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Les Observateurs – 20 janvier 2014

Jan Marejko – Philosophe, écrivain, journaliste

Non, le grand suisse, ce n’est ni Federer, ni Wavrinka, mais Adolf Portmann, qui s’est voué toute sa vie à la défense du vivant et surtout à la joie que nous prenons à le contempler. Il est aujourd’hui décédé, mais il n’est pas un « has been », au contraire. L’un de ses derniers livres, La forme animale, vient d’être retraduit et préfacé par Jacques Dewitte.[1]

J’ai été mis pour la première fois en contact avec la pensée d’Adolf Portmann par l’intermédiaire d’une histoire, celle de la fauvette grisette. Ce petit oiseau développe un très beau chant, riche, bigarré, au printemps, avant la saison des amours. Lorsque cette saison arrive, son chant s’appauvrit, devient binaire. Il signifie soit qu’il veut s’accoupler, soit qu’il ne le veut pas.
Quelque chose se passe, dans le monde du vivant, qui ne peut pas être inscrit dans une logique de survie ou d’adaptation au milieu. L’homme ne s’adapte pas à son milieu avec les conséquences écologiques que l’on sait. L’animal s’y adapte-t-il ? Beaucoup mieux que nous, mais son activité ne peut pas être réduite à une dépense d’énergie pour survivre et se reproduire. Si c’était le cas, jamais la fauvette frisette ne chanterait. Impossible en effet d’inscrire son beau chant dans une logique darwinienne. Chanter comme elle le fait au printemps, ne lui sert à rien.
Pour Portmann , il y a beaucoup d’activités dans le vivant qui ne servent à rien. Nous devrions leur porter beaucoup plus d’attention. Non pas pour faire quelque chose encore, non pas pour être plus efficace et précis, mais pour retrouver la nature, sa merveilleuse présence, la gratuité du spectacle qu’elle nous offre. Oui, nous l’avons perdue, la nature, sous des théories réduisant le vivant aux hasards d’une machinerie génétique.
L’oeuvre de Portmann est une protestation contre cette réduction. Il espère que nous pourrons réapprendre à voir les formes animales et à les contempler. C’est par cette contemplation que nous pourrons dépasser la triste alternative entre darwinisme et créationnisme. Les formes animales n’est pas un ouvrage contre l’évolutionnisme. Il nous invite seulement à dépasser cette théorie encore toute-puissante aujourd’hui sur les esprits. A la dépasser pour nous émerveiller devant ces formes ! Pour lui, la recherche doit déboucher sur l’émerveillement devant la nature, pas sa domination à des fins utilitaires.
Emerveillement devant les plumes des oiseaux par exemple. La beauté de leurs coloris, de leurs formes, ne sont en rien nécessaires à leur survie. Leur luxuriance s’offre pour ainsi dire « en plus » à notre regard, tout comme le maquillage, chez une femme, est « en plus ». On pense aussi aux belles coiffes des Indiens d’Amérique du Nord qui sont comme un hommage à la beauté des oiseaux et une façon de les remercier d’être là.
Pour les modernes, du moins pour une partie d’entre eux, cet hommage et ces remerciements sont inutiles, tout comme l’infinie et luxuriante variété des plumes, des pattes, des corps vivants. Cette variété, selon eux, ne fait que nous distraire dans nos efforts quotidiens pour rentabiliser, maximiser, bref faire des profits. Curieux comme on dénonce à tour de bras l’horreur économique du capitalisme, mais comme on se tait devant une approche matérialiste du vivant ! En 1999, un paléontologue chinois observait : « en Chine, on peut critiquer Darwin, mais pas le gouvernement. En Amérique, on peut critiquer le gouvernement mais pas Darwin. »[2]

Adolf Portmann nous parle de ses émotions lorsqu’il dessinait, encore tout petit, des animaux, des insectes, des vers de terre. Lui qui était devenu le célèbre directeur du zoo de Bâle n’avait pas oublié cette parole du Christ déclarant que si nous ne redevenons pas des petits enfants nous ne pourrons pas entrer dans le royaume des cieux. Avec Portmann, nous commençons à y entrer.

Jan Marejko, 20 janvier 2014

[1] Adolf Portmann. La forme animale, Editions La Bibliothèque, Paris 2013. Préface de Jacques Dewitte.
[2] Wall Street Journal, 16 août 1999. Rien n’a changé depuis lors. Mais le darwinisme est en débat comme on peut le voir dans de nombreux articles et ouvrages, par exemple :

  • Ilya Prigogine, « L’incertitude, c’est la vie », Le Point, juillet 2006.
  • David Berlinski, « The Deniable Darwin », Commentary. June 1996.
  • Bertrand Louart, Le vivant, la machine et l’homme, 2013.
  • Michael Denton, Evolution, une théorie en crise, Paris, 1988. Traduction française.
  • Jean Staune, ancien chargé de cours à l’EPFL, Au-delà de Darwin. Pour une autre vision de la vie, Jacqueline Chambon Éditions, 2009.

« Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n'en suis jamais sorti. » Jorge Luis Borges