Dernières parutions
May
Hubert-Haddad-1
Couverture Kipling
JacobiRenoncants
couv-kasbi-472
damadabat

Lexnews

Alain Lévêque, « Pour ne pas oublier- Carnets 1988-2002. », Paris, Coll. Les Cosmopolites de La Bibliothèque, Editions La Bibliothèques, 2014.

« Pour ne pas oublier » est un ouvrage écrit à l’encre aquarelle, il a les senteurs, les couleurs et la poésie des tableaux de Pierre Bonnard, des carnets de voyage (en l’occurrence 1988-2002), des souvenirs et des mélodies de la vie. « Je regarde le soleil atteindre le pin. Pas de vent. Les premières hirondelles. L’arbre se couronne de lumière ; le feuillage devient vert clair, puis vert-jaune. » Si certains prennent des photos, Alain Lévêque, son auteur, préfère quant à lui – on l’aura compris – l’instantanéité du temps et la fugacité des mots, lorsque « quelque chose, tenu à bout de mots, finit par venir à la lumière ». Il aime les arbres et les oiseaux – Moinelle, gobe-mouches gris, fauvettes grisettes ou à lunettes, mésanges à longue queue – qu’il nourrit certains étés tôt le matin et qui sait « ressentir cette joie d’oiseau revenu ici le temps de l’été ? ». Mais Alain Lévêque sait aussi mettre en garde, lorsqu’il souligne qu’« il ne faut céder au vocabulaire abstrait qu’avec prudence. Quand on l’a vérifié, éprouvé, quand le mot est devenu nom». Sage mise en garde d’une prudente poésie… Il aime aussi la mer, la Grèce, et surtout les levers de soleil : « J’écris que le matin se lève quand le matin se lève. Rasséréné par ce moindre écart entre le temps et la phrase et la phrase et le temps. » Mais Alain Lévêque aime avant tout les amitiés et les affinités électives, de celles que l’on ne crie pas sur les toits. Et, ses amis – Nitsa, Kyria, d’ici, ou déjà pour certains ailleurs… sur de mélancoliques rebétiko ou bouzouki, rient, chantent et parfois pleurent aussi… Il sait qu’« Écrire c’est toucher la main de l’autre »… Et c’est dans un style délicat ni grandiloquent ni clinquant qu’il nous laisse le suivre pas à page au grès du vent sur « la route des nuages ». Car c’est bien d’une plume qui se veut avant tout légère et poétique et du regard serein d’un moine zen – ainsi que l’illustrent les dessins accompagnant ses écrits – que l’auteur tourne les jours et les pages pour « Tenter de refaire chaque jour les premiers pas ». Mais, surtout, « Ne pas singer le moine fou – écrit-il, rappelle-t-il prudemment – Rejoindre seulement en pensée l’allégé du fardeau de poussière. » Assurément épris de Poésie notamment de Mandelstam, de littérature, de peinture (Alain Lévêque est l’auteur d’un ouvrage consacré à Pierre Bonnard) et de musique, lui qui écrit avec cette poésie sa « foi de l’être humain en sa capacité de devenir non pas un dieu (tous engloutis, en Occident, dans le naufrage d’une fausse image de l’homme) mais le pleinement vivant qu’il serait s’il n’avait plus peur de se savoir mortel. » Chuchotent alors à celui qui sait tendre l’oreille : les chiens qui rient, le chat aux yeux d’or, L’oiseau lunaire et le secret lézard vert, mais aussi la lueur des éclairs, Les orages désirés et la pluie des feuilles… et « Ébloui, on n’en croit pas ses yeux. On touche, on veut prendre, comme le fait l’enfant et on voit bien que cela échappe. On se blesse même. On est dépassé. Mais il y a les mots où le monde scintille, où ce qui s’enfuit paraît arrêté, calmé – pierres qu’on ramasse en se promenant, billes qu’on regarde en transparence. Va-t-on maîtriser l’insaisissable, réussira-t-on à l’enclore dans les vocables, comme le génie dans le flacon ? »… Au moins, ne pas oublier.

L.B.K.

« Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n'en suis jamais sorti. » Jorge Luis Borges