Dernières parutions
May
Hubert-Haddad-1
Couverture Kipling
JacobiRenoncants
couv-kasbi-472
damadabat

L’art de la pointe selon Vincent Puente – Hippocampe

Vincent Puente, Le Corps des libraires. Histoires de quelques libraires remarquables & autres choses,
Paris, Éditions La Bibliothèque, 124 p., 12 euros.

 

Le Corps des libraires est le titre d’un livre de Vincent Puente qui est descendu dans des palaces pour les éditions des Cendres (Hôtels d’exception) et a fureté dans le faux aux éditions La Bibliothèque (Anatomie du faux), récidivant dans la recherche de la singularité qui est la marque de son talent.

L’expression, « corps des libraires », apparaît pour la première fois dans un document de justice concernant la comtesse d’Artois, descendante de Saint-Louis. Pour elle, souscrivant à la sentence de Jean de Salisbury, « un roi illettré n’est qu’un âne couronné ». Ce corps avait pour fonction de transporter dans des sortes de librairies ambulantes les meilleurs ouvrages du temps et il ne s’est constitué que peu à peu en tant que tel. Se militarisant au fil du temps, il ne regroupait quasiment que des analphabètes. Sa fonction était donc purement technique et il n’a pas survécu aux revers subis par l’aristocratie en 1789 et à l’épopée napoléonienne. Son destin résume élégamment l’ouvrage de Puente en montrant combien le livre est fragile, mobile, aléatoire, soumis au même titre que les êtres humains aux vicissitudes de l’Histoire.

Composé de très courts chapitres souvent drôles et cocasses, l’ouvrage de Puente relate des incursions dans les librairies les plus extravagantes, les plus inattendues. Les centres commerciaux, ne diffusant que les livres les plus vendus, font oublier le temps où la librairie était locale, individuelle, tributaire des passions et des manies de ses propriétaires.

La National Bookstore de Détroit, agglutinant après rachat tous les appartements attenants ou voisins accumulés au fil des années, comme la librairie Mollat à Bordeaux, composait un labyrinthe auquel une seule porte donnait accès. Toutefois, conséquence de la crise financière de 2008, la librairie avait dû fermer pour être ensuite rachetée par un groupe d’investisseurs immobiliers chinois. Un peu plus tard, les pompiers alertés par des cris sourds avaient retrouvé l’employé responsable du rayon des littératures nordiques coincé dans un réduit de quelques mètres carrés où il n’avait survécu que, parce qu’éloigné de l’unique entrée, il s’était emménagé un petit garde-manger pour ne pas avoir à sortir après avoir commencé son travail.

Tout le livre, concis, rapide, étincelant d’esprit, est de la même veine.

À la bataille de Friedland, le sous-lieutenant Claude-Pierre Rigeot du cinquième régiment de hussards achète pour combler ses heures creuses à un libraire itinérant un succès de l’époque, La famille Luceval, qu’il glisse sous son dolman à l’instant précis où Murat lance la cavalerie contre les lignes russes. Rigeot doit sa survie à son livre dissimulé qui arrête les balles et connaît, après que la nouvelle se fut répandue, un triomphe immédiat. Au fil du temps, le bruit avait commencé à courir que seule la troisième édition du Luceval avait des vertus protectrices, engendrant une véritable dramaturgie autour de ce livre fétiche.

Si certains praticiens du livre étaient analphabètes et ne se servaient du livre que comme gagne-pain, d’autres comme José Marmol, Paul Groussac et Jorge Luis Borges, étaient aveugles et ne pouvaient plus lire, ce qui ne les a pourtant pas empêchés de se succéder à la direction de la Bibliothèque nationale de Buenos Aires.

Ce ne sont que quelques échantillons de ce livre savant et iconoclaste qui pratique à merveille l’art de la pointe, la fameuse agudeza théorisée par Gracián. Y démêler le vrai du faux, raison et délire, reviendrait à donner un coup de pied au château de cartes patiemment construit par le libraire Puente, aussi vaut-il mieux s’en abstenir.

André Gabastou

 

« Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n'en suis jamais sorti. » Jorge Luis Borges