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Le démon de saint Jérôme

Le démon de saint Jérôme de Lucrèce Luciani par

 François Huglo

 

 

Si par « fou littéraire » on entend fou de littérature, saint Jérôme en est un fameux, « sorte de Borges du IVème siècle entièrement voué au culte des livres » (ou un Montaigne de mauvaise humeur ?), mais loin d’être un saint de la Littérature divinisée, il se rêve flagellé ou plutôt, titre donné par Lucrèce Luciani au premier des trois chapitres de son livre, rêve « la bibliothèque flagellée ». Retenons deux répliques de ce « cauchemar initiatique » conté par le Doctor Maximus à sa pupille spirituelle Julia Eustochium, celle du juge : « Tu mens, dit-il, c’est cicéronien que tu es et non pas chrétien ; où est ton trésor, là est ton cœur ». Et celle de Jérôme : « Seigneur, disais-je, si jamais je possède des ouvrages profanes ou si j’en lis, c’est comme si je te reniais ». Plus loin : « Depuis, j’ai lu les livres divins avec plus de soin que je n’avais lu jadis les ouvrages des mortels ». Peinte par Sano di Pietro, la scène onirique rappelle « l’éviction d’Adam du paradis », ce refoulé qui forcément revient : « Jérôme lisait Cicéron le jour et Platon la nuit, les préférant au style négligé des livres saints », et il « emporte Virgile au désert ». Mais « au-delà ou en-deçà de la distribution entre bonnes et mauvaises lectures », c’est « le vice de la lecture » qui est puni et la littérature flagellée, une lecture en chair et en os inséparable du medium accessible à tous les sens, du « corps qui lit ou écrit, soit exactement la même chose pour Jérôme ». Jusque dans le désert, « le vecteur littéraire » est « constitutif de Jérôme, son aiguillon de chair ». Et « par-dessous la foi lui servant de paravent, de paratonnerre, on voit bien comment ça continue de circuler en réalité ».

 

Des « trois protagonistes principaux (avec Augustin et Paul de Nole) », Jérôme est « bien le seul à incarner à ce point » une « lutte des Lettres sans merci, entre le texte païen et le texte divin », en cette période historique à cheval entre volumen et codex comme entre papyrus et parchemin, « celle d’une exclusive imposition des mains. On note, on écrit, on copie, on recopie, on lit et on relit pour vérifier chaque paragraphe, chaque feuille », folia du liber, les livres libri étant disposés en dômes de bûchettes dans la bibliothèque astelier ou tas d’attelles de bois (psychanalyste, Lucrèce Luciani attire notre attention sur le bruissement forestier des mots et des métaphores qu’ils portent). Jérôme, homme-bibliothèque comme on dit homme-orchestre (il l’est aussi, à la fois épistolier, styliste, traducteur de la Bible en latin, romancier, guide spirituel, conférencier satiriste, polémiste, et se désigne : « philosophe, rhéteur, grammairien, dialecticien, hébreu, grec, latin, trilingue »), la transporte partout, dans ses armaria(niches creusées dans la paroi du mur), ses capsae (boîtes à livres ou à reliques), son studiolo, de Rome à Chalcis, enfin à Bethléem où, dans son atelier d’écriture, il fabrique toujours plus de livres, de « niais ou littéralement « encore au nid », nidus signifiant « nid » chez Cicéron, « nichée » chez Virgile et « rayon de bibliothèque » chez Martial ». Mais « Akédia en embuscade » (acédie : démon de l’indifférence menaçant les pères du désert, « l’Ennui » dirait Baudelaire), d’Antonio da Messina à Cranach l’Ancien, « au commencement de Vanité en peinture est Jérôme ». Les premières pages du livre offrent de beaux échantillons de cette iconographie : gravure de Dürer, retable de Sano di Pietro, tableaux d’Antonello da Messina, Lorenzo Lotto, Colantonio, où le seul compagnon de l’ascète érudit est le lion qu’il a apprivoisé après lui avoir ôté une épine du pied, lion né en vérité de l’erreur d’un copiste qui, dans Le Pré spirituel, aurait lu Hyéronime au lieu de Gérasime. En approchant l’oreille des textes, on entend mieux la « fantastique rumeur » des livres grouillant dans le cerveau, le corps, les membres. « Avec Jérôme, ça ronfle, ça mugit au moins autant que dans l’imprimerie infernale de William Blake. Les phrases sont lancées à la volée et retranscrites aussi vite sur la tablette » par le notario, artisan tachygraphe, nous dirions sténographe. Auprès de lui trottine aussi un alumnus, instruit à l’art du copiste. La langue de Jérôme est « le calame du scribe qui écrit vite », sa main « taille et coud sans discontinuer » pour « les beaux yeux vairons de sa bibliothèque, l’un divin, l’autre mécréant ». Pour lui comme pour son correspondant, le pape Damase, « lire sans écrire, c’est dormir », et dans la préparation des feuilles il ne faut « pas oublier les marges à inscrire les commentaires ou illustrations ».

 

Le chapitre II, « Le Cabinet de lecture », s’attarde sur le tableau d’Antonello da Messina (1474) : chat, oiseaux, plantes, « tout le monde a l’air mort là-dedans », sauf les livres « grimpés partout » qui « jouent à saute-mouton ». Sortis du Cabinet et du tableau, ils voyagent, « milliers de lettres » de Jérôme ou d’Augustin, « véritables bibliothèques nomades hissées sur le dos des messagers qui prennent la mer ». Les esclaves porteurs sont précieux, « on se les échange, on se les recommande ». Dans sa grotte de Chalcis ou sa cellule de Bethléem, Jérôme est un « passe-muraille ». Mais un travail spécifique de l’écrit renforce la parole en différant son envol : « Nous n’avons pas en dictant la même élégance qu’en écrivant nous-même ; dans ce dernier cas, nous retournons souvent le style pour écrire et réécrire des phrases qui soient dignes d’être lues ; dans l’autre, nous débitons rapidement et avec volubilité tout ce qui nous vient à la bouche ».

 

Un « aéropage féminin » entoure Jérôme : « mères et filles tombent dans ses filets (…) Il dirige leur conscience, leur vie ; leurs lectures évidemment. Il les fait jeûner, les empêche de dormir, de se reposer (…). Il veut la Femme mais il la veut blême, soumise, servante, enfermée, chaste ». Il « insiste sur la virginité à propos de laquelle il est d’une intransigeance absolue ».

 

Le chapitre III, « le désert », cite une lettre où Jérôme attise les voluptés d’un ascète : « les jeûnes avaient pâli mon visage, mais les désirs enflammaient mon esprit, le corps restant glacé ». Lucrèce Luciani rappelle qu’à cette époque « l’aspirant au désert est paulinien à la lettre, militant et combattant christique contre l’amour humain, le sien au premier chef ». Mais « c’est peut-être davantage d’avoir lu d’abord ces tentations qui permet à Jérôme de les éprouver ainsi ». Don Quijote ascète, « il se met littérairement en scène ». Il « fustige le mariage au profit de la sainte virginité », mais « Paul, l’inventeur du christianisme, (dont on néglige ou ignore qu’il est antérieur aux Évangiles) a-t-il dit les choses autrement que dans la bouche et par le bras de Jérôme (et des fameux ermites) ? Jérôme n’invente rien, il applique à la lettre comme dans l’esprit ce nouvel amour dont le nom agapè rime avec l’éradication de l’éros ».

 

Reste qu’avec Jérôme et quelques autres « la lecture occidentale reçoit son acte de naissance. La question n’est pas tant qu’elle est lectio divina (bien entendu) que cette sorte d’ombilic qui s’invagine alors dans le paysage lettré sur le modèle cicéronien. Il s’agit de faire de la place et de l’espace à la lecture ». Cicéron célébrait l’otium litteratum : « Quoi de plus délicieux que le loisir lettré, j’entends consacré aux lettres qui nous donnent de connaître l’infinité des choses et de la nature, et dans le monde même où nous sommes, le ciel, la terre et les mers ? ». Lucrèce Luciani ajoute : « l’otium n’a pas besoin de lyrisme, de transcendance. Il s’offre à vous comme un havre, comme une grotte où votre pensée vient s’écarquiller (…). Il vous faut soigner votre otium, l’embellir, le faire croître. Plus encore que d’être un espace, l’otium est le temps ». Ce temps libre (ou livre) nous mène de Jérôme à Cicéron (le juge du « cauchemar initiatique » avait raison). Pourquoi pas de Cicéron à Paul Lafargue ?

 

 

 

« Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n'en suis jamais sorti. » Jorge Luis Borges