointaine et qui ont pourtant tant à nous dire même si leurs fleurs sont parfois fanées…
L’ouvrage regroupe les chroniques tirées de Charlie Mensuel, ce journal bien connu dans les années 70 pour son humour et ses bandes dessinées, le frère aîné de l’Hebdo qui lui a survécu, et que Jean-Marie Busscher a écrites avec une réelle passion et connivence. Mais ce n’est pas d’humour dont il s’agit ici -même si parfois…- mais de choses bien sérieuses auxquelles s’est attaché Jean-Marie Busscher, habitué depuis sa plus tendre enfance à côtoyer ces formes grises et souvent impressionnantes pour un jeune enfant. En effet, un an seulement après l’Armistice allait littéralement s’élever de terre un foisonnement d’édifices qui atteindront le nombre de 37 708 monuments pour 1 390 000 morts, l’auteur a fait pour nous la moyenne : un monument pour près de 37 morts. Dans un élan patriotique, l’auteur souligne combien les vaincus n’ont pas su faire de même avec leurs défunts et c’est avec une fierté certaine qu’il dégage une typologie de quatre styles allant du petit monument de campagne, stèle simple entourée d’au moins quatre obus enchaînés, au monument urbain beaucoup plus imposant, sans oublier le mémorial qui, comme son nom l’indique, rappelle une bataille ou un fait d’armes. A partir de ces éléments, Jean-Marie Busscher n’a pas fait une promenade bucolique en terre patriotico-tumulaire, mais s’est littéralement laissé absorbé par l’objet de son étude, en faisant parler ce qui à nos yeux reste trop souvent absent et silencieux. Les photographies prises par l’auteur lui-même viennent en témoigner et nous le rappeler. Il suffit de le lire évoquant ces quatre poilus du Monument aux morts de Gaston Broquet à Châlons-sur-Marne près de la cathédrale pour réaliser soudainement que ces édifices ont une vie et que seuls nos yeux fatigués ne les voient plus. Ces soldats animés par la peur, le courage, la souffrance et la volonté de se surpasser parlent à l’auteur, et toutes ces oppositions, contradictions diront les pacifistes, gardent un sens rendu par le bronze ou la pierre, non seulement dans un esprit d’espace de mémoire, mais également comme témoignage laissé aux générations suivantes. Laissons- le, ici, pour quelques lignes, nous rappeler… « Dans le cirque de bois, de coteaux, de vallons, dont les environs de Verdun donnent un bel exemple, la pâle mort va désormais guetter les clairs bataillons. Le grand frémissement soyeux que les capitaines Pujo et Boireau entendent quelques dixièmes de secondes avant 7 heures, le matin du 21 février 1916, c’est le vol des premiers milliers du million d’obus qui sera tiré par les Allemands en cette fanatique journée. Il est 7 heures, la terre hurle et s’ouvre…On est en droit de se demander comment ces soldats bafoués ont pu résister – pour parler « état-major » – à une telle usure…La réponse officielle et républicaine se trouve dans le colossal monument de la Victoire et aux Soldats de Verdun, œuvre de monsieur Jean Boucher. Il suffit de le regarder pour l’y lire : En étant grand, immense et de pierre. Et comment de cette simple assurance ne pas se réconforter ? » Il ne faut cependant nullement croire ou faire de ce livre une pure apologie guerrière déplacée, il nous est donné, bien au contraire, à lire seulement et surtout comme une jolie ode à ces témoins du passé qui, si nous n’y faisons pas plus attention, n’auront bientôt plus aucune signification. L’ouvrage n’est ni rébarbatif ni universitaire, il nous propose juste de voir, de nous souvenir, un peu autrement… Jean-Marie de Busscher n’est plus depuis quelques années et a rejoint ces noms gravés, mais il nous reste de lui de belles pages qui indubitablement nous conduiront à regarder autrement ces nobles témoins de l’art patriotico-tumulaire.

« Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n'en suis jamais sorti. » Jorge Luis Borges