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Le blog Le Lorgnon mélancolique – 7 octobre 2016

François Kasbi l’Intempestif

Voilà un petit livre bien étonnant – et pas seulement par son titre. Vers 2008, François Kasbi a publié un introuvable Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, complété quelques années plus tard par un Supplément inactuel, que Jacques Damade réédite aujourd’hui dans ses belles éditions La Bibliothèque augmenté d’un codicille intempestif et de pages sur Stendhal, Fraigneau et Nimier.
Critique littéraire franc-tireur un peu à la manière de Pascal Pia, Kasbi nous propose l’inventaire de son « plaisir en littérature » comme Morand le fit à une certaine époque, à rebours des modes et avec une probe et louable méfiance à l’égard des « panoplies littéraires » (série d’attitudes dans lesquelles l’écrivain se complaît selon l’heureuse formule de Bernard Frank).

On aurait tort de s’étonner que le choix de Kasbi tourne autour d’un « brelan d’excommuniés », écrivains ou penseurs jugés réactionnaires ou passéistes (Gobineau, Barbey, Bloy, Claudel) par la vulgate culturelle: c’est là qu’on trouve les stylistes d’exception et, surtout – mais l’un ne va pas sans l’autre, les esprits les plus épris de liberté, les plumes les plus fièrement indépendantes.
La grande valeur de ces textes dans lesquels Kasbi revisite ces « tempéraments » de la littérature française est de faire tomber l’auréole « grantécrivain », toujours un peu paralysante et de faire aussi leur sort à quelques idées reçues, faciles et paresseuses concernant ces derniers (Claudel par exemple, sempiternellement dit « écrivain catholique »). L’exercice est délicat car c’est souvent à travers le regard d’un essayiste de talent (« L’occasion ») que Kasbi pose le sien. Toujours, il semble avec lui qu’on lise trop vite, sans l’attention aimante, le gradient de sensibilité nécessaires pour dépasser les évidences, les poncifs qui sont le plus sûr moyen d’évacuer une œuvre. Toujours (par inculture?) on ignore une part, un aspect de l’œuvre qui conditionne, pèse sur l’ensemble (ainsi pour Bloy sa carrière de critique littéraire, la saignée que fut la Grande Guerre pour Berl).
On trouve chez Kasbi bien des qualités d’écriture qu’il relève chez ses auteurs favoris: un style « précis, sec, nerveux. A l’os ». Subtilité, originalité et profondeur d’analyse, car la passion donne des ailes pour fuir les stéréotypes. Mais ce qui est plus rare est la disposition d’esprit de cet avaleur de livres qui, s’il n’aime pas la modernité, s’il refuse d’abandonner les ruines, n’est aucunement sectaire; pas d’oukases donc, pas d’aigreur partisane* mais une générosité (pleine d’érudition), une empathie (sans aveuglement), un enthousiasme (toujours lucide) qui font qu’on peut lui appliquer la belle formule de Mme de Staël (qu’il cite à propos de Berl): « Tout comprendre rend très indulgent ».
Autre effet de cette indulgence affûtée de curiosité et d’intelligence: dépoussiérer. Kasbi désensable, si je puis dire, quelques personnalités un peu vite enterrées ou trop facilement étiquetées, parfois sur des malentendus**, comme l’élégant André Fraigneau, l’inclassable Berl, Drieu La Rochelle le réprouvé, l’étourdissant Nimier (qualificatifs à prendre avec les pincettes de Kasbi) parce que la haute exigence de leur écriture, l’intransigeance de leurs positions, la singularité de leur parcours, les a exclus du bas étiage où végète la littérature aujourd’hui. Nous prenons alors la mesure de ce que nous avons perdu, de ce qui nous manque cruellement derrière la vitrine de nos librairies. D’où une certaine mélancolie à lire ces pages où règne une allégresse narquoise qui tranche sur le goût épaissement consensuel de la critique actuelle. 
Tous ceux qui se frottent de littérature à quelque degré que ce soit, acteurs passifs ou actifs des lettres, ne peuvent qu’envier le lumineux savoir-lire de Kasbi à défaut de s’inspirer de son savoureux savoir-écrire qui en est le pur reflet.
Bref, Kasbi: un must qui ne vous réconciliera pas avec le prochain Goncourt!

* « Il est beaucoup plus commode de déclarer que tout est absolument laid dans l’habit d’une époque, que de s’appliquer à en extraire la beauté mystérieuse, si minime ou si légère qu’elle soit. » Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne.
** Désensablement et déminage magistral avec Gobineau, le « Titan indigné ».

« Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n'en suis jamais sorti. » Jorge Luis Borges