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Claude Schopp : « Une amitié capitale ; Correspondance Victor Hugo – Alexandre Dumas », Éditions La Bibliothèque, 2015.

 

« Dans cette douloureuse cérémonie, je ne sais si j’aurais pu parler, les émotions poignantes s’accumulent dans ma vie et voilà bien des tombeaux qui s’ouvrent coup sur coup devant moi, j’aurais essayé pourtant de dire quelques mots. Ce que j’aurais voulu dire, laissez-moi vous l’écrire (…) ».

Cette émouvante lettre que Victor Hugo adressa, lors des funérailles à Villers-Cotterêts de son ami Alexandre Dumas, à Alexandre Dumas Fils vous pouvez aujourd’hui, enfin, la lire et en apprécier toute sa valeur dans cet ouvrage – Une amitié capitale ; Correspondance Victor Hugo – Alexandre Dumas – présentée par Claude Schopp et dont il faut saluer la qualité. Fruit d’un travail de longue haleine, cette correspondance accompagnée d’un riche appareil critique est, il convient tout autant de le souligner que de s’en étonner, la première publiée en France aux Éditions La Bibliothèque. Bien sûr, on connaissait les forts volumes de correspondances de Victor Hugo, et sa correspondance amoureuse entretenue avec Juliette Drouet, mais d’Alexandre Dumas, en revanche, peu d’échanges épistolaires ont donné lieu à un travail de publication hormis ses Lettres à mon fils (présentées et réunies également par C. Schopp – Mercure de France 2008). Est-ce parce qu’Alexandre Dumas demeure un des auteurs les plus prolixes du XIXe siècle qu’on n’ose dès lors en rajouter ? Et pourtant…

Pourtant cette correspondance entre Victor Hugo et Alexandre Dumas est à l’image de ses auteurs d’une belle et sensible grandeur, riche de rebondissements et de vie. On y déclame, proclame, pleure, chante, dine bien sûr avec Dumas, et la lettre d’Alexandre à Hugo au sujet du panier de crevettes est exquise ; on sourit de cette amitié faite de tendresse mais aussi de rivalités qui lia cet ogre et ce géant.

Les deux hommes se sont rencontrés à Paris, au Théâtre-Français à la fin des années 1820, alors qu’ils n’ont pas 30 ans et sont encore à l’aube de leur célébrité (bien que déjà fortement engagés dans cette bataille contre les Classiques). Cette rencontre qui aura pour témoins Alfred de Vigny scellera  Une amitié capitale  qui durera toute leur vie et laissera – vouée par cette entremise en quelque sorte à ne jamais disparaître – cet échange épistolaire qui ne s’arrêtera qu’à la mort d’Alexandre Dumas en 1870.  C’est donc la vie littéraire et théâtrale, les critiques et les succès, mais aussi, bien sûr, le théâtre de la vie politique et historique de ce XIXe siècle qui se joue et se vit au travers de ces lettres à l’éloquence et à l’écriture dignes de leur auteur. « Ne laissons pas les auteurs nous juger, mais jugeons nous nous même. », écrit Dumas, lui qui saura féliciter en ces termes Hugo lors de sa nomination à l’Académie française en 1841 :

« Très cher Victor, 

Quoiqu’on ne félicite pas d’une chose due je ne veux pas que vous pensiez que j’ai appris votre nomination sans être enchanté de cette longue et tardive justice : aussi je tiens d’une main le journal et de l’autre la plume… ».

Ce sont leur vie la plus intime que ces lettres nous dévoilent entre voyages, vie amoureuse, faites de joies, de déceptions, de malheurs et d’exil, Bruxelles pour Dumas et les îles Anglo-Normandes pour Hugo loin de son ami : « Oh ! quand vous reviendrez mon ami, je l’espère que ce sera bientôt, quelle joie pour mon cœur dont la partie virile est toute à vous ; je vous aime et vous admire comme toujours mon grand Victor. », écrit encore Dumas à Hugo durant l’été 1855.

Rien – ou presque – ne viendra interrompre cette correspondance ni briser cette amitié entre ces deux grands destins aux multiples points communs qui se croisent et s’entrecroisent sans jamais se délier. Quelques brouilles sur fond de jalousie éloigneront quelque peu les deux amis, mais celles-ci sauront être biffées par les mots, l’admiration et les sentiments profonds de tendresse et d’amour que les deux amis se portent mutuellement, et ne pourront, en fin de compte, ternir cette amitié de toute une vie et peut-être même au-delà puisque l’histoire saura une fois encore les réunir côte à côte au Panthéon. Laissons Victor Hugo dans cette lettre adressée à Dumas de Hauteville House le 7 juin 1867, quelques années donc avant le décès de son ami, l’exprimer :

« Il m’est doux de savoir que vous m’aimez encore un peu après quarante ans. Votre vieil ami. Victor Hugo. »

Plus de quarante années d’Une amitié capitale scellée par ces lettres parfois époustouflantes échangées entre Victor Hugo et Alexandre Dumas, lui, qui de son vivant, avait fait graver sur le linteau de son cabinet de travail à Marly « J’aime qui m’aime », et que ces lignes écrites de la main de son ami Victor Hugo ne démentent pas :

« (…) Aujourd’hui je manque à son dernier cortège. Mais son âme voit la mienne. Avant peu de jour, bientôt je le pourrai, j’espère, je ferai ce que je n’ai pas pu faire en ce moment, j’irai, solitaire, dans le champ où il repose, et cette visite qu’il a faite à mon exil, je la lui rendrai à son tombeau.

Cher confrère, fils de mon ami, je vous embrasse.

V.H. » 

(Lettre de Victor Hugo à Alexandre Dumas fils le 15 avril 1872)

L.B.K.

« Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n'en suis jamais sorti. » Jorge Luis Borges