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Michéa Jacobi : « Xénophiles », Ed. La Bibliothèque, 2015.

 

Certains collectionnent comme Roger Caillois les pierres pour leur beauté ou leur étrangeté, d’autres attrapent dans leur filet des papillons admirant leurs dessins presque imaginaires avant de les laisser à nouveau s’envoler ; Michéa Jacobi préfère, quant à lui, les vies, celles d’hommes ou de femmes, célèbres ou inconnus qu’il range dans son abécédaire (26 vies exactement pour chaque lettre de A à Z) et qu’il égrène au fil de ses ouvrages pour la plus grande joie de ses lecteurs, un peu, beaucoup, jamais toutes cependant, tant pis ou tant mieux pour son éditeur !
Jacobi nous avait déjà entraînés sur les pas de ces infatigables marcheurs sur la terre ou la lune dans Walking Class Heroes (Ed. La Bibliothèque). Aujourd’hui, ce sont d’autres destinées qu’il nous donne à découvrir dans ce dernier ouvrage Xénophiles paru aux Éditions La Bibliothèque. Le point de contact, trait d’union, ici, vous l’avez compris, c’est l’étranger, l’ailleurs, ce « un peu plus loin », parfois à l’autre bout de notre terre ronde ; c’est aussi l’autre, celui que l’on croise, décide de rencontrer ou tout simplement d’en lire un jour la vie. Choix de destinées ou de destinations plus ou moins voulues, lointaines ou heureuses, destins soumis au vent qui vous pousse ou vous ballotte.
Jacobi se joue des siècles et des époques, passant du IVe siècle av. J.-C. avec Xénophile de Chalcis, qui s’imposait, au XVIIe siècle, puis revenant au premier siècle apr. J.-C. avec Quinte-Curce, ou sautant encore à cheval au travers des XIXe et XXe siècles ; il traverse, tel Ulysse, les fleuves et les mers, les pays et les empires, se retrouvant, là, en compagnie du roi des Khazars au VIIe siècle, ou ici dans l’empire des seigneurs et des samouraïs du Japon au XIXe. Dans ce voyage sur le fleuve des vies, on y côtoie des amateurs de jeunes filles, des Anglaises excentriques ou des fils de baron tel ce Prussien si bien élevé en francophile qui le demeurera profondément même après avoir visité une bonne partie de l’Europe et rêver du Nouveau Monde. Il s’était juré d’être là « lorsque la Bastille tomberait », libre pensée, des hommes et de la liberté. On y partage aussi la vie d’Esquimaux du XIXe siècle, autre époque pas si lointaine mais déjà du siècle dernier, lorsqu’ils étaient un peu moins connus ; ils s’appelaient alors encore Eskimos et non Inuits, et se prénommaient Iguimadek ou encore Apoutsiakle petit flocon de neige, vous souvenez-vous ? Ils chassaient, mangeaient du phoque et partageaient leurs mythes et repas alors avec le commandant Charcot, avec Paul-Emile Victor qui avait délaissé les mers australes et La Terra Adélie pour le Grand Nord, suivis peu après de Jean Malaurie. C’était avant que ne s’offusquent les végétariens et autres végans avec la bénédiction des firmes de sodas et autres standardisations dénommées mondialisation. Xénophiles, ce sont aussi des sages, des humanistes, des poètes ou des peintres rencontrés au fil des pages tel Claude Mac Kay, ce poète jamaïcain internationaliste (1889-1948) qui parcourut la terre entière sans jamais très bien savoir où il se sentait chez lui ou ce peintre japonais Fougitapuis Léonard Foujita, né Fujita Tsuguharu (1886-1968) qui ne sut, lui, jamais très bien choisir entre l’Extrême-Orient ou l’Occident ; c’est encore ce marchand de couleurs qui ne fût jamais riche mais qui aimait les toiles et les peintres ; Il se dénommait Julien Tanguy (1825-1894) et fut immortalisé par Van Gogh qui en fit un portait sur fond japonisant, assis, avec sa barbe drue et son allure de moine zen. Vie de farfelus, de toqués de la tique ou des valses, de passionnés ou simplement de destins d’homme. Et puis, il y a l’histoire de ce mythographe du XIXe siècle, un certain Jacobi… Non, un autre, vous dis-je ! C’est cela Xénophiles, découvrir qu’il y a toujours quelque part, ici même peut-être, à une autre époque ou celle-ci, un autre soi-même…

L.B.K.

« Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n'en suis jamais sorti. » Jorge Luis Borges