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Le rêve comme seconde vie Sud-Ouest

Livre ouvert
Gérard Guégan

Visiblement inspiré par les muses, Michéa Jacobi aime à composer d’imprévisibles familles. Et comme, en plus d’être un prosateur tout à la fois précis et allusif, il possède un vrai talent d’illustrateur, le lecteur ne peut qu’adopter chacune de ses familles. Cette fois, après Renonçants (2016), voici Songe à ceux qui songèrent. Un livre, nous prévient-il, que lui aurait suggéré la voix de Dieu sait qui. Qu’il se rassure, ce n’est certainement pas la voix de « cette sotte sagesse qui nous incite chaque soir à abandonner la partie ». Apologie du rêve, son bréviaire ne peut être que l’œuvre d’un homme déraisonnable. Ne serait-ce que parce qu’en faisant de Robert Desnos l’une de ses figures de proue, Jacobi ne cache pas son admiration pour un poète qu’Aragon, son pourtant camarade au groupe surréaliste, dénigrait en ces termes : « On imagine difficilement un homme aussi dépourvu d’idéologie et aussi satisfait de l’être ». Bref, Jacobi est un « songeur », qui a mis dans le mille en se choisissant des parents aussi singuliers qu’Artémidore d’Éphèse, collectionneur obsessionnel, ou que le marquis Hervey de Saint-Denys, « oniromaniaque éclairé ». Raymond Queneau l’en aurait félicité, lui qui, sous le couvert de dénicher des « fous littéraires », sut s’inventer des nuits où ses désirs s’accomplissaient.

Un lecteur moins averti, mais tout aussi curieux des choses de l’inconscient, fera son miel de tout ce que Jacobi, chemin faisant, nous apprend. Souvent avec humour, comme dans les portraits de « Trump Donald John, dernier enfant chéri du rêve américain » et de « Yachine, Lev, gardien de but ». Pour notre part, ce n’est pas sans délectation que nous avons découvert l’existence d’Ono no Komachi, la poétesse japonaise du IXe siècle. Ses nuits, d’un érotisme follement géométrique, lui donnaient la force d’attendre le retour de la nuit. Comment lui donner tort ? À lire, donc.

︎★★★★☆
Songe à ceux qui songèrent, de Michéa Jacobi, éd. La Bibliothèque, 176 p., 14 €.

« Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n'en suis jamais sorti. » Jorge Luis Borges