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Le démon de saint Jérôme Article

Lucrèce Luciani : « Le démon de saint Jérôme ; L’ardeur des livres », Editions La Bibliothèque, 2018. Sur Lexnews…

 


Lucrèce Luciani nous livre un bien iconoclaste saint Jérôme ! Ni hagiographie ni énième Légende dorée, encore moins histoire de la Vulgate (cette traduction latine de la Bible léguée par le saint) ou des Saintes Écritures, non, Lucrèce Luciani est atteinte en ces pages de « daïmônia » de lectures et de livres, et saint Jérôme en est son meilleur daïmôn. Elle l’écrit haut et fort et le titre même de l’ouvrage en est le cri d’espoir : « Le démon de saint Jérôme ; L’ardeur des livres ». Et qui d’autre, en effet, que saint Jérôme, ce grand érudit du IVe s., ivre de connaissances avec sa soif insatiable et impénitente de lectures, de traductions, de disputatio, de commentaires, et son fort caractère, pouvait mieux convaincre et séduire ? Cependant, Jérôme de Stridon n’est nullement pour l’auteur un pur et simple prétexte, il est bien plus, mieux et au-delà de cela ! C’est une véritable projection choisie et désirée. Parcourant la vie et l’œuvre du saint homme, Lucrèce Luciani, avec une exaltation volontairement exposée, projette en effet toute sa passion des livres et de l’écriture. Ardeur, amour, passion, aucun mot ne semble assez fort pour elle ! Psychanalyste lacanienne, elle en connaît cependant, pour le meilleur et le pire, le processus et les ressorts, et en joue pour ses lecteurs à merveille. Traversant la vie de saint Jérôme, de Dalmatie en Orient, du désert de Chalcis à Rome, puis à Bethléem en compagnie du fameux lion du saint et de ses lecteurs (à moins que cela ne soit l’inverse), c’est tout son amour des livres et de l’écriture que l’auteur entend partager dans une stylisation littéraire volontiers décalée. La lecture, bien sûr, et l’écriture, toutes deux si débordantes, dévorantes et dont saint Jérôme se révéla être le plus grand pêcheur parmi les lecteurs ; mais aussi les livres eux-mêmes en ce IVe siècle, tablettes, volumen, parchemins, codex déroulés, posés, exposés, là, devant le lecteur, dans tous leurs états ! Ainsi défilent dénominations et étymologie, fabrication, rangement, circulation,  lorsque saint Jérôme les écrivait, les rangeait, les convoitait et les lisait, surtout la littérature païenne au grand dam de son ami Rufin ; cela lui vaudra le fameux songe que l’on sait et sa retraite dans le désert de Chalcis… Et pourtant, de retour à Rome en 382, si Jérôme, ce saint polyglotte qui connaissait le grec et même l’hébreu, contrairement à saint Augustin, traduisit, pestant et vitupérant, pour mieux les réviser sur la demande du Pape Damase les quatre Évangiles, une partie de l’Ancien Testament et plusieurs fois le Psautier, jamais le saint homme ne put cependant s’empêcher de lâcher et de lire Cicéron ! Lucrèce Luciani entend transporter tout autant sa passion des livres au IVe siècle que son lecteur, et si le saint n’avait pas été si bien gardé par son lion (dont la légende est déjà quelque peu malmenée), Jérôme ne s’en serait peut-être pas sorti indemne ! Pour cela, elle n’hésite pas à entraîner son lecteur non seulement dans les précieux thêkê ou étranges bibliotheca de l’époque du saint, mais aussi dans les tableaux ou gravures qui le représentent, ceux de Sano di Pietro, Lotto, d’Antonello da Messina, de Colantonio ou Dürer donnés en illustration… Mais, là encore, il ne s’agit pas seulement pour Lucrèce Luciani d’apercevoir ni même de voir ces représentations, mais d’inviter littéralement son lecteur à y entrer de plain-pied, celle-ci pointant de son calame le détail qui nous avait échappé, espérant à chaque page, chaque voyage ou retraite du saint, un véritable partage avec son lecteur, une ardente communion… Au lecteur d’y consentir !

L.B.K.

 

« Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n'en suis jamais sorti. » Jorge Luis Borges