La presse en parle…

Zibeline – janvier 2017

Le renoncement en mode de vie… un nouvel abécédaire de sagesse(s) de Michéa Jacobi
Renoncer n’est pas un luxe

Après deux ouvrages consacrés à ceux qui pratiquent la marche comme un art de vivre, et aux xénophiles, ces rares personnages passionnés par les autres, Michéa Jacobi décline une nouvelle fois son concept abécédaire, avec humour et éclectisme. 26 lettres, 26 vies de Renonçants, 26 manières de se soustraire au monde (ou de renoncer à le faire). Celle de Fra Filippo, florentin du XVe siècle, peintre et chapelain d’un couvent : défroqué pour l’amour d’une religieuse, il renonça au renoncement. Celle de l’érudit soufi Ibn Muhammad Abou Hamid al-Ghazali (1058-1111), si scrupuleux qu’il fut pris d’un doute à la fin de sa vie : et si la somme considérable où il détaillait le renoncement s’avérait contre-productive ? « Renoncerait-il jamais celui à qui il fallait si longuement expliquer ce qu’était le renoncement ? »

De belles pages aussi sur Diogène (philosophe-cabot), et ses exercices d’accoutumance à ne point avoir ce qu’il souhaite, ou le troubadour Folquet, amoureux éconduit devenu inquisiteur (« on ne tord jamais assez fort le cou à ses chagrins »). Notre préféré ? L’ermite Eucher au temps de la Gaule romaine, se réfugiant avec ceux « que le siècle a brûlés » sur les îles de Lérins. Trouver du réconfort dans la beauté des paysages méditerranéens pour fuir la « négligence de la vie », comme on le comprend ! Étonnamment, celui qui a dit que le renoncement pouvait être un délice n’a pas connu grande postérité…

Malgré son goût prononcé pour les anachorètes, Michéa Jacobi n’oublie pas les contemporains : Che Guevara, Elvis Presley figurent au sommaire, ainsi que Brigitte Bardot. Par ailleurs, c’est la seule femme du volume. Pourquoi ? Sans doute parce que la moitié féminine de l’humanité en sait long sur le renoncement, au point de s’être effacée des livres d’histoire.
GAËLLE CLOAREC



Janvier 2017 n°179.

 

 

 


 

SUD-OUEST – novembre 2016

 


Marsactu – novembre 2016


 

Michéa Jacobi : « Renonçants ; 26 manières de se soustraire au monde (ou de renoncer à le faire) », Paris, Coll. Les Billets de la Bibliothèque, éditions La Bibliothèque, 2016.


Michéa Jacobi avait déjà avec ses deux précédents ouvrages enthousiasmé ses lecteurs, il poursuit son Abécédaire ou « Humanitas elementi » avec ce troisième volume : « Renonçants ; 26 manières de se soustraire au monde (ou de renoncer à le faire) ». Et, oui, cela se mérite d’être Renonçant chez Michéa Jacobi, mais aussi, un bien joli paradoxe pour celui qui suit effectivement son petit bonhomme de vies. Vies au pluriel, comme il se doit, pour ce chasseur impénitent de destinées qui aime à les collectionner, à nous les conter pour mieux leur redonner souffle comme d’autres regardent leurs maquettes de voilier prendre le grand large. 26 vies pour chaque lettre de l’alphabet – voilà, pour L’Abécédaire de Jacobi- que l’auteur se plaît, selon son humeur, à ranger, à arranger comme un calligraphe enjolive ses lettres d’arabesques et d’enluminures. Ainsi, après « Walking Class Heroes » qui nous avait menés sur les traces de ces marcheurs infatigables de tous les

temps, puis « Xénophiles », ce titre qui lui va si bien, lui qui bannit les « Phobes » en tout genre, c’est au tour, aujourd’hui, de ces Renonçants d’hier et d’aujourd’hui d’avoir été élus pour cette dernière parution aux éditions La Bibliothèque.
Théâtre de vie, haut en couleur, presque par plan-séquence, maniant aussi bien le tragique que le comique, comme seule la vie elle-même sait le faire, Jacobi papillonne pris à son propre piège de renonçants en renonçants. C’est un peu le théâtre de la toile « La Comédie humaine » (1862) de Jean Louis Hamon, cette toile avec son théâtre de guignol et son pendu dans un décor pseudo-antique avec ces personnages baroques ou foutraques, ses lauriers et dépouillements, Diogène, son tonneau et sa lanterne… Les « Renonçants », ici, pour l’occasion ont été illustrés par l’auteur lui-même à la manière des bois gravés sur linogravue. Eh oui, Michéa Jacobi a plus d’une plume dans sa lampe d’Aladin et ne renonce à rien !
Véritable caléidoscope, suivre ces « Renonçants » pour certains connus, voire sanctifiés ou plus humblement inconnus de moi ou de vous, comme on suit des lignes de vie, c’est rencontrer Diogène de Sinope et Rimbaud, bien sûr, mais aussi un boxeur, Charles Quint avec son fatal 5, ou encore un maître de Go, un coureur cycliste et Fra Filippo Lippi ; on y croise évidemment des ermites et des saints, mais entre saint Antoine (non pas celui de Padoue, mais le « Grand », fondateur de l’érémitisme chrétien) et un pape – Célestin V, rien que moins que BB., oui, la même, celle qui renonça un jour pour les animaux et qui se retrouve, ici, « disciple de Cioran » ; comme quoi le renoncement… « Renonçants », donc, ou « 26 manières de se soustraire au monde », par lassitude ou par conviction religieuse ou philosophique, renonçants à grand destin, célébrités au célèbre renoncement ou simples vies minuscules si renonçantes qu’elles auraient pu disparaître des mémoires sans Jacobi, mais n’est-ce pas déjà un peu cela la vie éternelle ? Avec Michéa Jacobi, un peu chamane, se jouant des karmas, souffler n’est pas jouer, renoncer n’est pas abandonner, et c’est tant mieux !

L.B.K.


Livr’Arbitres – n°21 – automne 2016.

Le blog Le Lorgnon mélancolique – 7 octobre 2016

François Kasbi l’Intempestif

Voilà un petit livre bien étonnant – et pas seulement par son titre. Vers 2008, François Kasbi a publié un introuvable Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, complété quelques années plus tard par un Supplément inactuel, que Jacques Damade réédite aujourd’hui dans ses belles éditions La Bibliothèque augmenté d’un codicille intempestif et de pages sur Stendhal, Fraigneau et Nimier.
Critique littéraire franc-tireur un peu à la manière de Pascal Pia, Kasbi nous propose l’inventaire de son « plaisir en littérature » comme Morand le fit à une certaine époque, à rebours des modes et avec une probe et louable méfiance à l’égard des « panoplies littéraires » (série d’attitudes dans lesquelles l’écrivain se complaît selon l’heureuse formule de Bernard Frank).

On aurait tort de s’étonner que le choix de Kasbi tourne autour d’un « brelan d’excommuniés », écrivains ou penseurs jugés réactionnaires ou passéistes (Gobineau, Barbey, Bloy, Claudel) par la vulgate culturelle: c’est là qu’on trouve les stylistes d’exception et, surtout – mais l’un ne va pas sans l’autre, les esprits les plus épris de liberté, les plumes les plus fièrement indépendantes.
La grande valeur de ces textes dans lesquels Kasbi revisite ces « tempéraments » de la littérature française est de faire tomber l’auréole « grantécrivain », toujours un peu paralysante et de faire aussi leur sort à quelques idées reçues, faciles et paresseuses concernant ces derniers (Claudel par exemple, sempiternellement dit « écrivain catholique »). L’exercice est délicat car c’est souvent à travers le regard d’un essayiste de talent (« L’occasion ») que Kasbi pose le sien. Toujours, il semble avec lui qu’on lise trop vite, sans l’attention aimante, le gradient de sensibilité nécessaires pour dépasser les évidences, les poncifs qui sont le plus sûr moyen d’évacuer une œuvre. Toujours (par inculture?) on ignore une part, un aspect de l’œuvre qui conditionne, pèse sur l’ensemble (ainsi pour Bloy sa carrière de critique littéraire, la saignée que fut la Grande Guerre pour Berl).
On trouve chez Kasbi bien des qualités d’écriture qu’il relève chez ses auteurs favoris: un style « précis, sec, nerveux. A l’os ». Subtilité, originalité et profondeur d’analyse, car la passion donne des ailes pour fuir les stéréotypes. Mais ce qui est plus rare est la disposition d’esprit de cet avaleur de livres qui, s’il n’aime pas la modernité, s’il refuse d’abandonner les ruines, n’est aucunement sectaire; pas d’oukases donc, pas d’aigreur partisane* mais une générosité (pleine d’érudition), une empathie (sans aveuglement), un enthousiasme (toujours lucide) qui font qu’on peut lui appliquer la belle formule de Mme de Staël (qu’il cite à propos de Berl): « Tout comprendre rend très indulgent ».
Autre effet de cette indulgence affûtée de curiosité et d’intelligence: dépoussiérer. Kasbi désensable, si je puis dire, quelques personnalités un peu vite enterrées ou trop facilement étiquetées, parfois sur des malentendus**, comme l’élégant André Fraigneau, l’inclassable Berl, Drieu La Rochelle le réprouvé, l’étourdissant Nimier (qualificatifs à prendre avec les pincettes de Kasbi) parce que la haute exigence de leur écriture, l’intransigeance de leurs positions, la singularité de leur parcours, les a exclus du bas étiage où végète la littérature aujourd’hui. Nous prenons alors la mesure de ce que nous avons perdu, de ce qui nous manque cruellement derrière la vitrine de nos librairies. D’où une certaine mélancolie à lire ces pages où règne une allégresse narquoise qui tranche sur le goût épaissement consensuel de la critique actuelle. 
Tous ceux qui se frottent de littérature à quelque degré que ce soit, acteurs passifs ou actifs des lettres, ne peuvent qu’envier le lumineux savoir-lire de Kasbi à défaut de s’inspirer de son savoureux savoir-écrire qui en est le pur reflet.
Bref, Kasbi: un must qui ne vous réconciliera pas avec le prochain Goncourt!

* « Il est beaucoup plus commode de déclarer que tout est absolument laid dans l’habit d’une époque, que de s’appliquer à en extraire la beauté mystérieuse, si minime ou si légère qu’elle soit. » Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne.
** Désensablement et déminage magistral avec Gobineau, le « Titan indigné ».

Revue des deux mondes – octobre 2016

TÉLÉRAMA – AOÛT 2016

Le POINT– semaine du 4 août 2016

CAUSEUR.fr – 25 juin 2016

Christopher Gérard
écrivain et critique littéraire belge

Lecteur forcené autant qu’incorruptible, François Kasbi est un drôle de pistolet. Critique littéraire, érudit clandestin – une sorte de Pascal Pia (de Jean José Marchand ?) fasciné par Barbey d’Aurevilly et sa tentative d’inventaire de la vie littéraire, ce capricieux n’est jamais superficiel ; cet antimoderne (mais si) ne donne jamais dans l’esprit partisan ; ce méthodique n’a rien, absolument rien, de l’homme de système. Bref, l’homme, charmant, se révèle subtil et généreux. Un extra-terrestre que j’imagine planqué dans une soupente, le coupe-papier à la main.

Vers 2008, il a publié un introuvable Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, complété quelques années plus tard par un Supplément inactuel, que l’on réédite aujourd’hui augmenté d’un codicille intempestif et de pages sur Stendhal, Fraigneau et Nimier. Comme beaucoup d’autres, j’attends une nouvelle édition du Bréviaire, et, pour tromper ma soif, je me plonge dans ce Supplément avec un plaisir d’autant plus vif que François Kasbi ponctue bien – rara avis. En deux mots comme en cent, il nous présente une part de sa géographie littéraire non sous la forme d’un énième recueil d’articles, mais bien dans un livre qui se tient, à rebours des modes et en même temps armé d’une saine méfiance pour les panoplies littéraires, ces hochets pour paresseux.

L’objectif ? Faire justice, sans a priori et en musique. La vitalité d’Aragon, le charme de Drieu, la grâce de Toulet, la grandeur de Barbey, le génie de Gobineau (l’un des plus fermes prosateurs du XIXème, avec Stendhal), l’acuité de Bloy (qui, bien avant les Surréalistes, découvre Baudelaire et Lautréamont), l’allure de Fraigneau nous valent de jolies pages ciselées, d’une désespérante intelligence. Quelques lignes injustes sur Maurras (« exécrable poète », tss-tss-tss !), un « en charge de » à la page 55, l’absence de Montherlant, une pique contre le regretté Mabire (qui n’était pas « nationaliste », mais autonomiste normand) n’ont pas réussi à m’agacer plus de quelques secondes tant mon plaisir était vif. Et puis, François Kasbi se moque avec une telle gentillesse de son lecteur. Il nous amuse et nous décrasse l’œil tout en saluant ses maîtres – comme l’immense stendhalien qu’est Philippe Berthier. Lisez François l’Intempestif !

Valeurs Actuelles – juillet 2016

En attendant Nadeau En attendant Nadeau – n°23, décembre 2016.

La viande crue
par Steven Sampson

Abattoirs de Chicago : Le monde humain, de Jacques Damade, décrit l’essor fulgurant de l’industrie de la viande au milieu du XIXe siècle aux États-Unis ; dans À l’abattoir, Stéphane Geffroy raconte sa vie d’ouvrier dans une usine bretonne contemporaine, où il travaille depuis vingt-cinq ans. Leurs livres décrivent une réalité que l’on préférerait ignorer mais à laquelle on ne peut plus échapper.

_________________________

Jacques Damade, Abattoirs de Chicago : Le monde humain. La Bibliothèque, 96 p., 12 €
Stéphane Geffroy, À l’abattoir. Seuil, 96 p., 7,90 €
__________________________

Aficionados du steak tartare, s’abstenir : la lecture de ces minces volumes pourrait transformer le plus affamé des carnivores en végétarien !

Pourtant, au premier abord, celui de Jacques Damade fait figure de simple objet décoratif : appartenant à la collection « L’ombre animale » – appellation lyrique –, il est imprimé sur du beau papier et sa couverture porte un joli dessin à l’encre noire, le tout évoquant un élégant recueil de poésie.

La prose de Jacques Damade – à la fois auteur et éditeur du texte – ne déçoit pas. Bercé par une langue délicate et sensuelle, le lecteur met du temps à saisir la violence du propos, pourtant exposée dès la deuxième de couverture : « Ville champignon, ville née du marais, d’une poignée d’Indiens au bord d’un lac, c’est cette histoire que nous allons suivre, voir le monde humain surgir d’une plaine immense et sauvage, histoire des abattoirs de Chicago, histoire troublante, inquiétante, révélatrice de ce qui nous arrive, nous entoure, nous enveloppe. »

Chicago-champignon, ville digne de la science-fiction, génératrice de fléaux inimaginables. Sauf qu’ici il ne s’agit pas d’un fictif nuage toxique, tel qu’on le trouve dans Bruit de fond, roman de Don DeLillo, mais de faits réels, amplement documentés par l’auteur.

Pour un lecteur natif du Midwest, ce livre fait mal. Parce que, soyons clairs, selon la vision manichéenne de Jacques Damade, le malheur vient de là-bas, c’est sur les rives du lac Michigan qu’on trouvera sa source : « L’allégorie Chicago comme un exemple, une matrice du monde humain, Chicago où tout a commencé. »

Le Vieux Continent serait-il l’héritier de sa propre progéniture ? Sa culture pathologique serait-elle issue d’une enfance outre-Atlantique ? Le Nouveau Monde a beau être colonisé par des Blancs venus d’ailleurs – de France, d’Espagne, d’Allemagne, d’Angleterre –, ces immigrants ne sont pour rien dans le massacre animalier ou le génocide humain. Fraîchement arrivés de l’Europe, ils étaient encore civilisés.

Alors, à qui la responsabilité de cet holocauste ? Il s’agit apparemment d’un processus semblable à l’évolution lamarckienne : dès leur descente des bateaux, ces Blancs bienveillants se sont métamorphosés, devenant des Américains.

Qu’est-ce que l’homo americanus ? Est-ce l’être libéré de toute contrainte, génétiquement modifié par son implantation dans un paysage sauvage, livré alors à ses pulsions destructrices ? « Le monde humain va en prendre le rythme, la terre sans limites, l’hybris. L’extraordinaire vitalité du Middle West va se transmettre au monde humain : l’absence de frein, de scrupule, d’humanité envers les bêtes et les hommes, l’audace, l’exploitation à tout va, la disproportion et la toute-puissance de Cincinnati, puis surtout de Chicago et de son appareil industriel. Je le perçois dans les courses effrénées des bisons, l’horizon sans fin, la démesure et l’absence de limites. Le monde humain, quels que soient ses prétentions, son orgueil, son amnésie et son désir d’émancipation, est inclus dans le monde naturel. »

Autrement dit : l’homme se confond avec la faune et la flore. Cette étiologie s’appuie sur Merleau-Ponty et sa définition de la nature : « notre sol, non pas ce qui est devant, mais ce qui nous porte ».

Tel paysage, telle architecture : celle de La Villette, sinueuse et élégante, esthétise l’extermination des animaux, preuve de la supériorité morale d’une vielle civilisation : « les édifices sont en pierre, ou en métal, le portail majestueux, avec ses grilles de fer forgé, flanqué de deux imposantes statues représentant une femme et un bœuf, et l’abattage d’un bovin, son pavement, ses deux rotondes, sa tour carrée gendarmée à son sommet par le cadran d’une horloge, le monumental hall aux bœufs, belle ossature de verre et de fer à la manière de Baltard, la superbe Fontaine aux Lions de Nubie de Girard qu’on avait déplacée de la place du Château-d’Eau (actuellement place de la République) à La Villette et qui servait d’abreuvoir, le soin extrême de chaque édifice jusqu’aux boyauderies en pierre à coins de brique au bord du canal Saint-Denis ».

On ne peut qu’admirer cette ode à l’architecture parisienne, composée par un fin connaisseur de la capitale, auteur d’un précédent livre sur les îles perdues de Paris. Quel contraste avec The Yards, les abattoirs de Chicago, dont les structures sont efficaces et monstrueuses ! De sorte que la tuerie y est encore plus sauvage, comme le démontre une étude comparative : en 1883, on a tué 1 878 944 bovins à Chicago, contre 184 000 à Paris. En ce qui concerne les porcs, les chiffres sont de 5 640 625 pour ces Américains féroces, contre un dérisoire 170 465 à La Villette.

La mécanique de la mort est-elle une invention des Yankees ? Auschwitz plane inévitablement sur ce genre de discussion, les accusations fusant des deux côtés de l’Atlantique. Jacques Damade ne déroge pas à la règle, invoquant Günther Anders pour comparer The Yards à la Shoah, tout en s’en excusant.

Est-ce pertinent ? On se souvient d’un livre paru il y a une douzaine d’années, L’ennemi américain. Selon l’analyse de Philippe Roger, la « matrice » du monde actuel n’est pas la géographie américaine mais la grille de lecture qu’on y applique. Roger décrit un arbre généalogique dans la pensée française qui puise ses racines dans l’œuvre de Buffon : le climat de l’Amérique aurait induit une « altération » et une « dégénération » touchant toutes les formes de vie, « conséquence inéluctable du simple déplacement spatial des espèces (l’humaine comprise) d’un climat à un autre, d’une terre à une autre terre ».

Jacques Damade est-il un disciple de l’auteur de l’Histoire naturelle ?

Si Abattoirs de Chicago manie la langue française de manière poétique afin de décrire des paysages lointains, dans le récit de Stéphane Geffroy, À l’abattoir, on assiste à une inversion du processus : sur un ton et simple et direct, ouvert et presque naïf, le narrateur révèle la monstruosité d’une vie passée ici, en France.

Peut-on encore tenir les Yankees pour responsables ? Stéphane Geffroy travaille depuis vingt-cinq ans dans un abattoir de Liffré, petit bourg de 4 000 habitants près de Rennes. Son établissement de 200 personnes fait partie d’un groupe industriel qui possède également une unité de 1 000 personnes à Vitré et une autre, de 400 employés, à Trémorel. Geffroy ne précise pas l’identité de ce groupe.

À l’abattoir décrit un univers éloigné de l’image d’Épinal qu’on peut avoir de la Bretagne. Stéphane Geffroy est affecté à la tuerie, l’un des trois grands ateliers dans un abattoir (avec la triperie et le désossage), où « la bête entre vivante d’un côté, et elle en ressort sous forme de deux demi-carcasses prêtes à être découpées de l’autre ». La tuerie est sans doute le plus difficile des ateliers, à cause du bruit, de la cadence rapide du travail et des températures extrêmes en hiver et l’été. Pour ne pas parler des odeurs, celles des peaux fraîchement arrachées, et celles des graisses qu’on coupe. Et enfin, le sang qui gicle tout au long de la chaîne, qui continue à éclabousser malgré la tentative d’en recueillir autant que possible au début du processus.

Les ouvriers rentrent dans un « corps-à-corps avec la bête dépecée », utilisant des couteaux pour la majeure partie du travail, employant de temps à autre des scies électriques ou des pinces pneumatiques. Stéphane Geffroy décrit un « travail de combattant », auquel il applique tout son corps pendant deux ou trois heures d’affilée, les poignets, les bras, le dos, les épaules et les genoux, restant toujours debout.

À la tuerie, comme à la triperie ou au désossage, il n’y a aucune ouverture sur l’extérieur. De plus, Geffroy et ses collègues opèrent dans un espace très réduit, la chaîne nécessitant un rapprochement des opérations. À chaque poste, on a une minute quinze pour effectuer le boulot, après quoi une sonnette indique que la chaîne va avancer. Geffroy compare ces conditions à un vieux film « du genre Charlot ». En effet, on y trouve quelque chose d’anachronique, comme si l’abattoir de Liffré sortait directement du XIXe siècle, du Chicago décrit par Jacques Damade. Et pourtant…

Confronter ces textes soulève non seulement la question de la consommation de viande – a-t-on encore envie d’être carnivore lorsqu’on comprend tout ce qui se passe en amont ? – mais plus largement celle du traitement du « réel » dans la littérature contemporaine. Jacques Damade s’y attelle au début de son essai : « Qu’est-ce que le réel, ou plutôt qu’est-ce que notre réel ? » Sans doute Damade n’a-t-il jamais travaillé dans un abattoir ; en même temps, son texte paraît plus authentique que celui de Stéphane Geffroy.

La qualité première d’un livre est-elle sa littérarité ? Ou est-ce plutôt que, en face du réel, notre seuil de tolérance est assez limité ?

Steven Sampson

Les Cahiers de Sciences & Vie – octobre 2016.

LIBÉRATION – 9/10 juillet 2016.

Limite – Revue d’écologie intégrale – 3 juin 2016

DNH #36 Chicago (I) : De la chaîne de dépeçage à la chaîne de montage

De la chaîne de dépeçage des abattoirs de Chicago à la chaîne de montage du châssis de la Ford T à Détroit, une seconde révolution industrielle est en marche. Jusqu’en 1930, Chicago est la capitale de l’abattage et le laboratoire du capitalisme moderne. 

La chaîne de montage est inventée à Détroit, en 1913 – juste au moment où Proust publie le premier volume de La Recherche du Temps perdu. L’année précédente, Ford produisait quatre-vingts automobiles de type T. Voici qu’il peut désormais en produire une par minute. Cela reste toutefois inférieur à ce qui fut sa source d’inspiration. Il l’évoque dans ses mémoires : « L’idée générale [de la chaîne de montage] fut empruntée au trolley des fabricants de conserve de Chicago. » L’expression est euphémique : Ford fait référence aux abattoirs. À l’époque, Chicago est surnommée Porcopolis.
On y traitait un porc entier toutes les cinq secondes, un bœuf toutes les huit et un mouton toutes les quatorze. Si les deux derniers étaient majoritairement transportés par wagons frigorifiques sous forme de carcasses de viande fraîche, le premier était transformé sur place en jambons, saucisses, salaisons en tous genres, poils à brosse, engrais pour la terre, reliure de Bible… Quand on demandait à Philip Armour, l’un des princes de la cité porcine, ce que ses usines exploitaient dans le cochon, il répondait avec une fierté teintée d’humour macabre : « Everything but the squeal – tout, sauf son cri… »
L’assembly line eut donc pour modèle la disassembly line. La chaîne de montage est fille de la chaîne de dépeçage. C’est là, dans ces abattoirs, que s’opère la seconde révolution industrielle, celle qui conduit à la production de masse et à la nécessité de générer une masse capable de l’absorber. Le capitalisme connaît alors cette métamorphose que Marx n’avait pas prévue : le passage, via l’augmentation des salaires, de l’exploitation du travail à l’exploitation du travail et du loisir. Il fallait que le travailleur eût plus d’argent et de temps libre pour se changer en consommateur et acheter les produits du système. Il n’était plus un simple rouage : il devenait un rouage double, fonctionnant à la fois pour la fabrication et pour l’écoulement des marchandises, pour la production du porc et pour sa consommation journalière.

En septembre 1893, le romancier Paul Bourget visite tout le complexe Armour and Company, des Stock-Yards aux Packing Houses, s’arrêtant spécialement aux « usines à tuerie ». Il écrit dans le New York Herald : « L’opération est si foudroyante de rapidité qu’on n’a pas le temps de sentir ce qu’elle a d’atroce. On n’a pas le temps de plaindre ces bêtes, pas le temps de s’étonner de la gaieté avec laquelle l’égorgeur continue son épouvantable métier. […] La distribution de ce travail, sa précision, sa simplicité, sa suite ininterrompue nous font oublier la férocité, utile mais intolérable, des scènes auxquelles nous avons assisté. » Le gain de temps dans la division du travail productiviste est un « pas le temps de se plaindre ». L’accélération des cadences – cette vitesse dont se vantent les serveurs d’Internet – interdit la contemplation et permet de chasser une atrocité par une autre, de les sublimer toutes deux dans la fascination du dispositif, de rendre l’intolérable supportable et même captivant.
Pendant plus de soixante ans, jusqu’en 1930, Chicago est la capitale mondiale de l’abattage et le laboratoire du capitalisme moderne. Grâce à la chambre froide, les cochons n’ont plus à être tués en hiver pour éviter que leur chair ne se gâte. Grâce au chemin de fer, l’acheminement est rapide et permanente. Se crée ainsi un marché quotidien de la viande, assez centralisé pour que l’on puisse spéculer sur les cours. Plus surprenant encore : c’est comme des excroissances de ces abattoirs industriels que vont apparaître les « bureaux ». Les quantités produites étant énormes, elles impliquent le développement de la logistique, de la gestion, du secrétariat, et la construction de grands « sièges sociaux ». Chez Armour comme chez Swift, son concurrent, plus de mille personnes sont employées dans ces postes dits « improductifs », ce qui à cette époque est sans précédent et sans équivalent. Les cols blancs sont taillés dans les rouges tabliers de l’égorgement mécanique.
Reste le cri du porc, dont on ne sait que faire. Le samedi 1er mai 1886, quatre-vingt mille ouvriers de l’agro-alimentaire manifestent à Chicago. À 22h30, place Haymarket, la police somme la foule de se disperser. Une bombe explose soudain – attentat anarchiste ou provocation des patrons ? Nul ne sait. Les policiers tirent, huit meneurs sont arrêtés, un se suicide, quatre sont pendus – juste pour l’exemple. De ces incidents dramatiques ont fera commémoration tous les 1er mai, et la date se répandra à travers le monde. Même la fête du travail est sortie de Porcopolis.

Cette ville est donc à plus d’un titre fondatrice de l’ère consumériste. Jacques Damade le souligne dans un récent petit livre intitulé Abattoirs de Chicago : le «monde humain» y glisse d’un «temps saisonnier à un temps minuté», et, par dessus tout, il laisse le vivant être broyé par la machine. Car ce ne sont pas des matériaux inertes, ce sont des êtres qui sentent, qui voient, qui entendent, que l’on place sur la première chaîne automatisée. Comme dans les religions archaïques, il faut que le sang la consacre. Parce que cette chaîne est la nouvelle alliance. Elle donne à l’homme de se croire plus fort que la mort, plus rapide que la nature, plus productif que Dieu, et peut en contrepartie lui demander de se laisser dépecer dans son labeur aussi bien que dans son repos.

Fabrice Hadjadj

Settimana – 3 juin 2016

Le blog Le Lorgnon mélancolique – 29 mai 2016

Le « Monde humain »

https://i2.wp.com/lorgnonmelancolique.blog.lemonde.fr/files/2016/05/445.jpg?resize=300%2C234

Certes, la catastrophe est dans l’air et le catastrophisme (après le décadentisme, le déclinisme…) est désormais un genre littéraire apparenté. Il suffit d’ouvrir la rubrique « Essais » de Télérama et vous trouverez sans peine un écrivain qu’anime la froide indignation du moraliste analysant sans ménagement le monde contemporain et ses errements. Le tout en 320 pages.
Vous aurez du mal à trouver le mince livre de Jacques Damade: 89 pages dans la collection « L’Ombre animale » d’un éditeur « minuscule »: La Bibliothèque. Et pourtant c’est le livre le plus pétrifiant que j’ai lu sur « le monde humain » avec l’indépassable Baudouin de Bodinat! La force de ce court texte n’est pas de nous parler benoitement des hommes, mais des animaux, ou plutôt du rapport singulier et délétère que nous avons établi et entretenons avec le monde animal. Comment? En choisissant d’en faire l’archéologie en se portant vers le lieu crucial où naît ce rapport dénaturé: Chicago et ses abattoirs. Chicago comme symbole, mieux: comme allégorie du mode humain tel que nous l’avons imposé et généralisé sur cette planète. En quelques dizaines de pages la démonstration est implacable et glaçante: conquête de l’Ouest, génocide indien, élevages bovins massifs, extension et accélération des échanges (chemin de fer), abattoirs géants où s’invente le processus industriel (réfrigération/conservation, division du travail/taylorisme): l’animal n’est plus que de « la viande sur pied » et l’homme n’est plus le même*…

« Les uns tuent pour exterminer un peuple, les autres nourrissent. Or, ce qui est en jeu ici, ce n’est ni un sadisme, ni un défaut moral, une folie que l’on peut stigmatiser, c’est bien plus, tout un sentiment utili­taire, une intelligence de l’efficacité, bref une domi­nation sans frein de l’homme pour son bien propre et qui paraît normale aux yeux de l’opinion. Et c’est ce normal qu’il faut interroger et dont il faut mesurer les risques, s’il en est encore temps.
Voyons un peu les nouvelles conditions de ce « normal ». Nous nous plaçons dans un monde animal qui n’est plus le même, et donc, nous ne sommes plus les mêmes, puisque nous sommes sans le décider entrés dans le monde humain. Et, puisque j’ai usé de cette expression tout au long de mon cheminement, je veux dire une terre entière­ment vouée à l’homme, à son unique intérêt, où, pour finir, rien d’autre que l’homme ne fait vis-à-vis, sinon à l’horizon ce reliquat dérisoire de cer­taines espèces dans des parcs zoologiques, d’autres domestiques, et d’autres dans des élevages indus­triels, produits d’abattoirs. J’ai choisi à dessein l’expression « monde humain » plutôt qu’anthropocène ou autres formules qui ont cours dans ce type de constat. Je l’ai choisie parce qu’elle exprime un basculement. L’adjectif humain avait jusque-là un grand crédit: on était humain, c’est-à-dire atten­tif, sensible, on prenait une décision humaine, recelant une certaine bonté. Il s’opposait à bestial. On en éprouvait une certaine fierté et l’on avait intitulé une période spécialement éclairée de notre histoire, l’Humanisme. La Renaissance, Rabelais, Montaigne, etc. Dieu lui-même – ou les divers dieux -, pâlissait devant nous. Humain, un être humain, un comportement humain, etc. Voilà que cet adjectif mue, devient suspect, aigre, entre dans une zone de turbulence où il faut le prendre avec précaution. La bestialité, le nuisible ne sont plus là où on les croyait. Qui a distribué ces cartes? Et quel atout pouvons-nous encore jouer ?
La démographie galopante de ce même homme crée un climat d’urgence sur le plan industriel et nous prive, dit-on,d’une véritable alternative, nous livrant à un sentiment de toute-puissance, un marché, une production comme horizon, un yes we can que l’hybris grecque ne pouvait même envisa­ger, et qui mène à la stérilité du miroir de l’homme ne voyant plus que l’homme. Et l’animal dans cette mesure devient matière à exploiter pour l’agro-alimentaire, ou décoratif ou nuisible. Il faudrait ici un mythe, l’homme normal, sorte de Robinson sur son île, la terre, innombrable et tout seul.
Nous ne sommes plus la même personne, dans le même monde. Nous éprouvons cette curieuse schizophrénie de continuer à considérer d’un côté les animaux comme proches de nous dans le ber­ceau de nos enfants, doudous, oursons, mickeys, sur les images de nos multiples écrans, mieux et plus rarement dans la peinture, la littérature, parmi nos compagnons familiers – chiens, chats, perruches… -, parfois même dans la nature, mouettes au bord d’un estuaire, chevreuil dans un champ, lapin sur un chemin, rapace dans le ciel, et de l’autre, plus discrètement, comme un murmure un peu désagréable, un grincement, une sourdine, en tant que viande sur pied, KEC, marchandise, une matière que l’on peut travailler, découper, usiner, expérimenter, disséquer, congeler, manger, transformer génétiquement en laboratoire. »
Jacques Damade, Abattoirs de Chicago, le monde humain. Ed. La Bibliothèque, collection « L’ombre animale ».

*L’allant particulier aux peuples qui ont créé l’industrie moderne a été souvent attribué à leur forte consommation de viande: le tempérament actif, vorace pourrait en effet être du à la concentration d’acide urique qui résulte d’une alimentation carnée.

Share and Enjoy

La N.R.F., blog de Michel Crépu – 28 avril 2016.

Quand on regarde les animaux peints de la grotte Lascaux, on se sent toujours dans la peau d’un imbécile qui ne comprend rien aux lois mystérieuses du Progrès. On s’écarquille, on se dit : « comment ont-ils pu faire cela ? » Cette finesse du trait, cette vivacité du mouvement, là, dans le fond d’une caverne où il n’y a même pas l’électricité, vous vous rendez compte. Notre esprit vient buter sur ce qui lui apparaît comme une aporie insurmontable : avoir froid, résister aux bêtes sauvages qui rôdent alentour, être quand même un Giacometti de ce temps-là. Par ailleurs, on sait si peu de choses sur cette époque absurdement appelée « pré-histoire » : il faut bien qu’il y ait des explications. Et justement, les éditions Belin (la plus ancienne maison sur la place de Paris, 1777), se lancent dans ce que l’on pourrait appeler une histoire européenne de la préhistoire. Il y aura quinze volumes, richement illustrés comme on disait autrefois. Le premier vient de paraître, Préhistoires d’Europe. De Néandertal à Vercingétorix, 40 000-52 avant notre ère. On s’écarquille encore une fois : l’encyclopédisme aurait encore une vie après le Net ? Un livre avec des images, des pages qu’on tourne ? Ça alors.
Vous avez dit « civilisation ». Le Rembrandt de Cro-Magnon a son idée sur la question. Nous autres, depuis les 40 000 ans qui nous contemplent, avons l’air d’une mince pellicule de poussière. De celle qu’on soufflette avant de faire place nette à l’or ou au bronze. Un nuage de particules, ni plus ni moins. Des dizaines de siècles plus tard, nous voici aux portes des abattoirs de Chicago. L’excellent Jacques Damade nous en raconte l’histoire dans un petit livre, petit par la taille, énorme pour la nature de son propos. Rien moins que la mort industrielle programmée de l’espèce animale, cela dans la plus parfaite « normalité », au nom des bienfaits de la consommation courante. La mort, ici, sert de menu au restaurant. Les mêmes taureaux qui galopent sur les parois de Lascaux défilent sur le tapis roulant qui les mène à la boîte de conserve. Tout cela dans l’épouvante, les hurlements. Qui n’a pas vu ce travail de mort à la chaîne ne sait pas de quoi on parle. L’abattage industriel dont Chicago est le lieu emblématique ignore le jour et la nuit, tout comme il ignore la question platement morale de ce qu’il fait, ou comment il le fait. Qu’est-ce qu’on fait avec les animaux ? On voit ici arriver les récifs de la comparaison symbolique, d’une extermination à l’autre. Un certain discours « ultra-révisionniste» en fait son délice, mettant à égalité les bouchers de Chicago avec les nazis d’Auschwitz et de Treblinka. Ceci permettant d’annuler cela, comme c’est pratique. Damade évite bien sûr ce piège sans renoncer à poser la question « humaine ». Son essai porte d’ailleurs en sous titre « le monde humain ». Magnifique expression qui indique le vif du sujet : peut-on parler du monde où nous sommes sans passer par son contraire ? L’expression « monde humain » laisse entrevoir un monde qui ne le serait pas. C’est le même, nous crie quelqu’un dans la salle. On ne pourra pas dire, en tout cas, que quelqu’un n’a pas fait l’effort de formuler clairement la question. Comme on dit : les tenants et les aboutissants.
Michel Crépu

Le Figaro Littéraire – jeudi 28 avril 2016.

 

LIBÉRATION – 20 décembre 2015.

ACP MAGAZINE – Hiver 2015-2016

 – janvier 2016

Changez de siècle, changez de pub !
Avouez que l’air vous semble familier… enfants de la pub, nous le sommes indéniablement, savons-nous cependant que nous avons eu en la matière des grands-parents qui s’en émerveillaient ou s’en étonnaient ? Tel Louis Chéronnet (1899 – 1950), historien de l’art, essayiste, critique, qui donna à lire à ses lecteurs dans les années 1930 de charmantes chroniques consacrées au développement de la publicité dans les rues et les devantures toutes parisiennes ou provinciales ; Louis Chéronnet fut toujours émerveillé par la magie des rues et vitrines parisiennes, et lorsqu’il fut prisonnier durant la Première Guerre mondiale, pour ne pas sombrer, il se remémorait une à une rues et échoppes de Paris … Les années 30 marquent le passage de la réclame, de l’homme-sandwich aux affiches et vitrines innovantes, aux prospectus à la typographie commerciale, la publicité s’impose alors et cette évolution ne pouvait échapper à l’historien de l’art. Ah, ces mannequins plus vivants les uns que les autres, et ces automates ; ces automates dans les féériques vitrines des grands magasins parisiens lors des fêtes de Noël, n’ont-ils pas fait rêver, entre flocons blancs et marrons chauds, tant de générations ? Et puis, Louis Chéronnet nous emmène aussi en voyage, en chemin de fer, visitant gares et wagons emplis de souvenirs et de mémoire de guides lorsque photographies, prospectus et graphisme s’y mêlent…et pour Chéronnet, « les lire, c’est déjà partir un peu ! »

Innovante, élaborée, plus audacieuse aussi, la

publicité de ce milieu de XXe siècle s’affiche et bouleverse la physionomie des rues et devantures avec force et fierté, la déco toujours plus inventive s’invite et les enseignes clignent des yeux et se colorent. « Sous ces impulsions diverses, une conception nouvelle devait naître qui semble bien sous le signe caractéristique de notre époque, et qui oppose à la tradition l’originalité et surtout à l’effet de style l’effet décoratif. » écrit-il, mélange de charme et de lucidité. Avec le concours de grands artistes du dadaïsme, surréalisme ou cubisme, employant le métal plutôt que le bois, le produit s’efface déjà derrière la marque et l’image de marque s’annonce. Mais, au-delà de ces plaisantes flâneries dans ce monde en plein essor de la publicité, la publicité est un monde sérieux, symptomatique d’une époque, il tisse des liens étroits entre l’art, l’édition, la typographie, la photographie ou le cinéma, les sciences et le progrès. Est-il encore nécessaire de rappeler le vif intérêt de Roland Barthes pour la force rhétorique de l’image publicitaire ? Se référant aux imprimés publicitaires, Louis Chéronnet n’écrivait-il pas déjà : « Ils visent moins à être frappants, agressifs, qu’insinuants et subtils. Ils ne se contentent plus d’être un fait d’optique. Ils ont à leur disposition toutes les fleurs de la rhétorique et tous les charmes de la matière. Ce sont des psychologies.» Pleine de fantaisie, de rêves, la publicité est aussi empreinte de cette mythologie bien spécifique, plus réelle parfois que les produits qu’elle entend vanter. Il est plaisant d’y tenter une analyse sémantique et de passer du dolus-bonus ou malus du droit romain à l’enseigne, la promotion ou réclame de la fin du XIXe siècle faite de « puff » (on parle même de « puffistes »), avant de glisser l’air de rien vers cette publicité du milieu du XXe siècle, elle toute de « bluff » et qui annonce déjà la com., le design et le fameux « buzz » de notre époque.
Il fallait l’œil averti et la plume informée d’Éric Dussert, spécialiste des recoins de la littérature et des pépites oubliées, pour rassembler et présenter ces textes de Louis Chéronnet édités sous une jolie couverture Kraft par les Éditions La Bibliothèque, et nous entrainer agréablement dans cet « Art de la pub » naissant. « La pub de Chéronnet », à lire et à diffuser.

L.B.K.

Jean Blot est écrivain, c’est entendu. Russe, né en 1923, haut fonctionnaire, cosmopolite, il a parcouru et vu bien des paysages, rencontré bien des personnalités ou célébrités et des femmes… Il a surtout côtoyé bien des écrivains qui sont devenus pour certains, beaucoup, ses amis ; ce sont Albert Camus, Albert Cohen, Eugène Ionesco, Lawrence Durrell, Roger Caillois… Et ses proches savent combien sont savoureux ses souvenirs de rencontres et d’amitié lorsque Jean Blot avec sa droiture, sa générosité et son humour de gentleman accepte de les partager avec ses hôtes le temps d’une soirée. Moment toujours d’intimité charmante. Or, son éditeur – « l’investigateur, l’ami », souligne l’auteur en dédicace – eut l’heureuse idée d’encourager Jean Blot à les écrire et à les réunir dans ce livre au titre évocateur « En amitié », ce que l’auteur – « pour ne pas trop ennuyer », dit-il – n’aurait osé de sa seule initiative imposer. Et pourtant quel agréable moment que de pouvoir lire et venir partager avec lui et Albert Camus, Nathalie Sarraute, Ionesco, Marcel Arland, et tant d’autres encore, ces souvenirs, ces rencontres et amitiés d’écrivains. Ce sont de réels moments d’amitié que l’auteur a bien voulu livrer dans cet ouvrage, de ceux qui touchent le cœur et l’âme, surtout lorsqu’elle est slave ! « J’aurais voulu les faire revivre. – écrit Jean Blot — De temps à autre, ici ou là, on les apercevra. On reconnaîtra partout le respect qu’ils m’inspirent et ma gratitude pour avoir prêté un sens à ma vie ». Amitiés d’écrivains, complicités littéraires faites de paroles et de gestes d’hommes. Ce sont les délicates prévenances ou attentions d’Albert Camus à son égard qui nous laissent imaginer Camus tel que l’on souhaitât qu’il fût. Jamais, cet ouvrage ne se veut biographique, ennuyeux, vous n’y trouverez, certes, pas tous les nombreux souvenirs de l’auteur – acceptera-t-il un jour ? ! – mais ces instants de réelle et profonde complicité entre écrivains, « ces amitiés aux traits bien particuliers » souligne l’auteur où l’humour et le sourire savent se glisser entre les mots ou les vers, tel ce dialogue d’une tendre amitié littéraire entre Jean Blot et Marcel Arland ou la cocasse rencontre de l’auteur avec Lawrence Durrell qui scellera une longue et joyeuse amitié qui comptera beaucoup dans sa vie. Mais, Jean Blot sait aussi ne pas apprécier ou aimer, notamment Henry Miller si lié à Lawrence Durrell ou Emile Cioran ou encore Mircea Eliade que pour notre part nous apprécions. La

 différence entre lire et rencontrer un écrivain, peut-être ? On y lit ces petites anecdotes qui font sourire, et sont souvent bien plus que des anecdotes, un repas offert, un livre qui vous attend… Ce sont également les femmes, surtout les épouses d’écrivains, élégantes, belles, mais prenant parfois bien de la place ! Ce sont aussi des petites phrases d’orgueil d’écrivain qui piquent ou blessent avec la douleur de la trahison, mais qui avec le temps, prennent le doux goût des regrets amers. Mais aussi parfois la tristesse, les regrets, les enterrements, celui notamment de Pierre Emmanuel qui ouvre le livre (pour cela, on en veut un peu à l’auteur…), et qui avec pudeur se laissent entrevoir lorsque Jean Blot se souvient… de ses amis écrivains qui ne « meurent jamais tout à fait. Il suffit d’ouvrir leurs livres pour retrouver leur présence, les phrases familières, le style de pensée et de vie. On ne les a jamais perdus. » écrit-il.
Un livre attachant plein de cette générosité toute slave que sait si bien suggérer et partager Jean Blot avec ses amis lorsqu’il les souhaite heureux.

L.B.K.

 

 n°168 – novembre/décembre 2015.

LIBÉRATION – Samedi 6 septembre 2015.

Zibeline – juin 2015

La chronique d’Alain Paire – Michéa Jacobi, xénophile

Photo : Michéa Jacobi à la librairie « Le Lièvre de Mars » -c- Jean-Pierre Cassely,

Après « Walking-class heroes » dans lequel Michéa Jacobi,  « piéton chronique » de Marseille, racontait des vies de marcheurs célèbres ou pas, « Xénophiles » est le titre de son dernier livre, paru aux Editions de la Bibliothèque, un livre qu’il présentait vendredi dernier à la librairie « Le Lièvre de Mars » , cette fois-ci sur des vies de gens, la plupart très peu connus, qui ont été des voyageurs passionnés par les autres, comme Victor Segalen, ou bien Julien Tanguy, le marchand de couleurs de Van Gogh et Cézanne. Des ouvrages bienveillants, intempestifs, inattendus, avec un usage de l’humour très intéressant, et dont on attend la suite avec impatience et gourmandise. Car Michéa Jacobi ne va pas en rester là : il a déjà écrit 676 vies, et son projet et d’en faire un ensemble de 26 volumes, avec, dans chacun, 26 vies racontées…

Par Alain Paire

Michéa Jacobi : « Xénophiles », Ed. La Bibliothèque, 2015.

Certains collectionnent comme Roger Caillois les pierres pour leur beauté ou leur étrangeté, d’autres attrapent dans leur filet des papillons admirant leurs dessins presque imaginaires avant de les laisser à nouveau s’envoler ; Michéa Jacobi préfère, quant à lui, les vies, celles d’hommes ou de femmes, célèbres ou inconnus qu’il range dans son abécédaire (26 vies exactement pour chaque lettre de A à Z) et qu’il égrène au fil de ses ouvrages pour la plus grande joie de ses lecteurs, un peu, beaucoup, jamais toutes cependant, tant pis ou tant mieux pour son éditeur !
Jacobi nous avait déjà entraînés sur les pas de ces infatigables marcheurs sur la terre ou la lune dans Walking Class Heroes (Ed. La Bibliothèque). Aujourd’hui, ce sont d’autres destinées qu’il nous donne à découvrir dans ce dernier ouvrage Xénophiles paru aux Éditions La Bibliothèque. Le point de contact, trait d’union, ici, vous l’avez compris, c’est l’étranger, l’ailleurs, ce « un peu plus loin », parfois à l’autre bout de notre terre ronde ; c’est aussi l’autre, celui que l’on croise, décide de rencontrer ou tout simplement d’en lire un jour la vie. Choix de destinées ou de destinations plus ou moins voulues, lointaines ou heureuses, destins soumis au vent qui vous pousse ou vous ballotte.
Jacobi se joue des siècles et des époques, passant du IVe siècle av. J.-C. avec Xénophile de Chalcis, qui s’imposait, au XVIIe siècle, puis revenant au premier siècle apr. J.-C. avec Quinte-Curce, ou sautant encore à cheval au travers des XIXe et XXe siècles ; il traverse, tel Ulysse, les fleuves et les mers, les pays et les empires, se retrouvant, là, en compagnie du roi des Khazars au VIIe siècle, ou ici dans l’empire des seigneurs et des samouraïs du Japon au XIXe. Dans ce voyage sur le fleuve des vies, on y côtoie des amateurs de jeunes filles, des Anglaises excentriques ou des fils de baron tel ce Prussien si bien élevé en francophile qui le demeurera profondément même après avoir visité une bonne partie de l’Europe et rêver du Nouveau Monde. Il s’était juré d’être là « lorsque la Bastille tomberait », libre pensée, des hommes et de la liberté. On y partage aussi la vie d’Esquimaux du XIXe siècle, autre époque pas si lointaine mais déjà du siècle dernier, lorsqu’ils étaient un peu moins connus ; ils s’appelaient alors encore Eskimos et non Inuits, et se prénommaient Iguimadek ou encore Apoutsiakle petit flocon de neige, vous souvenez-vous ? Ils chassaient, mangeaient du phoque et partageaient leurs mythes et repas alors avec le commandant Charcot, avec Paul-Emile Victor qui avait délaissé les mers australes et La Terra Adélie pour le Grand Nord, suivis peu après de Jean Malaurie. C’était avant que ne s’offusquent les végétariens et autres végans avec la bénédiction des firmes de sodas et autres standardisations dénommées mondialisation. Xénophiles, ce sont aussi des sages, des humanistes, des poètes ou des peintres rencontrés au fil des pages tel Claude Mac Kay, ce poète jamaïcain internationaliste (1889-1948) qui parcourut la terre entière sans jamais très bien savoir où il se sentait chez lui ou ce peintre japonais Fougitapuis Léonard Foujita, né Fujita Tsuguharu (1886-1968) qui ne sut, lui, jamais très bien choisir entre l’Extrême-Orient ou l’Occident ; c’est encore ce marchand de couleurs qui ne fût jamais riche mais qui aimait les toiles et les peintres ; Il se dénommait Julien Tanguy (1825-1894) et fut immortalisé par Van Gogh qui en fit un portait sur fond japonisant, assis, avec sa barbe drue et son allure de moine zen. Vie de farfelus, de toqués de la tique ou des valses, de passionnés ou simplement de destins d’homme. Et puis, il y a l’histoire de ce mythographe du XIXe siècle, un certain Jacobi… Non, un autre, vous dis-je ! C’est cela Xénophiles, découvrir qu’il y a toujours quelque part, ici même peut-être, à une autre époque ou celle-ci, un autre soi-même…

L.B.K.

 

  Jeudi 14 mai 2015

 

 

 

C.C.P. Cahier Critique de Poésie – Janvier 2016.

À la page 25 du savoureux guide qu’il vient de commettre pour les éditions La Bibliothèque, Vincent Puente écrit : « Dans son essai The Ennemies of Books, l’imprimeur anglais William Blades place le feu en première position, devant l’eau, le gaz, la chaleur, la poussière, l’incurie, l’ignorance, la bigoterie, les vers et autres vermines, les relieurs, les collectionneurs, les serviteurs et les enfants. » La citation oublie une espèce qui peut, à l’occasion, se montrer des plus malfaisantes : les libraires. Il faut dire que l’ouvrage est entièrement consacré à l’éloge excentrique et circonstancié de cette profession. On y fait, entre érudition légère et subtile fantaisie, la connaissance des plus étranges marchands : Anderson qui se laissa emmurer entre ses volumes, Barton qui cultivait la phobie du feu, les Cerque qui en tenaient pour la lenteur, Durand qui ne voulait connaître les auteurs que par leurs prénoms. On y circule entre les plus curieuses boutiques : l’Ectoplasme, spécialiste en silhouettes de volumes manquants, le fantôme de la librairie Parcifal à Dublin, l’échoppe d’un seul livre par an tenue par H. N. Grelneau, les colonnes d’Hercule (à cause de la façon d’y ranger les livres) à Gibraltar. Tout un alphabet, comme on le pressent, de gens de merveilleux commerce auquel chacun songera à ajouter un professionnel de son cru. Pour moi, ce sera Gilles Noël, dit La Pistole, libraire ambulant et analphabète qui courait l’Anjou et la Normandie avant la Révolution. Est-il digne, Vincent Puente, de figurer dans votre panthéon de rayonnages ?
Michéa Jacobi

L’OBS – BibliObs – publié le 10/07/2015

Vincent Puente, le libraire qui a inventé des librairies pas vraiment comme les autres

En 2010, un libraire était emmuré vivant. Louis-Stanley Anderson, responsable du rayon des littératures nordiques, a dû attendre quatre jours pour que les pompiers le libèrent de la labyrinthique National Bookstore de Détroit. Fondée en 1972, cette boutique, que son propriétaire avait fait grandir progressivement en achetant les appartements mitoyens, venait d’être revendue. Ce sont des employés d’une entreprise nouvellement installée qui ont donné l’alerte : ils entendaient des voix étouffées dont ils ne parvenaient pas à déterminer l’origine. Louis-Stanley Anderson a expliqué avoir survécu grâce à un garde-manger aménagé dans les réserves.
Si vous n’avez pas suivi cette édifiante histoire dans la presse, ce serait parce que «toute [l’] attention [des médias] se portait déjà sur un fait étonnamment similaire : au Chili, trente-trois mineurs se trouvaient coincés à sept cent mètres sous terre et, devant les caméras du monde entier, des moyens techniques d’une ampleur sans précédent étaient mis en oeuvre pour les ramener à la surface.»
C’est du moins ce que prétend Vincent Puente, qui la rapporte dans son ouvrage «le Corps des Libraires» (éd. La Bibliothèque). Mais il y a peut-être un autre élément qui a pu vous faire manquer la mésaventure de Louis-Stanley Anderson : elle n’est jamais arrivée.

Livres proposés à la tête du client
Il faut bien être libraire pour fantasmer de librairies. C’est précisément ce que fait Vincent Puente, qui travaille chez 7L, dans le VIIe arrondissement de Paris. Et quand il ne vend pas de livres, il écrit sur le sujet. «Le Corps des Libraires», qu’il a mis quatre ans à achever, se présente comme un guide des endroits à ne pas manquer, avec un humour qui touche au dandysme.
On y découvre la librairie de los Tres Sueños à Saragosse (Espagne), où les livres sont uniquement proposés à la tête du client. «Les choix des libraires sont fermes, définitifs et dûment facturés», note l’auteur.
Qui prétendrait avoir déjà lu le livre proposé s’exposerait à la petite humiliation publique de s’entendre dire : “Alors relisez-le. Parce qu’à l’évidence, vous n’y avez rien compris.”
Quant à la Libreria Maratoneta de Ferrare (Italie), elle laisse deux choix à ses clients : celui de payer ses achats à la caisse ou de partir en courant. Il incombe alors de semer les libraires, férus de course à pied et fins connaisseurs de tous les recoins du quartier. En cas d’échec, il faut s’acquitter du prix du livre multiplié par quatre.
« Le Corps des Libraires » s’intéresse aussi aux individus maudits par leur amour du livre. Prenons Michel Durand, libraire rendu fou lorsqu’un client lui fait remarquer qu’on «ne comprenait rien» à son système de classement uniquement par prénom d’auteur. Reconnaissons qu’il était difficile de déterminer si on parlait de Camus, Cohen, Einstein, le Grand ou le Petit à la section «Albert». Martial Defasce, représente lui le cas unique au monde d’interdit de librairie comme d’autres sont interdits de casino. Acheteur compulsif, c’est la seule mesure qu’il a trouvé pour se préserver un passage dans son appartement envahi de livres.
“La propabilité du faux est ce qui me fait marcher”
Pour tous les amoureux des livres, «le Corps des Libraires» a quelque chose de si enthousiasmant qu’on commence déjà à imaginer un road-trip sur la piste de ces endroits merveilleux. Une simple recherche sur internet suffit à ramener à la (triste) réalité. Car Google et Wikipédia sont les plus grands ennemis de Vincent Puente, qu’il tente de pourfendre en insérant des informations réelles dans son récit. Lorsqu’il présente L’Ectoplasme à Strasbourg, un endroit qui vend des silhouettes de livres destinées à combler les emplacements vides d’une bibliothèque, le quartier de la Petite France est décrit avec maints détails.
« La probabilité du faux est ce qui me fait marcher», confie Vincent Puente à la terrasse d’un café de Saint-Germain-des-Prés.
Le but du jeu est d’insinuer un doute plus ou moins profond, de rendre possible un postulat impossible.”
« Je n’ai pas de prétention littéraire, explique encore le libraire, ce dont on ne peut que douter à chaque phrase. Je veux simplement raconter une histoire au coin du feu.» Loin de lui en tout cas l’idée d’être malveillant:
Mon but n’est pas de tromper les gens, l’idée c’est de faire rire, de déclencher une tempête imaginaire.”
Cette obsession pour les histoires invraisemblables lui viendrait de trois directeurs de la Bibliothèque nationale d’Argentine (José Mármol, Paul Groussac et Jorge Luis Borges), dont il ne se remet pas qu’ils aient été tous trois aveugles.
Auteur relativement confidentiel jusqu’à cet ouvrage qui se taille un joli succès – les libraires doivent aimer mettre en valeur les livres qui parlent d’eux – Vincent Puente travaille sur le vrai-faux depuis une vingtaine d’années. D’ailleurs, son précédent ouvrage s’appelle «Anatomie du Faux» (La Bibliothèque, 2011). Et dans «Dix ans de Chine» (Orbis Pictus, 2008) déjà, il livrait un catalogue de livres soi-disant chinés : «L’Emmental, Jean-Paul Sartre, un philosophe troué» ou «Mon cul sur la blanquette, une enquête de Maigret».
En 1995, il commettait «Tractabus Orbis Animalis Incognitis», un ouvrage qui se présentait comme une traduction d’un auteur latin sur des animaux fantastiques. Quant au savoureux «Hôtels d’exception, où qui dort ne dîne pas forcément & vice-versa» (Des Cendres, 2007), un guide imaginaire d’hôtels, il est accompagné de douze précieuses étiquettes de bagages (conçues par Vincent Puente, mais chut).
Alors, lorsque le webzine Le Lampadaire le sollicite, Vincent Puente ne peut s’empêcher de soumettre un article façon «Figaro» des années 1980. Il y annonce la mort d’un bibliophile américain d’origine allemande qui avait constitué une bibliothèque de trois étages, dans la façade de laquelle s’inscrivait un visage. Visage qui correspondait à un gardien de camp de concentration nazi. «Les livres ont dénoncé le passé», se réjouit à penser Puente.
Un jour, quelqu’un s’amusera à faire la liste des libraires les plus remarquables. Parmi eux, il y aura celui qui fantasmait des libraires. Et cette histoire-là, elle sera vraie.
Amandine Schmitt

Livre Hebdo – 7 avril 2015

LA CROIX – 16 avril 2015

Claude Schopp : « Une amitié capitale ; Correspondance Victor Hugo – Alexandre Dumas », Éditions La Bibliothèque, 2015.

« Dans cette douloureuse cérémonie, je ne sais si j’aurais pu parler, les émotions poignantes s’accumulent dans ma vie et voilà bien des tombeaux qui s’ouvrent coup sur coup devant moi, j’aurais essayé pourtant de dire quelques mots. Ce que j’aurais voulu dire, laissez-moi vous l’écrire (…) ».

Cette émouvante lettre que Victor Hugo adressa, lors des funérailles à Villers-Cotterêts de son ami Alexandre Dumas, à Alexandre Dumas Fils vous pouvez aujourd’hui, enfin, la lire et en apprécier toute sa valeur dans cet ouvrage – Une amitié capitale ; Correspondance Victor Hugo – Alexandre Dumas – présentée par Claude Schopp et dont il faut saluer la qualité. Fruit d’un travail de longue haleine, cette correspondance accompagnée d’un riche appareil critiqueest, il convient tout autant de le souligner que de s’en étonner, la première publiée en France aux Éditions La Bibliothèque. Bien sûr, on connaissait les forts volumes de correspondances de Victor Hugo, et sa correspondance amoureuse entretenue avec Juliette Drouet, mais d’Alexandre Dumas, en revanche, peu d’échanges épistolaires ont donné lieu à un travail de publication hormis ses Lettres à mon fils (présentées et réunies également par C. Schopp – Mercure de France 2008). Est-ce parce qu’Alexandre Dumas demeure un des auteurs les plus prolixes du XIXe siècle qu’on n’ose dès lors en rajouter ? Et pourtant…

Pourtant cette correspondance entre Victor Hugo et Alexandre Dumas est à l’image de ses auteurs d’une belle et sensible grandeur, riche de rebondissements et de vie. On y déclame, proclame, pleure, chante, dine bien sûr avec Dumas, et la lettre d’Alexandre à Hugo au sujet du panier de crevettes est exquise ; on sourit de cette amitié faite de tendresse mais aussi de rivalités qui lia cet ogre et ce géant.

Les deux hommes se sont rencontrés à Paris, au Théâtre-Français à la fin des années 1820, alors qu’ils n’ont pas 30 ans et sont encore à l’aube de leur célébrité (bien que déjà fortement engagés dans cette bataille contre les Classiques). Cette rencontre qui aura pour témoins Alfred de Vigny scellera  Une amitié capitale  qui durera toute leur vie et laissera – vouée par cette entremise en quelque sorte à ne jamais disparaître – cet échange épistolaire qui ne s’arrêtera qu’à la mort d’Alexandre Dumas en 1870.  C’est donc la vie littéraire et théâtrale, les critiques et les succès, mais aussi, bien sûr, le théâtre de la vie politique et historique de ce XIXe siècle qui se joue et se vit au travers de ces lettres à l’éloquence et à l’écriture dignes de leur auteur. « Ne laissons pas les auteurs nous juger, mais jugeons nous nous même. », écrit Dumas, lui qui saura féliciter en ces termes Hugo lors de sa nomination à l’Académie française en 1841 :

« Très cher Victor, 

Quoiqu’on ne félicite pas d’une chose due je ne veux pas que vous pensiez que j’ai appris votre nomination sans être enchanté de cette longue et tardive justice : aussi je tiens d’une main le journal et de l’autre la plume… ».

Ce sont leur vie la plus intime que ces lettres nous dévoilent entre voyages, vie amoureuse, faites de joies, de déceptions, de malheurs et d’exil, Bruxelles pour Dumas et les îles Anglo-Normandes pour Hugo loin de son ami : « Oh ! quand vous reviendrez mon ami, je l’espère que ce sera bientôt, quelle joie pour mon cœur dont la partie virile est toute à vous ; je vous aime et vous admire comme toujours mon grand Victor. », écrit encore Dumas à Hugodurant l’été 1855.

Rien – ou presque – ne viendra interrompre cette correspondance ni briser cette amitié entre ces deux grands destins aux multiples points communs qui se croisent et s’entrecroisent sans jamais se délier. Quelques brouilles sur fond de jalousie éloigneront quelque peu les deux amis, mais celles-ci sauront être biffées par les mots, l’admiration et les sentiments profonds de tendresse et d’amour que les deux amis se portent mutuellement, et ne pourront, en fin de compte, ternir cette amitié de toute une vie et peut-être même au-delà puisque l’histoire saura une fois encore les réunir côte à côte au Panthéon. Laissons Victor Hugo dans cette lettre adressée à Dumas de Hauteville Housele 7 juin 1867, quelques années donc avant le décès de son ami, l’exprimer :

« Il m’est doux de savoir que vous m’aimez encore un peu après quarante ans. Votre vieil ami. Victor Hugo. »

Plus de quarante années d’Une amitié capitale scellée par ces lettres parfois époustouflantes échangées entre Victor Hugo et Alexandre Dumas, lui, qui de son vivant, avait fait graver sur le linteau de son cabinet de travail à Marly « J’aime qui m’aime », et que ces lignes écrites de la main de son ami Victor Hugo ne démentent pas :

« (…) Aujourd’hui je manque à son dernier cortège. Mais son âme voit la mienne. Avant peu de jour, bientôt je le pourrai, j’espère, je ferai ce que je n’ai pas pu faire en ce moment, j’irai, solitaire, dans le champ où il repose, et cette visite qu’il a faite à mon exil, je la lui rendrai à son tombeau.

Cher confrère, fils de mon ami, je vous embrasse.

V.H. » 

(Lettre de Victor Hugo à Alexandre Dumas fils le 15 avril 1872)

L.B.K.

 

  – 5 décembre 1914, Chronique d’Elisabeth Roudinesco

Sciences & Avenir – avril 2015 – n°818

Alain Lévêque, « Pour ne pas oublier- Carnets 1988-2002. », Paris, Coll. Les Cosmopolites de La Bibliothèque, Editions La Bibliothèques, 2014.

« Pour ne pas oublier » est un ouvrage écrit à l’encre aquarelle, il a les senteurs, les couleurs et la poésie des tableaux de Pierre Bonnard, des carnets de voyage (en l’occurrence 1988-2002), des souvenirs et des mélodies de la vie. « Je regarde le soleil atteindre le pin. Pas de vent. Les premières hirondelles. L’arbre se couronne de lumière ; le feuillage devient vert clair, puis vert-jaune. » Si certains prennent des photos, Alain Lévêque, son auteur, préfère quant à lui – on l’aura compris – l’instantanéité du temps et la fugacité des mots, lorsque « quelque chose, tenu à bout de mots, finit par venir à la lumière ». Il aime les arbres et les oiseaux – Moinelle, gobe-mouches gris, fauvettes grisettes ou à lunettes, mésanges à longue queue – qu’il nourrit certains étés tôt le matin et qui sait « ressentir cette joie d’oiseau revenu ici le temps de l’été ? ». Mais Alain Lévêque sait aussi mettre en garde, lorsqu’il souligne qu’« il ne faut céder au vocabulaire abstrait qu’avec prudence. Quand on l’a vérifié, éprouvé, quand le mot est devenu nom». Sage mise en garde d’une prudente poésie… Il aime aussi la mer, la Grèce, et surtout les levers de soleil : « J’écris que le matin se lève quand le matin se lève. Rasséréné par ce moindre écart entre le temps et la phrase et la phrase et le temps. » Mais Alain Lévêque aime avant tout les amitiés et les affinités électives, de celles que l’on ne crie pas sur les toits. Et, ses amis – Nitsa, Kyria, d’ici, ou déjà pour certains ailleurs… sur de mélancoliques rebétiko ou bouzouki, rient, chantent et parfois pleurent aussi… Il sait qu’« Écrire c’est toucher la main de l’autre »… Et c’est dans un style délicat ni grandiloquent ni clinquant qu’il nous laisse le suivre pas à page au grès du vent sur « la route des nuages ». Car c’est bien d’une plume qui se veut avant tout légère et poétique et du regard serein d’un moine zen – ainsi que l’illustrent les dessins accompagnant ses écrits – que l’auteur tourne les jours et les pages pour « Tenter de refaire chaque jour les premiers pas ». Mais, surtout, « Ne pas singer le moine fou – écrit-il, rappelle-t-il prudemment – Rejoindre seulement en pensée l’allégé du fardeau de poussière. » Assurément épris de Poésie notamment de Mandelstam, de littérature, de peinture (Alain Lévêque est l’auteur d’un ouvrage consacré à Pierre Bonnard) et de musique, lui qui écrit avec cette poésie sa « foi de l’être humain en sa capacité de devenir non pas un dieu (tous engloutis, en Occident, dans le naufrage d’une fausse image de l’homme) mais le pleinement vivant qu’il serait s’il n’avait plus peur de se savoir mortel. » Chuchotent alors à celui qui sait tendre l’oreille : les chiens qui rient, le chat aux yeux d’or, L’oiseau lunaire et le secret lézard vert, mais aussi la lueur des éclairs, Les orages désirés et la pluie des feuilles… et « Ébloui, on n’en croit pas ses yeux. On touche, on veut prendre, comme le fait l’enfant et on voit bien que cela échappe. On se blesse même. On est dépassé. Mais il y a les mots où le monde scintille, où ce qui s’enfuit paraît arrêté, calmé – pierres qu’on ramasse en se promenant, billes qu’on regarde en transparence. Va-t-on maîtriser l’insaisissable, réussira-t-on à l’enclore dans les vocables, comme le génie dans le flacon ? »… Au moins, ne pas oublier.

L.B.K.

 www.lexnews.fr

 

Jean- Marie de Busscher 14-18 L’Art patriotico- tumulaire, Chroniques de Charlie Mensuel, collection Les billets de la Bibliothèque, Editions La Bibliothèque, 2014.

Il fut un temps où l’homme amassa de la terre sur les tombes de ses contemporains. Une manière de protéger et peut-être déjà d’élever ce qu’il adviendrait du corps sans vie. L’usage s’étendit, et la pierre prit le relais dans cette pratique funéraire, toujours plus complexe, toujours plus visible aux yeux des vivants, sauf à disparaître à tout jamais au gré des flammes ou des profondeurs anonymes. Il est un usage moins connu, et pourtant si familier à nos regards distraits, qui consiste à élever une grande pierre où sont inscrits les noms des combattants morts pour la France lors de la Première Guerre mondiale (la pratique sera parfois répétée après 1945). Il s’agit de l’Art patriotico-tumulaire, et il est l’objet d’un beau petit livre de Jean-Marie Busscher qui s’est passionné pour ces monuments souvent relégués au rang d’une mémoire nationale bien lointaine et qui ont pourtant tant à nous dire même si leurs fleurs sont parfois fanées…
L’ouvrage regroupe les chroniques tirées de Charlie Mensuel, ce journal bien connu dans les années 70 pour son humour et ses bandes dessinées, le frère aîné de l’Hebdo qui lui a survécu, et que Jean-Marie Busscher a écrites avec une réelle passion et connivence. Mais ce n’est pas d’humour dont il s’agit ici -même si parfois…- mais de choses bien sérieuses auxquelles s’est attaché Jean-Marie Busscher, habitué depuis sa plus tendre enfance à côtoyer ces formes grises et souvent impressionnantes pour un jeune enfant. En effet, un an seulement après l’Armistice allait littéralement s’élever de terre un foisonnement d’édifices qui atteindront le nombre de 37 708 monuments pour 1 390 000 morts, l’auteur a fait pour nous la moyenne : un monument pour près de 37 morts. Dans un élan patriotique, l’auteur souligne combien les vaincus n’ont pas su faire de même avec leurs défunts et c’est avec une fierté certaine qu’il dégage une typologie de quatre styles allant du petit monument de campagne, stèle simple entourée d’au moins quatre obus enchaînés, au monument urbain beaucoup plus imposant, sans oublier le mémorial qui, comme son nom l’indique, rappelle une bataille ou un fait d’armes. A partir de ces éléments, Jean-Marie Busscher n’a pas fait une promenade bucolique en terre patriotico-tumulaire, mais s’est littéralement laissé absorbé par l’objet de son étude, en faisant parler ce qui à nos yeux reste trop souvent absent et silencieux. Les photographies prises par l’auteur lui-même viennent en témoigner et nous le rappeler. Il suffit de le lire évoquant ces quatre poilus du Monument aux morts de Gaston Broquet à Châlons-sur-Marne près de la cathédrale pour réaliser soudainement que ces édifices ont une vie et que seuls nos yeux fatigués ne les voient plus. Ces soldats animés par la peur, le courage, la souffrance et la volonté de se surpasser parlent à l’auteur, et toutes ces oppositions, contradictions diront les pacifistes, gardent un sens rendu par le bronze ou la pierre, non seulement dans un esprit d’espace de mémoire, mais également comme témoignage laissé aux générations suivantes. Laissons- le, ici, pour quelques lignes, nous rappeler… « Dans le cirque de bois, de coteaux, de vallons, dont les environs de Verdun donnent un bel exemple, la pâle mort va désormais guetter les clairs bataillons. Le grand frémissement soyeux que les capitaines Pujo et Boireau entendent quelques dixièmes de secondes avant 7 heures, le matin du 21 février 1916, c’est le vol des premiers milliers du million d’obus qui sera tiré par les Allemands en cette fanatique journée. Il est 7 heures, la terre hurle et s’ouvre…On est en droit de se demander comment ces soldats bafoués ont pu résister – pour parler « état-major » – à une telle usure…La réponse officielle et républicaine se trouve dans le colossal monument de la Victoire et aux Soldats de Verdun, œuvre de monsieur Jean Boucher. Il suffit de le regarder pour l’y lire : En étant grand, immense et de pierre. Et comment de cette simple assurance ne pas se réconforter ? » Il ne faut cependant nullement croire ou faire de ce livre une pure apologie guerrière déplacée, il nous est donné, bien au contraire, à lire seulement et surtout comme une jolie ode à ces témoins du passé qui, si nous n’y faisons pas plus attention, n’auront bientôt plus aucune signification. L’ouvrage n’est ni rébarbatif ni universitaire, il nous propose juste de voir, de nous souvenir, un peu autrement… Jean-Marie de Busscher n’est plus depuis quelques années et a rejoint ces noms gravés, mais il nous reste de lui de belles pages qui indubitablement nous conduiront à regarder autrement ces nobles témoins de l’art patriotico-tumulaire.

 www.lexnews.fr

 

 n°151 – mars 2014

Livres Hebdo – janvier 2014

 

 

 

 

Berlin, les Jeux de 36 dans Le Canard

Rappel : Présentation de Berlin, les jeux de 36
en présence de Jérôme Prieur
Mercredi soir à partir de 19 h
à la Librairie Michèle Ignazi, 17 rue de Jouy, 75004 à Paris.

L’art de la pointe selon Vincent Puente – Hippocampe

Vincent Puente, Le Corps des libraires. Histoires de quelques libraires remarquables & autres choses,
Paris, Éditions La Bibliothèque, 124 p., 12 euros.

 

Le Corps des libraires est le titre d’un livre de Vincent Puente qui est descendu dans des palaces pour les éditions des Cendres (Hôtels d’exception) et a fureté dans le faux aux éditions La Bibliothèque (Anatomie du faux), récidivant dans la recherche de la singularité qui est la marque de son talent.

L’expression, « corps des libraires », apparaît pour la première fois dans un document de justice concernant la comtesse d’Artois, descendante de Saint-Louis. Pour elle, souscrivant à la sentence de Jean de Salisbury, « un roi illettré n’est qu’un âne couronné ». Ce corps avait pour fonction de transporter dans des sortes de librairies ambulantes les meilleurs ouvrages du temps et il ne s’est constitué que peu à peu en tant que tel. Se militarisant au fil du temps, il ne regroupait quasiment que des analphabètes. Sa fonction était donc purement technique et il n’a pas survécu aux revers subis par l’aristocratie en 1789 et à l’épopée napoléonienne. Son destin résume élégamment l’ouvrage de Puente en montrant combien le livre est fragile, mobile, aléatoire, soumis au même titre que les êtres humains aux vicissitudes de l’Histoire.

Composé de très courts chapitres souvent drôles et cocasses, l’ouvrage de Puente relate des incursions dans les librairies les plus extravagantes, les plus inattendues. Les centres commerciaux, ne diffusant que les livres les plus vendus, font oublier le temps où la librairie était locale, individuelle, tributaire des passions et des manies de ses propriétaires.

La National Bookstore de Détroit, agglutinant après rachat tous les appartements attenants ou voisins accumulés au fil des années, comme la librairie Mollat à Bordeaux, composait un labyrinthe auquel une seule porte donnait accès. Toutefois, conséquence de la crise financière de 2008, la librairie avait dû fermer pour être ensuite rachetée par un groupe d’investisseurs immobiliers chinois. Un peu plus tard, les pompiers alertés par des cris sourds avaient retrouvé l’employé responsable du rayon des littératures nordiques coincé dans un réduit de quelques mètres carrés où il n’avait survécu que, parce qu’éloigné de l’unique entrée, il s’était emménagé un petit garde-manger pour ne pas avoir à sortir après avoir commencé son travail.

Tout le livre, concis, rapide, étincelant d’esprit, est de la même veine.

À la bataille de Friedland, le sous-lieutenant Claude-Pierre Rigeot du cinquième régiment de hussards achète pour combler ses heures creuses à un libraire itinérant un succès de l’époque, La famille Luceval, qu’il glisse sous son dolman à l’instant précis où Murat lance la cavalerie contre les lignes russes. Rigeot doit sa survie à son livre dissimulé qui arrête les balles et connaît, après que la nouvelle se fut répandue, un triomphe immédiat. Au fil du temps, le bruit avait commencé à courir que seule la troisième édition du Luceval avait des vertus protectrices, engendrant une véritable dramaturgie autour de ce livre fétiche.

Si certains praticiens du livre étaient analphabètes et ne se servaient du livre que comme gagne-pain, d’autres comme José Marmol, Paul Groussac et Jorge Luis Borges, étaient aveugles et ne pouvaient plus lire, ce qui ne les a pourtant pas empêchés de se succéder à la direction de la Bibliothèque nationale de Buenos Aires.

Ce ne sont que quelques échantillons de ce livre savant et iconoclaste qui pratique à merveille l’art de la pointe, la fameuse agudeza théorisée par Gracián. Y démêler le vrai du faux, raison et délire, reviendrait à donner un coup de pied au château de cartes patiemment construit par le libraire Puente, aussi vaut-il mieux s’en abstenir.

André Gabastou

 

May de Joy Coulentianos
lelitteraire.com, 6 juillet

Joy Coulentianos, May

Egéries

Que ce texte soit tra­duit par Jacques Dar­ras est un signe : le livre, plus que récit, est une œuvre poé­tique incan­ta­toire où se mêlent exis­tences et pay­sages. Deux femmes anglaises se retrouvent sous le soleil d’une île grecque avec ce qu’un tel lieu sus­cite comme rêve­rie. Se crée un étrange dia­logue. May raconte ses pas­sions amou­reuses, vio­lentes, char­nelles mais pas seule­ment. Cet amour est fini car l’amoureux (un écri­vain grec) est mort. 
Mais son ombre la hante comme celui qui au même moment la pro­jette vers le futur. Tou­te­fois, les bles­sures encore pré­gnantes créent un doute quant aux pos­si­bi­li­tés d’une pas­sion neuve dont elle craint moins la flamme que la brû­lure. Or les deux ne peuvent se dissocier.

Toutes les affres sont impré­gnées de longues nuits et de jour au soleil presque aussi cui­sant que l’amour. Si bien que le récit intime se mêle aux grottes grecques qui dominent l’Egée. Chaque lieu devient le contre-champ d’Eros et de mort que l’évocation de Joy Cou­len­tia­nos  pro­voque. Face à l’amie savante et sérieuse, May reste la sen­suelle à l’imagination débor­dante qui lui fait perdre ce qu’on nomme le sens des réa­li­tés. Tout se joue entre évo­ca­tion, récit, dia­logue où l’ivresse des alcools s’invite par­fois entre les deux femmes. Elles tentent de se com­prendre sans que l’auteur donne for­cé­ment de réponses. C’est d’ailleurs ce qui rend son livre si puis­sant et énig­ma­tique.
Il répond à celui qui l’écrivain grec écri­vit avant de mou­rir et qu’il inti­tula  Dis-moi qui aimer... Il fut inventé avant la ren­contre de May mais celle-ci lui donna sans doute la réponse. Elle fut en quelque sorte le der­nier sor­ti­lège et la fata­lité de l’écrivain. Et celui-ci lui ren­dit bien. Elle reste – obsé­dée par cet homme — son obli­gée.

Il ne lui laisse pas de répit au milieu des vents qui har­cèlent l’île comme celles et ceux qui la hantent : les deux Anglaises  lourdes de leurs angoisses et bles­sures mais pas seule­ment. Il y a là des pros­ti­tuées et leurs maque­reaux, des rêveurs, des vivants et des morts. Du vin aussi. Et cette his­toire  devient celle d’une superbe plaie que l’héroïne ne cesse de grat­ter comme si elle ne pou­vait n’être que vic­time d’elle-même.
L’auteur donne corps aux tiraille­ments et à l’incertitude face au temps humain trop humain. L’œuvre revient  sans cesse aux mêmes ver­tiges. Elle repré­sente la ten­ta­tive constante de cher­cher en soi l’ailleurs mais c’est sans comp­ter avec un corps délié, noc­turne, dis­so­cié, démenti dont l’éner­gie non seule­ment devient introu­vable mais à laquelle toute direc­tion s’est effa­cée. May semble ne pou­voir se rete­nir à rien dans un monde qui ne repré­sente qu’une aire dont elle n’éprouve que les glis­se­ments et les dédales et sur les­quels sans cesse des­cend la nuit.

jean-paul gavard-perret

Joy Cou­len­tia­nos,  May, tra­duit du grec par Jacques Dar­ras, Edi­tions de la Biblio­thèque, 2017.

LEX NEWS
Joy Coulentianos : May
9 mai 2017


C’est un joli et étrange ouvrage que ce livre nommé simplement « May » de Joy Coulentianos et traduit du grec par Jacques Darras ; une douce étrangeté qui vous enveloppe, happe et ensevelit.
Deux femmes, deux sœurs anglo-saxonnes, la quarantaine, quelques jours ensemble, de nouveau, sur cette île, quelque part en Grèce ; la mer, les crêtes, l’Acropole et le vent qui siffle, hurle parfois… L’une, May, raconte ses amours tout juste vécues, intenses, pulsionnelles, et se souvient, surtout, passionnément meurtrie, de cet amour au deuil encore suspendu, revenant inlassablement, et puis de cet autre encore qui l’appelle, l’obsède, la perdra peut-être de nouveau pour toujours, qui sait ?….Mais ici, rien d’un banal roman ; non, ici, c’est l’atmosphère de cette Grèce au soleil mordant, aux nuits sans fin, Grèce orthodoxe avec ses cimetières et ses rites d’un autre âge, secrets et envoûtants. Là, dans les grottes éternelles, cachées au-dessus de la mer Égée, et les tas de débris d’os, l’amour affronte sans complaisance la mort, un questionnement ininterrompu dans un dialogue mêlant l’érudition et le tendre sérieux de l’une, la sensualité et l’imagination de May, la mythologie, les rites chrétiens, orthodoxes, protestantisme et paganisme… Un dialogue où s’immiscent la narration, l’ivresse, le Zeïbeitico, la sensualité, les blessures et l’angoisse des nuits sans réponses. Chacune, à sa manière, tente de comprendre et d’expliquer ce qui fait qu’elle est, elle, « May ». On ne sait pas grand-chose d’elle, de cette femme passionnée, énigmatique, tombée amoureuse un jour d’un écrivain grec mort, pas plus sur l’auteur, Joy Coulentianos, en dehors de ces tendres et émouvants souvenirs que nous donne à lire Jean Blot dans sa postface. Comme un sarcophage ouvert dans la lumière crue de la lune, se superposent les héroïnes : l’auteur, son héroïne May, et celle encore de « Dis-moi qui aimer… », ce livre écrit par cet écrivain grec, avant May. Mais, « Qui est May » ? (« Qui aimer ? ! ») – Tous, lui disent : « May, tu ressembles à l’héroïne de « Dis-moi qui aimer… » ; sortilège, fatalité ? Ce sont les vents de la Grèce, ceux qui harcèlent, obsèdent, et ses dieux – Dionysos ou Bacchus, Hadès, Pan – qui soufflent, tournent les pages, faisant ensevelir les morts, ouvrant les tombes, les esprits et les âmes, et regardant souffrir, mourir, agoniser les vivants de leurs blessures et de leurs peurs trop humaines. Putains, amours, maquereaux, rêves, mort, sexualité et éternel féminin irriguent les veines de ces pages comme le vin, oublieux, submergeant et solitaire. Un livre d’une étrange force tel un poignard ciselé par sa propre victime. Il faut l’ouvrir comme on accepte de regarder le soir venir et la nuit grecque approcher, le temps d’un étrange songe, d’un amour éperdu, d’un livre…

L.B.K.

Renonçants — 7 juillet 2017

Renoncer, fuir…

Petit éloge de la fuite hors du monde de Rémy Oudghiri, Arléa, 2015.
Renonçants de Michéa Jacobi, Éditions la Bibliothèque, 2016. LRSP (livre reçu en service de presse)

C’est l’été, saison des vacances (« caractère de ce qui est disponible » dit Larousse), temps des grands départs et des bousculades automobiles vers des horizons où l’on pourra rompre avec la vie citadine et son cortège d’habitudes aussi mornes que sclérosantes. Car si nous sommes dans le monde, « nous ne sommes pas au monde » comme le proclamait Rimbaud, « la vraie vie est absente ». Vient un appétit de rupture, de renoncement, de fuite…
Deux livres récents éclairent ce désir de vita nuova.
Qui n’a pas rêvé, un jour, de tout quitter? De renoncer au confort d’une vie réglée, d’abandonner la société des hommes, de disparaître à l’horizon du monde? Cette tentation de la fuite peut apparaitre à tous les âges de la vie, toucher tous les milieux, prendre des aspects très différents selon les individus; force est de constater qu’elle est présente chez beaucoup de nos contemporains. Certains ne feront qu’y penser, d’autres sauteront le pas et se lanceront dans l’aventure. C’est pour mieux cerner ce phénomène que Rémy Oudghiri (après la déconnexion) se penche sur notre désir d’autre chose. De la fuite au désert prônée au IVe siècle par l’érémitisme chrétien à l’éloge exalté de l’évasion à partir des années 1960, c’est dans la littérature qu’il trouve les réponses les plus inattendues. De Pétrarque à Rousseau, de Tolstoï à Flaubert, sans oublier Simenon ou Pascal Quignard, Rémy Oudghiri montre que, derrière ce besoin de retrait, on retrouve le même secret étonnant et paradoxal: la fuite hors du monde n’est rien d’autre qu’une façon d’y entrer vraiment. Il faut se défaire du vieux monde (ses faux-semblants, les cache-misère de la comédie sociale) jusqu’à disparition complète pour renaître à soi dans une vie seconde.
Avec Michéa Jacobi, nous passons un cap, un degré dans l’absoluité de la recherche d’une métamorphose transpersonnelle, d’une metanoia. Poursuivant son exploration de notre humaine condition, après les marcheurs et les xénophiles, Michéa Jacobi se penche sur les renonçants de Diogène à Syméon le stylite en passant par Elvis Presley. Dans ce défilé (par ordre alphabétique, ce qui tend à suggérer qu’aucun « renonçant » n’est supérieur à un autre) nous croisons les « dendrites » retirés dans leurs arbres, les « stylites » perchés au sommet d’une colonne, les ermites, les anachorètes, tous ceux qui ont su trouver leur thébaïde. Ont-ils été plus heureux pour autant? Cela n’est pas sûr. Après son renoncement à la poésie, Rimbaud ne vécut pas heureux à Aden et à Harar. Brigitte Bardot annonce en l’an 1973 qu’elle met définitivement fin à sa carrière – ce qu’elle a fait – pour devenir cette vieille dame aigrie que nous connaissons. Nous, vous, moi, certains jours avons cette envie de tout foutre en l’air, pris par la lubie existentielle du grand adieu et puis… nous baissons les bras.
Renoncer à renoncer est-ce une preuve de sagesse ou l’aveu de notre irrémédiable timidité, médiocrité, veulerie face à ce que Nietzsche appelle la « grande santé »?
À chacun de délibérer. Après lecture.

Illustration: photographie ©Lelorgnonmélancolique.

DISSIDENCES, Kostas Papaïoannou de François Bordes

François Bordes, Kostas Papaïoannou (1925-1981). Les idées contre le néant, Paris, Éditions La Bibliothèque, collection « Les Cosmopolites », 2015, 172 pages, 14 €.

Un compte rendu de Patrick Marcolini

Il manquait jusqu’ici une biographie intellectuelle de cette figure méconnue de l’anti-stalinisme de gauche que fut Kostas Papaïoannou, philosophe grec qui vécut la majeure partie de sa vie à Paris, et qui fut tenu en haute estime par des personnalités aussi différentes que Raymond Aron ou Guy Debord. L’essai de François Bordes, nourri de ses recherches dans les fonds de l’IMEC, vient combler cette lacune. Il nous replonge dans les années de Guerre froide, à l’époque où la déstalinisation du bloc soviétique et des partis communistes, vite interrompue, permit toutefois l’émergence d’une première génération de penseurs qui entreprirent d’extraire l’œuvre marxienne des glaces de l’idéologie. Kostas Papaïoannou en fait partie, lui qui permit à beaucoup de lire Marx dans le texte, et de comprendre comment on était passé du projet communiste aux systèmes d’oppression existant en Russie, en Chine et ailleurs. Mais François Bordes ne rend pas seulement hommage à la lucidité du philosophe. En bon historien des idées, il rappelle que le moment anti-totalitaire français a commencé vingt ans avant la publication de L’Archipel du Goulag en 1974, et que « c’est précisément à ce moment-là que Kostas Papaïoannou joue un rôle qui mérite d’être réévalué car il montre la richesse et la complexité de ces années foisonnantes » (p. 106) – par contraste avec le simplisme et le clinquant des « nouveaux philosophes » qui viendront plus tard.

Le souvenir qu’a laissé Kostas Papaïoannou dans la vie intellectuelle française est peut-être d’abord celui d’un vulgarisateur, en la circonstance de la meilleure espèce. Ses ouvrages les plus diffusés, et d’ailleurs régulièrement réédités jusqu’à aujourd’hui, furent un choix de textes de Hegel, traduits et commentés par ses soins, d’abord publiés par Seghers en 19621, ainsi qu’une anthologie, Les Marxistes, publiée en 1965 dans une collection de poche destinée au grand public, qui donnait à lire l’essentiel des textes fondamentaux de cette tradition intellectuelle, tout en soulignant leur intrication avec l’histoire sociale et politique2. Le premier fut salué à sa parution par des personnalités aussi différentes que Jean Wahl, Brice Parain et Louis Althusser. Quant au second, Guy Debord lui-même le recommandait à ses correspondants soucieux de s’instruire en théorie marxiste3. Dans la même perspective, Papaïoannou traduira plus tard chez 10/18, avec le souci d’éviter tout jargon, des textes aussi exigeants que La Raison dans l’Histoire ou les écrits de jeunesse de Marx et d’Engels.

Mais François Bordes rectifie cette image finalement assez subalterne du vulgarisateur de talent, pour nous rappeler que Kostas Papaïoannou fut aussi un philosophe authentique et un polémiste hors pair. L’un n’allait pas sans l’autre en ce temps-là, car délivrer Marx de l’idéologie n’était possible qu’en se lançant dans un combat acharné contre les marxistes, qu’ils soient hommes d’État à Moscou ou philosophes en chaire à Paris (les seconds se bornant le plus souvent à emballer de spéculations sophistiquées la doctrine rudimentaire des premiers). L’originalité de la méthode du philosophe grec a consisté, selon les mots de François Bordes, à « utiliser Marx pour critiquer le marxisme » (p. 91). En effet, bien qu’excellent commentateur, Kostas Papaïoannou ne se bornait pas à gloser sur un corpus théorique dont il soulignait selon les cas les vues lumineuses ou les angles morts. Il fit du concept marxien d’idéologie un outil de compréhension du marxisme-léninisme ; il observa la réalité soviétique au prisme du concept d’aliénation ; il étudia la géopolitique de l’URSS à la lumière des textes de Marx sur la question russe ; et il entreprit de croiser la collectivisation agraire avec le concept de despotisme asiatique. Tout au long des années 1960 et 1970, de cet affrontement sont nés de multiples articles, publiés dans des revues telles que DiogènePreuves ou Le Contrat social, et recueillis après sa mort dans le volume De Marx et du marxisme, publié en 1983 chez Gallimard à l’initiative de Raymond Aron, dont il fut proche. Or, comme le révèle François Bordes, Kostas Papaïoannou avait posé les bases de cette analyse critique de Marx, du marxisme et du communisme dès les années 1950, dans ses textes publiés en grec, à l’époque où, ayant fui la guerre civile, il espérait encore pouvoir revenir dans son pays natal et réintégrer le monde universitaire.

Si De Marx et du marxisme reste un sommet en termes d’herméneutique et d’histoire de la pensée marxiste, la pointe polémique de l’œuvre de Kostas Papaïoannou reste toutefois L’Idéologie froide, son pamphlet publié chez Jean-Jacques Pauvert en 1967, dans la célèbre collection « Libertés » au format oblong et aux couvertures couleur papier kraft, dirigée par Jean-François Revel. Véritable soufflet à la face des marxistes orthodoxes, ou pour reprendre les mots de François Bordes, « missile philosophique », le livre rassemblait de manière percutante les principaux arguments de la critique du stalinisme qu’on retrouvera un an plus tard sur les murs et dans les assemblées de Mai 68. Un missile de longue portée même : le propos de L’Idéologie froide résonnant familièrement avec l’actuel retour en grâce du marxisme dans l’intelligentsia, les éditions de l’Encyclopédie des Nuisances ont jugé utile en 2009 de rééditer ce pamphlet pour faire pièce aux divagations qu’on peut parfois entendre du côté de Vincennes ou de la rue d’Ulm.

Mais à l’énoncé des noms d’Aron, de Revel, et peut-être aussi de la revue Preuves (organe de la guerre froide culturelle menée par les États-Unis contre les communistes)4, le lecteur aura peut-être tiqué : des années 1950 aux années 1970, ce sont là les fleurons français de la pensée libérale et atlantiste. De fait, Kostas Papaïoannou a aussi participé en 1978 à la fondation de la revueCommentaire, connue pour ses penchants néolibéraux. Il ne faudrait pas cependant faire de déductions trop hâtives. L’auteur rappelle que Papaïoannou avait commencé sa trajectoire politique dans la gauche socialiste grecque, comme membre de l’ELD, l’« Union démocratique populaire », un petit parti fondé par son père, proche des pivertistes français, et qui finit par rejoindre l’EAM, le Front de libération nationale formé sous l’égide du Parti communiste grec. Le philosophe participa à ce titre à la résistance antifasciste, tout en acquérant une connaissance directe de la mécanique du stalinisme. François Bordes montre bien, aussi, son mépris à l’égard des anti-totalitaires des années 1970 (Bernard-Henri Lévy, Bernard Glucksmann et les autres). Il souligne la proximité de Papaïoannou avec Cornelius Castoriadis et Kostas Axelos, qui firent avec lui la traversée de la Grèce vers la France à bord du mythique Mataroa, et dont la démarche post-marxiste était tout sauf une reddition devant l’ordre des choses. Il évoque également l’attitude ambivalente de Kostas Papaïoannou en 1968, trouvant des interlocuteurs chez les situationnistes, mais participant ensuite à la manifestation de soutien à de Gaulle, ou en 1981, à la veille de sa mort, lorsqu’il espère voir François Mitterrand gagner les élections. Enfin, comme pour achever de brouiller les cartes, François Bordes rappelle que deux des derniers livres de Papaïoannou furent publiés par des maisons d’édition d’ultragauche : Lénine ou l’utopie au pouvoir, chez Spartacus en 1978, et La Consécration de l’histoire, chez Champ libre en 1983 (François Bordes soulignant la haute tenue philosophique de ce dernier ouvrage passé relativement inaperçu).

On pourrait dire que cette équivoque n’en est pas une : après tout, les libéraux et l’ultragauche avaient l’anti-stalinisme pour point commun, et c’est peut-être cet anti-stalinisme qui fut la ligne directrice de Kostas Papaïoannou en politique. Il est dommage que François Bordes ne se penche guère sur les équivoques qu’impliquait une telle position, et qu’il ne mette pas en discussion les analyses de Michael Scott Christofferson sur les liens entre le néolibéralisme et les critiques de gauche et d’extrême gauche du stalinisme5. Mais cette lacune est peut-être volontaire, car cet historien a tendance à voir dans les adversaires intellectuels du Parti communiste et du marxisme orthodoxe, fussent-ils sincères, des « alliés objectifs » de la bourgeoisie – le genre de biais que Kostas Papaïoannou avait précisément en horreur. François Bordes, pour sa part, semble être plutôt de ceux qui pensent que la vérité est toujours révolutionnaire. Et dans la mesure où Papaïoannou a passionnément cherché la vérité sur le marxisme sans trop se préoccuper des forces sociales ou politiques que son travail pouvait ainsi favoriser, la question qui sous-tend l’essai de François Bordes devient celle, malheureusement récurrente dans l’histoire, des points d’ancrage d’une pensée libre dans une époque qui ne l’est pas.

C’est pourquoi Kostas Papaïoannou fut un intellectuel périphérique, marginal non par vocation mais du fait de sa lucidité. Bien qu’entouré d’amis, sa situation fut toujours précaire : privé de passeport pendant près de dix ans, ne devant son poste de chargé de recherche au CNRS qu’au soutien de quelques-uns, oscillant entre les cultures (à côté de la philosophie occidentale, l’art grec et la peinture byzantine firent aussi partie de ses objets d’étude), il resta un « éternel étudiant » (p. 19) auquel les institutions du savoir ne firent pas bon accueil. Pour ne citer qu’un exemple de cette marginalité à la fois subie et assumée, son obstination à utiliser Marx pour critiquer le marxisme, qui aurait pu le rapprocher de son contemporain Maximilien Rubel dont le projet intellectuel était semblable, l’en éloigna au contraire. Rubel, tout en reconnaissant la qualité des travaux de Kostas Papaïoannou, ne pouvait se résoudre à sortir de la tradition marxienne. C’était au contraire le pas suivant dans la démarche du Grec : considérer Marx comme un représentant de la tradition philosophique occidentale, à l’image de Descartes ou de Kant – et le traiter en conséquence, ni plus ni moins.

Il y a bien sûr quelque chose de tragique dans cette marginalité consentie, mais aussi une étrange poésie, qui filtre à travers le sourire et la légèreté apparente de ce bon compagnon que fut Kostas Papaïoannou pour ses proches – au premier rang desquels Octavio Paz. C’est aussi le mérite du petit livre de François Bordes que de laisser le dernier mot à cette poésie et cette amitié-là, sans rage de conclure.

1Disponible aujourd’hui aux Belles Lettres, dans la collection « Le goût des idées » de Jean-Claude Zylberstein, dans une nouvelle édition préparée par François Bordes et Laurie Catteeuw.

2Augmentée et remaniée, elle est devenue en 1972 Marx et les marxistes, aujourd’hui disponible chez Gallimard dans la collection « Tel ».

3Cf. Guy Debord, Correspondance, volume 2, septembre 1960-décembre 1964, Paris, Fayard, 2001, p. 315. Debord qualifiait aussi son Hegel d’« excellent » (Correspondance, volume 4, janvier 1969-décembre 1972, Paris, Fayard, 2004, p. 541).

4 Cf. « Preuves » : une revue européenne à Paris, présentation, choix de textes et notes de Pierre Grémion, Paris, Julliard, 1989. Sur cette revue et son rôle dans la « guerre froide culturelle », Pierre Grémion, Intelligence de l’anticommunisme. Le Congrès pour la liberté de la culture à Paris, 1950-1975, Paris, Fayard, 1995, et Frances Stonor Saunders, Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle, trad. D. Chevalier, Paris, Denoël, 2003.

5Michael Scott Christofferson, Les Intellectuels contre la gauche. L’idéologie antitotalitaire en France, 1968-1981, trad. A. Merlot, Marseille, Agone, 2009.

Sur une île, j’emporterais

LE MONDE COMME IL VA (OU PAS)

ALORS, ON FAIT COMMENT AVEC LES ANIMAUX ?

15 MARS 2017 ISABELLE LOUVIOT

Abattoirs de Chicago, Le monde humain, Jacques Damade, collection L’Ombre animale, La Bibliothèque, 2016

Les gens, ils ont oublié que pour manger de la viande, il fallait tuer un animal. Le directeur d’un abattoir, filmé pour un reportage d’Envoyé spécial diffusé le 16 février 2017, s’agace. C’est vrai, tout a été fait pour qu’on oublie ce point de départ. En anglais, il y a des mots différents pour dire l’animal vivant dans le pré ou la bauge (a calfa sheepa pig) et le mort dans l’assiette (vealmuttonpork). En français et en anglais, on dira vache (cow) pour le mammifère ruminant et bœuf (beef) pour le tartare ou la pièce que l’on demandera saignante ou à point. Citadins pour la plupart, nous ne voyons bien souvent de l’animal que le domestique ou, par le biais d’une échappée campagnarde, les vaches tachetées ou les moutons à laine grasse et aux drôles de pupilles. Jacques Damade situe le point d’origine de notre rapport clivé avec l’animal à Chicago, au début du XIXe siècle.

En neuf chapitres, de Chicago, village indien au Monde humain, le tout précédé d’une introduction sensible et philosophique sur le réel, l’auteur, pose sa caméra d’essayiste lettré en plein Middle West. D’abord la course des antilopes, les innombrables bisons piétinant un territoire sans fin, puis les myriades de sabots, de cornes, les milliers de vaches entourées de rares cow-boys passant le gué d’une rivière, tous naissent du paysage américain. (…) La plaine du Middle West n’a pas de cadre, elle s’étend, elle a pour horizon les troupeaux qui la font frissonner comme une peau et la parcourent en tous les sens.

 

Avec un sens aigu de l’image et du symbole, l’auteur raconte l’éclosion de la ville champignon bordant la plaine. Exit tribus indiennes et troupeaux de bisons parcourant l’infini. Place au chemin de fer, aux wagons, entrepôts réfrigérés et chaînes d’abattage à l’efficacité redoutable. Ford s’en inspirera pour la production automobile. La transformation d’un espace, d’une économie, d’un rapport avec l’animal est représentée dans cet essai nourri de références littéraires, politiques, philosophiques, comportant quelques je humbles et sensibles.

Le texte met à nu deux singularités américaines.Tout d’abord la capacité du mythe fondateur à écarter, pour s’édifier, les zones d’ombre. L’histoire américaine ne retint que Ford comme symbole de sa propre industrie. On le comprend assez bien. Le déni déjà observé avec le western se poursuit. La Ford T est une héroïne de l’épopée industrielle plus présentable que l’abattoir. Pour entretenir la symbolique de la conquête territoriale, l’automobile est préférée au bison mis en boîte.

Ensuite, la mise en place d’une organisation à la fois sauvage et hyper rationalisée de mise à mort animale aux mains des trusts de la viande. Là où en France, au milieu du XIXe siècle, La Villette se dresse à partir d’un plan haussmannien (une belle ossature de verre et de fer à la manière de Baltardla superbe Fontaine aux lions de Nubie de Girard), les abattoirs de Chicago s’étendent sans plan, sans dessein, semblables à quelques chaos laborieux. Écart des cadences, des quantités de bêtes tuées. En 1900, 80% de la viande consommée aux États-Unis provient des abattoirs de Chicago.

Depuis, les législateurs sont intervenus pour améliorer les conditions de travail des hommes et limiter la souffrance animale. Et La Jungle, roman de Upton Sainclair (1906) dénonçant l’atrocité de la condition ouvrière dans les abattoirs de Chicago joua un rôle dans les réformes engagées. Il n’empêche qu’une réalité demeure. À l’intérieur, on tue des bêtes avec la plus grande efficacité possible. J. Damade cite l’historien de l’art Siegfried Giedion (La mécanisation au pouvoir, 1948) qui a inspiré son projet. Ce qui frappe dans cette mise à mort en série, c’est sa parfaite neutralité. On n’éprouve rien, on ne ressent rien. Dans Intermédialité (printemps 2008), Johanne Lamoureuxcreuse la question du statut de l’abattoir. Moins préoccupée par la performance sacrificielle que par une scénographie machinique qui détermine, à des registres certes différents, une découpe de l’homme comme de l’animal, cette production installe l’abattoir comme site infernal de la modernité industrielle du capitalisme. (…) Giedion démontre on ne peut plus clairement comment les chaînes de montage (assembly line) de Denver trouvent leur origine dans les chaînes de démontage (disassembly line) de Chicago et comment la mécanisation de la production commence moins dans l’assemblage que dans le démembrement.

Lieu par nature en tension, l’abattoir nous renvoie à d’insupportables paradoxes. D’un côté, une technologie mise au service de l’efficacité industrielle et d’une finalité, manger, de l’autre, plus diffuses, l’émotion, la conscience de ce qui se joue, le passage mécanisé et démultiplié de la vie à la mort animale. Dans le reportage d’Envoyé spécial, une psychologue évoque, pour les hommes qui travaillent sur les chaînes d’abattage, qui tuent et voient mourir chaque jour des centaines de bêtes, la nécessaire chosification des animaux, indispensable condition pour parvenir à faire leur travail.

Et si, selon J. Damade, la question animale surgit ces temps-ci avec cette vitalité, c’est que la terre abîmée, surexploitée, encore belle malgré tout, reste la terre, c’est-à-dire ce qui nous porte et non un objet quelconque, et que l’animal, lui, qui nous est tout proche, on le perd peu à peu (…). On pourra se demander si l’homme est l’homme à partir du moment où il est tout seul. Je repense au roman de Jean-Baptiste Del Amo, Règne animal. L’industrialisation d’un élevage porcin menée sur un siècle dans une ferme du Sud-Ouest y explose à la fin. Le verrat s’échappe, gagne les champs, les fourrés, symbole du divorce consommé entre l’homme et l’animal.

Par la forme de l’essai sensible et érudit, J. Damade met en garde contre le monde humain, domination organisée de l’homme pour son seul bien propre et rêve d’une destinée qui ne serait pas uniquement technologique.

Isabelle Louviot  (Sur une île, j’emporterais)

 

 

Le Lorgnon mélancolique – 24 février 2017

Notes d’Amérique

 

Voilà un petit livre bien singulier qui tombe à point alors que l’Amérique rejoint, retrouve à l’occasion d’une élection ses « fondamentaux ».
Notes d’Amérique est un inédit de Rudyard Kipling traduit et publié pour la première fois en français grâce aux soins de Jacques Damade des Éditions La Bibliothèque.
En 1889, alors âgé de 23 ans, Rudyard Kipling traverse les États-Unis en tant que jeune reporter du journal anglo-indien The Pioneer. Il arpente le pays tout entier, visite San Francisco, pêche le saumon, côtoie des cow-boys et des industriels, traverse Yellowstone, visite les abattoirs de Chicago. Ses notes sont surprenantes à plus d’un titre. C’est un « rapport d’étonnements » d’un Huron à la manière de Voltaire, d’un Usbek sorti des Lettres persanes ou plus exactement d’un Britannique pur style, droit dans ses bottes de colonialiste-impérialiste qui débarque chez d’anciens colonisés expérimentant une société d’un type nouveau qui deviendra un siècle plus tard le monde globalisé dans lequel nous vivons. Sous le regard de Kipling, à la fois attentif mais aussi bourré des préjugés d’un anglo-saxon frotté aux mœurs du sous-continent indien, surgit l’Amérique des origines, celle qu’on ne voit plus parce qu’elle s’est diluée dans l’air que nous respirons. A un moment de son récit Kipling déclare: « Une personnalité trop affirmée a toujours été un obstacle aux voyages ». Peut-être pas, car ce sont précisément les raideurs, les principes et pré-conceptions culturelles du sieur Kipling qui, par contraste, par irritation et répulsion allais-je dire – permettent de révéler la teneur même de la civilisation américaine dans tout ce qu’elle a d’irréductiblement idiosyncrasique, de rédhibitoirement insupportable aux yeux de la vieille Europe. Kipling ne voit que des natives autrement dit, dans son esprit, des « sauvages » qui s’affairent à mettre en place le capitalisme naissant dans toute sa cruauté, sa violence à l’égard des hommes (blancs, noirs, indiens) et de la nature considérée comme un Éden aux ressources infinies. C’est le grand arraisonnement du monde qui s’intensifie là sous les yeux éberlués et sceptiques de Kipling, un suractivisme débridé qui se déploie sous les augures du « progrès » (chemin de fer + électricité + téléphone). Mot fétiche que tous les américains rencontrés, interrogés par notre reporter, ressassent de façon incantatoire qu’ils soient journalistes, hommes d’affaire, prédicateurs ou simples citoyens. Le culte de l’argent atteint son point de délire selon Kipling chez la femme américaine qui n’hésite pas à déroger de son statut de « femme » pour se rendre « utile », entrer dans le jeu de la production et s’y déclasser (comme simple sténographe ou dactylo) avec une facilité et un élan déconcertants. On sera bien entendu choqué par les considérations éminemment racistes à propos de la domesticité noire, cela participe d’un habituel d’époque. Ce qui est presque comique c’est de voir notre colon des Indes opposer la douceur de la société traditionnelle indienne, sa convivialité de village à la grossièreté des foules américaines, à la brutalité des rapports sociaux (colt sous la veste, corde pour la pendaison à portée de main). Et surtout ce manque de déférence (sentiment de classe) aboli dans une nation qui sent l’odeur de magasin, ardemment égalitaire où le portier d’hôtel s’adresse à vous en mâchonnant un mauvais cigare tout en vous posant des questions indiscrètes dans un langage vulgaire plein d’argot. Shoking. Le gentlemanKipling s’offusque devant les pratiques américaines déloyales en matière de copyright (jamais respecté par les journalistes), ignobles en matière d’hygiène et de savoir-vivre (multiplication des crachoirs dans tous les lieux de vie), insolentes avec les regards francs et directs des jeunes dames, etc.
Ce retour aux sources de l’américanité permet de saisir ces invariants qui constituent et perpétuent les fondements de la société états-unienne. Ils ont jailli à la face du monde avec l’élection de Donald Trump. Comme un retour du refoulé d’autant plus violent qu’il avait été enfoui sous des discours lénifiants ou des visions fantasmatiques confortant le déni de réel. D’où l’urgence de lire cet éclairant témoignage sur l’Amérique profonde, l’Amérique de toujours.

« Le dimanche me procura la plus étrange expé­rience de toutes, la révélation du sommet de la barbarie, je découvris un lieu officiellement décrit comme une église. Il s’agissait en fait d’un cirque, mais la congrégation l’ignorait. Le bâtiment était rempli de fleurs, il était lui-même décoré de peluche, de chêne taché par le temps, et d’un grand luxe qui incluait des chandeliers de bronze vrillé du plus pur style gothique, parmi ces objets et une congrégation de sauvages, un homme merveilleux fit soudain son entrée, dans la confidence absolue de leur Dieu commun qu’il traitait avec familiarité et exploi­tait autant qu’un reporter aurait exploité un potentat étranger. Mais, contrairement au repor­ter, il n’autorisait jamais son auditoire à oublier que c’était lui et non pas Lui qui était le centre d’intérêt. De sa voix onctueuse et à l’aide d’images empruntées à la salle des ventes, il fai­sait surgir devant son auditoire un paradis qui ressemblait à l’hôtel Palmer House (avec toutes ses dorures en or véritable et toutes ses vitres taillées en diamant) au milieu duquel apparais­sait une créature à forte voix, fin discuteur, plein de sagacité, à qui il donnait le nom de Dieu. L’une de ses phrases retint mon oreille ravie. C’était à propos d’une question relative au juge­ment, elle était à peu près: « Non! Je vous le dis, Dieu ne traite pas ainsi les affaires. »

Couverture Notes d’Amérique – Rudyard Kipling



Il leur présentait une déité qu’ils pourraient comprendre, et un paradis en or et pierres pré­cieuses auquel ils pouvaient tout naturellement s’intéresser. Il lardait sa performance d’argot des rues, du comptoir, de la bourse, en disant que la religion devait entrer dans la vie de tous les jours. En conséquence, j’imagine qu’il pré­sentait la vie quotidienne à l’image de la sienne et de celle de ses amis. C’est alors que je me suis échappé pour éviter la bénédiction, ne souhai­tant pas la recevoir de telles mains. Mais le reste de l’auditoire semblait prendre plaisir à tout cela et je compris que je venais de faire la connaissance d’un prédicateur populaire. »
Notes d’Amérique de Rudyard Kipling, traduction, préface et notes de Dominique Beugras, illustrations de Grégoire Louis, Éditions La Bibliothèque, 2017.  LRSP (livre reçu en service de presse).

Zibeline – janvier 2017

Le renoncement en mode de vie… un nouvel abécédaire de sagesse(s) de Michéa Jacobi
Renoncer n’est pas un luxe

Après deux ouvrages consacrés à ceux qui pratiquent la marche comme un art de vivre, et aux xénophiles, ces rares personnages passionnés par les autres, Michéa Jacobi décline une nouvelle fois son concept abécédaire, avec humour et éclectisme. 26 lettres, 26 vies de Renonçants, 26 manières de se soustraire au monde (ou de renoncer à le faire). Celle de Fra Filippo, florentin du XVe siècle, peintre et chapelain d’un couvent : défroqué pour l’amour d’une religieuse, il renonça au renoncement. Celle de l’érudit soufi Ibn Muhammad Abou Hamid al-Ghazali (1058-1111), si scrupuleux qu’il fut pris d’un doute à la fin de sa vie : et si la somme considérable où il détaillait le renoncement s’avérait contre-productive ? « Renoncerait-il jamais celui à qui il fallait si longuement expliquer ce qu’était le renoncement ? »

De belles pages aussi sur Diogène (philosophe-cabot), et ses exercices d’accoutumance à ne point avoir ce qu’il souhaite, ou le troubadour Folquet, amoureux éconduit devenu inquisiteur (« on ne tord jamais assez fort le cou à ses chagrins »). Notre préféré ? L’ermite Eucher au temps de la Gaule romaine, se réfugiant avec ceux « que le siècle a brûlés » sur les îles de Lérins. Trouver du réconfort dans la beauté des paysages méditerranéens pour fuir la « négligence de la vie », comme on le comprend ! Étonnamment, celui qui a dit que le renoncement pouvait être un délice n’a pas connu grande postérité…

Malgré son goût prononcé pour les anachorètes, Michéa Jacobi n’oublie pas les contemporains : Che Guevara, Elvis Presley figurent au sommaire, ainsi que Brigitte Bardot. Par ailleurs, c’est la seule femme du volume. Pourquoi ? Sans doute parce que la moitié féminine de l’humanité en sait long sur le renoncement, au point de s’être effacée des livres d’histoire.
GAËLLE CLOAREC

 

 

En attendant Nadeau – n°23, décembre 2016

La viande crue
par Steven Sampson

Abattoirs de Chicago : Le monde humain, de Jacques Damade, décrit l’essor fulgurant de l’industrie de la viande au milieu du XIXe siècle aux États-Unis ; dans À l’abattoir, Stéphane Geffroy raconte sa vie d’ouvrier dans une usine bretonne contemporaine, où il travaille depuis vingt-cinq ans. Leurs livres décrivent une réalité que l’on préférerait ignorer mais à laquelle on ne peut plus échapper.

_________________________

Jacques Damade, Abattoirs de Chicago : Le monde humain. La Bibliothèque, 96 p., 12 €
Stéphane Geffroy, À l’abattoir. Seuil, 96 p., 7,90 €
__________________________

Aficionados du steak tartare, s’abstenir : la lecture de ces minces volumes pourrait transformer le plus affamé des carnivores en végétarien !

Pourtant, au premier abord, celui de Jacques Damade fait figure de simple objet décoratif : appartenant à la collection « L’ombre animale » – appellation lyrique –, il est imprimé sur du beau papier et sa couverture porte un joli dessin à l’encre noire, le tout évoquant un élégant recueil de poésie.

La prose de Jacques Damade – à la fois auteur et éditeur du texte – ne déçoit pas. Bercé par une langue délicate et sensuelle, le lecteur met du temps à saisir la violence du propos, pourtant exposée dès la deuxième de couverture : « Ville champignon, ville née du marais, d’une poignée d’Indiens au bord d’un lac, c’est cette histoire que nous allons suivre, voir le monde humain surgir d’une plaine immense et sauvage, histoire des abattoirs de Chicago, histoire troublante, inquiétante, révélatrice de ce qui nous arrive, nous entoure, nous enveloppe. »

Chicago-champignon, ville digne de la science-fiction, génératrice de fléaux inimaginables. Sauf qu’ici il ne s’agit pas d’un fictif nuage toxique, tel qu’on le trouve dans Bruit de fond, roman de Don DeLillo, mais de faits réels, amplement documentés par l’auteur.

Pour un lecteur natif du Midwest, ce livre fait mal. Parce que, soyons clairs, selon la vision manichéenne de Jacques Damade, le malheur vient de là-bas, c’est sur les rives du lac Michigan qu’on trouvera sa source : « L’allégorie Chicago comme un exemple, une matrice du monde humain, Chicago où tout a commencé. »

Le Vieux Continent serait-il l’héritier de sa propre progéniture ? Sa culture pathologique serait-elle issue d’une enfance outre-Atlantique ? Le Nouveau Monde a beau être colonisé par des Blancs venus d’ailleurs – de France, d’Espagne, d’Allemagne, d’Angleterre –, ces immigrants ne sont pour rien dans le massacre animalier ou le génocide humain. Fraîchement arrivés de l’Europe, ils étaient encore civilisés.

Alors, à qui la responsabilité de cet holocauste ? Il s’agit apparemment d’un processus semblable à l’évolution lamarckienne : dès leur descente des bateaux, ces Blancs bienveillants se sont métamorphosés, devenant des Américains.

Qu’est-ce que l’homo americanus ? Est-ce l’être libéré de toute contrainte, génétiquement modifié par son implantation dans un paysage sauvage, livré alors à ses pulsions destructrices ? « Le monde humain va en prendre le rythme, la terre sans limites, l’hybris. L’extraordinaire vitalité du Middle West va se transmettre au monde humain : l’absence de frein, de scrupule, d’humanité envers les bêtes et les hommes, l’audace, l’exploitation à tout va, la disproportion et la toute-puissance de Cincinnati, puis surtout de Chicago et de son appareil industriel. Je le perçois dans les courses effrénées des bisons, l’horizon sans fin, la démesure et l’absence de limites. Le monde humain, quels que soient ses prétentions, son orgueil, son amnésie et son désir d’émancipation, est inclus dans le monde naturel. »

Autrement dit : l’homme se confond avec la faune et la flore. Cette étiologie s’appuie sur Merleau-Ponty et sa définition de la nature : « notre sol, non pas ce qui est devant, mais ce qui nous porte ».

Tel paysage, telle architecture : celle de La Villette, sinueuse et élégante, esthétise l’extermination des animaux, preuve de la supériorité morale d’une vielle civilisation : « les édifices sont en pierre, ou en métal, le portail majestueux, avec ses grilles de fer forgé, flanqué de deux imposantes statues représentant une femme et un bœuf, et l’abattage d’un bovin, son pavement, ses deux rotondes, sa tour carrée gendarmée à son sommet par le cadran d’une horloge, le monumental hall aux bœufs, belle ossature de verre et de fer à la manière de Baltard, la superbe Fontaine aux Lions de Nubie de Girard qu’on avait déplacée de la place du Château-d’Eau (actuellement place de la République) à La Villette et qui servait d’abreuvoir, le soin extrême de chaque édifice jusqu’aux boyauderies en pierre à coins de brique au bord du canal Saint-Denis ».

On ne peut qu’admirer cette ode à l’architecture parisienne, composée par un fin connaisseur de la capitale, auteur d’un précédent livre sur les îles perdues de Paris. Quel contraste avec The Yards, les abattoirs de Chicago, dont les structures sont efficaces et monstrueuses ! De sorte que la tuerie y est encore plus sauvage, comme le démontre une étude comparative : en 1883, on a tué 1 878 944 bovins à Chicago, contre 184 000 à Paris. En ce qui concerne les porcs, les chiffres sont de 5 640 625 pour ces Américains féroces, contre un dérisoire 170 465 à La Villette.

La mécanique de la mort est-elle une invention des Yankees ? Auschwitz plane inévitablement sur ce genre de discussion, les accusations fusant des deux côtés de l’Atlantique. Jacques Damade ne déroge pas à la règle, invoquant Günther Anders pour comparer The Yards à la Shoah, tout en s’en excusant.

Est-ce pertinent ? On se souvient d’un livre paru il y a une douzaine d’années, L’ennemi américain. Selon l’analyse de Philippe Roger, la « matrice » du monde actuel n’est pas la géographie américaine mais la grille de lecture qu’on y applique. Roger décrit un arbre généalogique dans la pensée française qui puise ses racines dans l’œuvre de Buffon : le climat de l’Amérique aurait induit une « altération » et une « dégénération » touchant toutes les formes de vie, « conséquence inéluctable du simple déplacement spatial des espèces (l’humaine comprise) d’un climat à un autre, d’une terre à une autre terre ».

Jacques Damade est-il un disciple de l’auteur de l’Histoire naturelle ?

Si Abattoirs de Chicago manie la langue française de manière poétique afin de décrire des paysages lointains, dans le récit de Stéphane Geffroy, À l’abattoir, on assiste à une inversion du processus : sur un ton et simple et direct, ouvert et presque naïf, le narrateur révèle la monstruosité d’une vie passée ici, en France.

Peut-on encore tenir les Yankees pour responsables ? Stéphane Geffroy travaille depuis vingt-cinq ans dans un abattoir de Liffré, petit bourg de 4 000 habitants près de Rennes. Son établissement de 200 personnes fait partie d’un groupe industriel qui possède également une unité de 1 000 personnes à Vitré et une autre, de 400 employés, à Trémorel. Geffroy ne précise pas l’identité de ce groupe.

À l’abattoir décrit un univers éloigné de l’image d’Épinal qu’on peut avoir de la Bretagne. Stéphane Geffroy est affecté à la tuerie, l’un des trois grands ateliers dans un abattoir (avec la triperie et le désossage), où « la bête entre vivante d’un côté, et elle en ressort sous forme de deux demi-carcasses prêtes à être découpées de l’autre ». La tuerie est sans doute le plus difficile des ateliers, à cause du bruit, de la cadence rapide du travail et des températures extrêmes en hiver et l’été. Pour ne pas parler des odeurs, celles des peaux fraîchement arrachées, et celles des graisses qu’on coupe. Et enfin, le sang qui gicle tout au long de la chaîne, qui continue à éclabousser malgré la tentative d’en recueillir autant que possible au début du processus.

Les ouvriers rentrent dans un « corps-à-corps avec la bête dépecée », utilisant des couteaux pour la majeure partie du travail, employant de temps à autre des scies électriques ou des pinces pneumatiques. Stéphane Geffroy décrit un « travail de combattant », auquel il applique tout son corps pendant deux ou trois heures d’affilée, les poignets, les bras, le dos, les épaules et les genoux, restant toujours debout.

À la tuerie, comme à la triperie ou au désossage, il n’y a aucune ouverture sur l’extérieur. De plus, Geffroy et ses collègues opèrent dans un espace très réduit, la chaîne nécessitant un rapprochement des opérations. À chaque poste, on a une minute quinze pour effectuer le boulot, après quoi une sonnette indique que la chaîne va avancer. Geffroy compare ces conditions à un vieux film « du genre Charlot ». En effet, on y trouve quelque chose d’anachronique, comme si l’abattoir de Liffré sortait directement du XIXe siècle, du Chicago décrit par Jacques Damade. Et pourtant…

Confronter ces textes soulève non seulement la question de la consommation de viande – a-t-on encore envie d’être carnivore lorsqu’on comprend tout ce qui se passe en amont ? – mais plus largement celle du traitement du « réel » dans la littérature contemporaine. Jacques Damade s’y attelle au début de son essai : « Qu’est-ce que le réel, ou plutôt qu’est-ce que notre réel ? » Sans doute Damade n’a-t-il jamais travaillé dans un abattoir ; en même temps, son texte paraît plus authentique que celui de Stéphane Geffroy.

La qualité première d’un livre est-elle sa littérarité ? Ou est-ce plutôt que, en face du réel, notre seuil de tolérance est assez limité ?

Steven Sampson

DES LIVRES ET NOUS !
Rencontre avec Jacques Damade

 

 

Les éditions de la Bibliothèque… Voilà un nom qui tient à lui tout seul les deux extrémités, si l’on veut, de l’existence d’un livre – de l’objet-livre : si le texte s’esquisse, croît puis mûrit dans l’âme del’écrivain, le livre, lui, prend corps chez l’éditeur pour achever son parcours sur les rayonnages dulecteur qui l’aura choisi. Il y a dans ce nom quelque chose d’intimiste, d’un peu secret ; aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à ce que les bureaux de la maison se confondent… avec le domicile de son fondateur, Jacques Damade. À peine entre-t-on dans le salon que se jouent sous les yeux des mélodies confuses de tissus bigarrés, d’objets hétéroclites qui semblent ramasser là, dans cet appartement perché au 5e étage d’un immeuble de l’extrême pointe du XVIIe arrondissement, tous les horizons du globe. Une sorte de condensé de voyages, des morceaux d’ailleurs qui suggèrent combien le monde peut être beau.

Et des livres, partout des livres, soigneusement rangés ou en piles effondrées. Des livres de toutes sortes – et les regarder dans leur diversité est aussi un voyage… gros volumes reliés de cuir que l’on devine chargés d’années, livres d’aujourd’hui moins chenus mais qui, affichant quelque usure, racontent un peu des mains qui les ont tenus et des yeux qui les ont lus, des livres tout neufs, aussi, dont certains manifestement droit sortis de chez l’imprimeur : les dernières parutions de La Bibliothèque. Petites merveilles de sobriété luxueuse : couvertures en typo avec rabats – dont chacune se distingue de l’autre par de menues nuances de teintes, ou de textures ; elles sont, m’apprendra Jacques Damade, choisies de conserve avec l’auteur chaque fois que cela se peut – cahiers cousus, belles pages crème et douces au toucher, typographie aérée… Des livres dont la beauté est autant visuelle que tactile.

Les éditions de la Bibliothèque, on s’en doute, est l’aboutissement d’une belle histoire d’amour des livres. Laissons donc Jacques Damade nous la raconter…

 

Quand sont nées les Éditions de la Bibliothèque ? Qu’est-ce qui a présidé à leur naissance ? Jacques Damade :

C’est une maison qui est née en 1992, de la confluence de deux choses : une bibliothèque de famille, qui avait été constituée entre 1730 et 1840 par trois personnes, et une passion pour Borges, dont une citation figure sur chacun des livres que je publie [Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n’en suis jamais sorti. Jorge Luis Borges – NdR]. Vous remplacez dans cette phrase « père » par « grand-père » et vous obtenez la clef de ma démarche d’éditeur : cette passion pour les livres, qui m’anime depuis mon plus jeune âge, m’a été communiquée par mon grand-père. De temps en temps il puisait dans la bibliothèque familiale un livre qu’il me donnait à lire – et le premier de ceux-là, Voyage à Londres, de Louis Simond, a d’ailleurs été le premier que j’ai publié. C’est un récit de voyage qui date de 1811 ; il a été écrit par un Français qui a vécu aux États-Unis juste après la Révolution, puis qui est reparti à Londres ensuite. Cela donne un récit très singulier, qui baigne successivement dans l’Ancien régime français, la société américaine, et la société anglaise. Ma décision de publier ce livre, puis les autres qui ont suivi, est une conséquence de la dispersion de cette bibliothèque de famille, intervenue, pour des raisons de succession, quelques années avant que je devienne éditeur. À ce moment-là, je ne me sentais guère concerné par cet éparpillement. Mais je pense que j’ai tout de même subi une sorte de traumatisme – bien que le terme soit peut-être un peu fort – en voyant disparaître cette bibliothèque, qui comptait, entre autres, une Encyclopédie, et des traductions de Shakespeare du XVIIIe siècle.

Sans vouloir faire de la psychanalyse de bas étage, je pense qu’en entreprenant de rééditer certains des ouvrages issus de cette bibliothèque perdue, puis ensuite d’autres textes venus d’autres sources, j’ai opéré une manière de compensation ; c’est une façon, pour moi, de dire à mon grand-père que cette bibliothèque est encore là… enfin en disant cela, je suis peut-être en pleine fantaisie (rires) ! Donc à la base, mon projet éditorial consistait à publier des ouvrages rescapés de la bibliothèque familiale qui n’avait pas été réédités. Je vous citerai parmi ces titres Vu sur l’Acropole de Chateaubriand, Épices et produits coloniaux de l’abbé Raynal, De l’origine et du progrès du café d’Antoine Galland… Antoine Galland est l’homme qui a rapporté Les Contes des mille et une nuits en France ; numismate, il s’est mis à retranscrire, avec l’aide d’un compagnon venu d’Alep, les textes de ces contes orientaux pour se divertir ! il paraît même – et ce n’est pas moi qui l’avance… Borges en parle très bien dans Histoire de l’éternité – que parmi les contes les plus connus, il y en aurait un ou deux qui seraient du cru d’Antoine Galland.

Pour les dix premiers titres du catalogue à peu près, je m’en suis donc tenu au corpus que m’offraient les restes de la bibliothèque familiale. J’ai commencé à me détacher de ce corpus en publiant Jean Lorrain. Maintenant, il m’arrive de m’aventurer jusque dans la littérature contemporaine : je viens de publier Voyageuse, un texte signé Solander, une jeune auteur de 31 ans, qui est le récit d’un voyage à la fois intérieur et géographique ; puis ensuite sortira un second livre de Pierre Lartigue, la suite de L’Inde au pied nu. 

Comment s’est opéré le passage d’une démarche de bibliophilie – rééditer des livres anciens et rares – vers de l’édition, plus classique, de textes contemporains ? comment vous êtes-vous ouvert à des auteurs comme Pierre Lartigue ou Sollander ?

En fait, mon projet éditorial de départ reposait sur l’intention de publier une série de récits de voyage en Europe – un texte par pays – avant l’industrialisation et de réaliser, ainsi, une sorte de mosaïque européenne avant la généralisation de la machine à vapeur. Mais cette idée ne s’est jamais vraiment concrétisée ; de plus, le nom que j’avais choisi pour cette collection, « Le Voyageur européen », était déjà pris. Ce nom a tout de même légué au passage son logo à la maison : les lettres LVE en typo – et comme ce nom a disparu au profit de « L’Écrivain voyageur », on retrouve bien les lettres mais dans le désordre… cela devient un logo un peu abstrait ! j’ai donc dû m’orienter vers d’autres choses… vous savez, être éditeur, c’est passer son temps à trahir ses rêves ! c’est avoir une idée, puis une autre, une autre encore… et en même temps rester capable de répondre à l’extérieur. Donc aux propositions que l’on peut me faire. Je ne suis pas qu’un éditeur enfermé dans ses toiles d’araignées ! Ce n’est pas seulement l’ancienneté d’un texte qui va m’attirer, mais ses qualités purement littéraires : je suis extrêmement sensible à la langue, à la perfection du style. J’aime me dire qu’un écrivain inscrit son oeuvre dans une possible durée. Les textes d’aujourd’hui qui m’intéressent sont des textes très écrits, tels ceux de Pierre Lartigue, de Michel Orcel, et qui ont peu ou prou à voir avec le voyage – dans des registres qui sont les miens.

Ce serait donc cette inscription dans la durée qui ferait le lien entre des auteurs comme Vincent Voiture, par exemple, et quelqu’un comme Pierre Lartigue ?

Oui, c’est ça, cette idée qu’on se bagarre avec le temps – tout en étant de plain pied dans le présent : je ne pense pas que Voiture, quand il écrivait une lettre à ses amis de la Chambre Bleue, se posait la question de la postérité et de la vie éternelle ! Pour moi, le mystère de la littérature, c’est que tout d’un coup, une phrase, parce qu’elle est agencée d’une certaine façon, va tenir – tenir la distance et traverser les années. Cela dit, je peux très bien me tromper au sujet des auteurs d’aujourd’hui ! je n’ai pas encore conclu de pacte avec l’au-delà !

Vous apparteniez déjà au monde de l’édition quand vous vous êtes lancé dans cette aventure ?

Non, pas du tout, j’étais enseignant. J’ai aussi été pigiste à Libération, au tout début des années 80 ; je travaillais avec, entre autres, Gérard Lefort, Gérard Mordillat – au service livres.

Votre catalogue présente quatre collections – « L’Écrivain voyageur », « Les Billets de la Bibliothèque », « Les Portraits de la Bibliothèque » et « Les Utopies de la Bibliothèque ». Existaient-elles dés le départ de votre maison ou bien se sont-elles créées au fur et à mesure ?

La maison a commencé avec une seule collection, « L’Écrivain voyageur », qui était censée accueillir le projet que je vous exposais tout à l’heure. Les autres collections, elles, sont nées de manière très empirique, en fonction des ouvrages que je prévoyais d’éditer. Par exemple, « Les Utopies de la Bibliothèque » ont vu le jour quand un de mes amis m’a proposé un très beau texte qu’il avait écrit sur les jardins Albert Kahn [Albert Kahn, les jardins d’une idée, Pascal de Blignières, avec dix dessins de Rima Shaw – NdR] ; l’idée de faire se rencontrer, par le biais d’un livre, deux artistes dont les réalisations ne se sont jamais croisées m’a paru intéressante, c’est donc devenu le concept d’une collection un peu à part, où les livres sont d’un format plus important et enrichis d’illustrations. Cette collection compte aujourd’hui un second titre, Paris 1860, qui réunit dix-neuf gravures de Charles Méryon et des textes de Baudelaire. Les deux hommes avaient bien un projet de livre en commun – ils s’étaient d’ailleurs rencontrés à plusieurs reprises pour cela – mais le livre n’a jamais été réalisé. On a donc décidé de faire ce livre en reprenant les textes des Tableaux parisiens et les gravures que Méryon avait exécutées sur Paris. La publication de ce livre a donné lieu à une exposition – ce qui est à souligner, car Méryon est beaucoup plus célèbre aux États-Unis et en Angleterre qu’en France.

Dans ce genre d’ouvrage, il y a une part très importante d’apport personnel, puisque c’est vous qui orchestrez la reconstruction du livre, le rassemblement des pièces…

C’est la même chose pour les anthologies, et c’est bien là ce que je préfère dans mon activité d’éditeur – c’est-à-dire fabriquer des livres pour lesquels je vais effectuer des recherches pendant quelques mois, seul ou avec l’aide de spécialistes. Constituer une anthologie, ce n’est pas si simple que cela : dans tous les cas, il faut que l’ouvrage final fonctionne comme un tout cohérent ; il faut veiller à ce que les différents morceaux rassemblés n’aient pas l’air de papillons morts conservés dans du formol et épinglés là n’importe comment. Cela ne demande pas forcément de longues recherches mais au moins une idée très précise de ce qu’on va faire.

Quand vous publiez des textes anciens il doit y avoir un gros travail  d’établissement du texte ?

Oui, il y a toujours des hésitations quant à telle ou telle forme, mais comme je ne travaille nullement dans l’intention de proposer une édition savante – je ne suis pas assez universitaire, pas assez scientifique pour cela ; il y a d’ailleurs une pointe de mélancolie quand je dis ça… – ma tâche est relativement simplifiée. Je veux que la langue, même très ancienne, soit accessible à tout le monde. J’évite donc les jargons, les langages hyperspécialisés dont usent parfois les universitaires – cela dit, l’université m’intéresse dans son sérieux par rapport aux textes.

C’est dans cette optique-là que les textes sont présentés dans une orthographe modernisée ?

Oui ; de toute façon, je pense qu’à partir du moment où vous ne touchez pas aux mots, que vous écriviez les désinences verbales « ait » au lieu de « oit », par exemple, n’a pas grande importance – d’autant qu’autrefois, les prononciations et même les graphies étaient extrêmement fluctuantes. Je voudrais citer un livre que j’aime beaucoup, qui reprend certains textes sur les animaux de l’Histoire naturelle de Pline [Des animaux, Pline l’Ancien – NdR]. Nous avons choisi de recourir à une traduction du XVIe siècle, celle d’Antoine Du Pinet : je trouvais qu’il y avait un accord absolument saisissant entre cette langue française et le latin de Pline, c’est-à-dire une commune naïveté enthousiaste ; j’ai donc pris le risque de garder intacte la langue du XVIe avec bien sûr une légère  modernisation de l’orthographe.

Lorsque vous élaborez une anthologie, qu’est-ce qui vous inspire au départ ? Un désir esthétique purement arbitraire ?

Non ; ce qui me guide, c’est plutôt l’envie de faire une enquête sur un sujet qui  l’intéresse. Bien sûr, il y a une part d’arbitraire dans mes choix de textes, assez peu de justification scientifique, et ils sont le reflet de la vision personnelle que je peux avoir de tel ou tel thème. Mais ces choix sont toujours sous-tendus par de véritables intentions, et des recherches préalables sérieuses. Par exemple, pour choisir les lettres de Voiture que j’allais publier, j’ai lu toutes ses lettres, et tout ce que j’ai pu autour de cet auteur ; certes, ces investigations n’ont duré que quelques mois et n’ont rien à voir avec ce qu’accomplissent les spécialistes de Voiture, mais cela montre que ce n’est pas pour autant un travail de dilettante !

Alors justement, puisqu’on parle de ce livre, pourriez-vous m’en expliquer un peu la genèse ? qu’est-ce qui vous a amené à publier dans un même volume ces lettres de Voiture et Le Langage des tétons ?

L’envie de réhabiliter, d’une certaine manière, le mouvement précieux auprès des lecteurs d’aujourd’hui, qui n’en retiennent souvent que ce que Molière en a dit dans ses pièces. L’idée du livre – qu’on pourrait comparer à un diptyque – était donc, en premier lieu, de proposer des textes vigoureux, plaisants, qu’on ait envie de lire, et surtout de ne montrer que ce que le courant précieux a offert de meilleur. Je n’aurais bien évidemment pas l’outrecuidance de prétendre que j’ai extrait là la quintessence de la préciosité – mes choix résultent de mes lectures, qui n’on pas couvert l’ensemble du corpus, mais il m’a semblé que c’était là les textes les plus savoureux. Les lettres de Voiture appartiennent très clairement au mouvement précieux ; quant au Langage des tétons, sa vivacité, sa drôlerie et sa férocité galante, l’inscrivent bien dans cette mouvance, qui a été tant raillée par Molière. Ces textes nous parlent toujours ; or aujourd’hui, quand on parle de littérature précieuse, les gens ont tendance à trouver cela ridicule, à ricaner. Et les Lettres de Voiture, tout comme Le Langage des tétons m’ont semblés à même de  témoigner de ce que le mouvement précieux a apporté d’essentiel : une certaine émancipation de la femme, une légèreté ludique, le sacre de la lettre comme genre littéraire, et un tournant dans l’évolution de la pensée puisqu’il a marqué l’apprentissage  des « bonnes manières » aux nobles, dont il a urbanisé les comportements et rendu possible le passage du guerrier au courtisan… C’est donc loin d’être un mouvement grotesque et ridicule !

Jusqu’à quelle époque remontez-vous pour puiser la matière de vos anthologies ?

Je ne remonte pas au-delà du XVIe siècle – vous me direz que Pline appartient à une époque bien antérieure, mais la traduction que j’ai utilisée, elle, date du XVIe.

Vous publiez combien de titres par an environ ?

Ce n’est pas très régulier, et puis je suis un peu « saisonnier » : en général il y a un ou deux titres à l’époque des vendanges, et un ou deux au printemps. Là je suis en train de travailler à la réédition d’ouvrages épuisés. Mais avec prudence : pas plus de deux ou trois rééditions par an de façon à ce que le catalogue ne soit pas trop déplumé. Depuis que mon stock a brûlé avec l’entrepôt des Belles- Lettres, je suis devenu très prudent ! lors de l’incendie, je suis passé de 15000 à 1300 livres en stock. Dans cet ensemble, il y avait des livres que je n’arrivais pas à vendre… pour le coup, le problème a été réglé de façon radicale !

Comment se relève-t-on d’un coup pareil, quand on ne s’appelle pas Gallimard, Albin Michel… ?

Eh bien tout d’abord grâce au CNL : après avoir réagi de manière tiède dans un premier temps en nous proposant des emprunts, on nous a octroyé de véritables aides. C’est-à-dire que ceux qui ont tout perdu dans cet incendie ont été aidés à hauteur de 75 % à peu près. Avec ça, on peut penser que le phénix a quelque chance de renaître. Ensuite on a bénéficié d’une grande campagne publicitaire, dans Libération, ou Le Monde – et c’est d’ailleurs à cette occasion-là que le nom des Éditions de la Bibliothèque est apparu plus fréquemment dans ces journaux ! Et puis il y a eu des initiatives de la part des petits éditeurs lésés, qui se sont rassemblés, ont créé le Prix du Petit Gaillon – la première édition a été organisée en un mois : un mois pour trouver les membres du jury, lire les livres, se réunir, délibérer et élire le lauréat ! Ça a été une opération rondement menée ! Au départ, le prix ne concernait que les éditeurs incendiés mais aujourd’hui, il s’adresse à tous les éditeurs indépendants, tous ceux qui font de l’édition de création.

Puisque vous publiez des auteurs contemporains, est-ce que vous recevez beaucoup de manuscrits ?

Non, très peu. Il faut dire que je publie très peu d’auteurs contemporains – environ un ou deux dans l’année ! et puis j’ai un rythme de publication somme toute assez lent. Et entre les amis, les relations que je peux avoir, il se trouve toujours quelqu’un qui va me proposer des choses. Jusqu’à présent, ça ne m’est jamais arrivé de publier un manuscrit reçu par la poste.

Quels ont vos projets sur le court terme ?

Il y a un projet en cours mais dont je préfère ne pas parler parce que les choses ne sont pas suffisamment engagées. Pour rester dans le concret, il y a un récit de voyage en Indonésie signé Pierre Lartigue – la suite de L’Inde au pied nu – qui va bientôt sortir, et dans la collection « Les Portraits de la Bibliothèque », il va y avoir un livre sur Cartouche, sous forme d’anthologie. Ce sont là les projets les plus immédiats.

Envisagez-vous d’augmenter le nombre de vos publications ?

C’est une question récurrente… et que je repousse chaque année !

Isabelle Roche, le 9 juin 2005

Propos recueillis le 19 mai 2005.

Lexnews
Entretien avec Jacques DAMADE
Directeur des Editions LA BIBLIOTHEQUE

Jacques Damade, directeur des Editions La Bibliothèque, est l’un des éditeurs parisiens les plus charmants ; d’une politesse et d’une prévenance rares aujourd’hui – chez lui nulle grandiloquence, nulle affectation – il est tout simplement à l’image de ses éditions. Comme Jorge Luis Borges qu’il admire et dont une citation – « Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n’en suis jamais sorti. » – orne chacun de ses ouvrages, Jacques Damade a eu pour berceau une bibliothèque, source de sa passion des beaux livres, des beaux récits et écrits, et de l’édition avec la création des Editions La Bibliothèque.

Fondées en 1992, les Editions La Bibliothèque font partie tant par la présentation subtilement choisie et soignée de ses titres que par l’exigence de leur contenu de ce que l’on nomme dans le milieu des lettres des « Belles Editions ». Appréciées d’un public averti et fin connaisseur, les Editions La Bibliothèque, présentées notamment à la Galerie Rauch à Paris, offrent en effet plus de quarante titres d’une qualité et d’une exigence éditoriales rares aujourd’hui avec notamment des ouvrages audacieux tel que « Paris, 1860 », magnifique livre consacré à Charles Baudelaire et Charles Meryon, des écrits anciens et précieux tels que le texte inédit d’Alexandre Dumas, « Mes Chasses », le « Traité de la Concupiscence » de J-B Bossuet ou tel que « Professeur de Beauté » de R. de Montesquiou et Marcel Proust, ou encore des auteurs contemporains de plume subtile, légère et raffinée avec notamment les délicieux ouvrages de l’écrivain Pierre Lartigue. Dans ce souci extrême d’une esthétique sobre et raffinée, les Editions La Bibliothèque publient quatre à cinq ouvrages par an toujours très attendus.
Jacques Damade, directeur des éditions La Bibliothèque, fondateur du Prix Gaillon, participe également à la Revue FARIO, revue de littérature et d’art ; Il a accepté pour les lecteurs de LEXNEWS de répondre à nos questions.

 

 

LEXNEWS : « Le nom de vos Editions « La Bibliothèque » dévoile à lui seul les racines de cette belle réalisation puisqu’au delà de votre passion du livre même, c’est également votre amour pour une magnifique bibliothèque familiale et votre amour pour un personnage extraordinaire, votre grand-père, qui vous ont conduit à créer celles-ci…. »

 

Jacques DAMADE : « Amour un peu contrarié, puisque cette bibliothèque a en partie disparu en 1982. Il y a quelque chose d’élégiaque dans beaucoup de choses que l’on entreprend. On est souvent ces ethnologues de tribus disparues. C’était une pièce austère où certains livres dataient du XVIe et les plus modernes de 1830. Pour un enfant, ces reliures serrées, souvent couvertes de poussière, impressionnaient, étaient hors de portée. Pour mes parents, mes oncles et mes tantes aussi. On préférait déjà la salle de télévision. Seul, mon grand-père y vivait, y dormait dans son fauteuil, lisait l’hébreu, le latin, le grec et semblait en totale familiarité avec ces fantômes. Il est mort quand j’avais neuf ans, je revois son chapeau, sa canne, ses cigarettes, son siège près de la fenêtre. Je crois que cette silhouette est l’intercesseur, celui qui dit qu’on peut ouvrir ces bouquins. »

 

LEXNEWS : « Sans oublier peut-être Jorge- Luis Borges… »

 

Jacques DAMADE : « Lui, je l’ai tout de suite aimé, avant de me rendre compte que c’était un autre grand-père. Il y a des personnes qui cherchent des substituts du père. Mon cas est plus désespéré, je cherche des grands-pères. Lui convient parfaitement. Silhouette aveugle, ironique dans une bibliothèque conversant avec Cervantès, Kipling ou Chesterton. Ma maladie est aiguë, d’ailleurs, puisque, quoique j’aie un peu de mal avec l’espagnol, je  lis Borges, comme s’il écrivait en français. »

 

LEXNEWS : « Vos éditions comptent aujourd’hui six collections qui comportent pour chacune d’entre elles des éditions rares, des ouvrages choisis avec soin, de beaux textes bien écrits ; quels sont vos critères éditoriaux ? »

 

Jacques DAMADE : « Au début je ne sortais pas de la bibliothèque. Tous mes auteurs étaient morts et le plus moderne datait de 1830. Cette plaisanterie a duré deux ans. Maintenant je publie des gens vivants avec plaisir, et ils voisinent avec les autres. Je crois qu’il n’y a plus de critères. Vous avez cependant raison, il faut que ce soit écrit, même si on peut trouver dans la cinquantaine d’ouvrages publiés deux ou trois textes mal écrits. Je pense à ce témoignage de Leclair dans Histoire des brigands, chauffeurs et assassins d’Orgères de la collection « Les Bandits de la Bibliothèque ». Le texte est indigent, il n’en est que plus affreux et c’est ce qu’il faut dans ce cas, non ? En fait pour essayer de répondre le mieux possible à ce que vous me dites, à un moment après une ou deux lectures, je vois le livre, son intérêt, et je le vois quasiment comme une personne, je vois comment il peut s’intégrer dans mes collections, atterrir chez les libraires, j’imagine la préface, les illustrations. C’est un procédé de naissance assez bref, une incubation, puisque après la lecture l’idée se forme, la proposition surgit, parfois cela vient d’amis, (je pense à Michel Orcel, un bon écrivain qui me guide parfois) et cela dure une semaine à peu près. C’est un moment exaltant pour lequel vous acceptez de subir des tâches plus ingrates. Une espèce de rencontre… Soit le livre entrevu résiste, se dessine, s’étend pour des raisons tellement diverses ou bizarres qu’il m’est difficile de les énumérer, soit il s’efface. »

 

LEXNEWS : « Au-delà de ces choix, n’est-ce pas également un intérêt prononcé pour une recherche qui vous anime ?  Recherche qui répond peut-être plus à un amour immodéré de la littérature que de la seule érudition ? »

 

Jacques DAMADE : « L’érudition m’ennuie. On me croit érudit. C’est amusant comme costume. Juste parce que je publie un auteur d’autrefois peu connu ou que le livre est cousu et fait avec du beau papier ! Je pense à Aphra Behn (dont j’ai publié un récit épatant Oronoko, l’esclave royal), une aventurière anglaise, féministe, romancière, du XVIIe siècle, une vivace très célèbre là-bas et dont Virginia Woolf disait que toutes les femmes devraient poser un bouquet sur sa tombe. Elle n’a jamais vraiment traversé la manche. Alors je me dis parfois que c’est un quiproquo, les gens confondent curiosité pour le passé, plaisir qu’un auteur du second rayon peut procurer par son talent avec érudition. Si on est un peu plus sérieux, on peut juste dire qu’il y a une offre de spectacle, de divertissement, de loisir à la fois large et répétitif, qu’on a tellement la religion du grand nombre, du connu et du veau d’or, que mon parti pris a l’air d’un vice. »

 

LEXNEWS : « Des six collections précédemment évoquées, la collection « Les Utopie de la Bibliothèque » compte deux petits joyaux : un ouvrage magnifique consacré à Charles Baudelaire et aux gravures de Charles Meryon, « Paris, 1860 », et un ouvrage consacré aux jardins d’Albert Kahn, « Albert Kahn, les jardins d’une idée » ; quels sont vos critères pour ce que l’on appelle « un beau livre » ? Et, cette dernière collection a-t-elle votre préférence ? »

 

Jacques DAMADE : « Préférence peut-être pas, disons un goût certain pour cette collection qui est un peu un cousin d’Amérique. Elle est au-dessus de mes moyens, c’est peut-être pour cela que je l’aime et qu’il n’y a que deux livres. Ils sont d’un grand format avec des illustrations. Il me faut  pour réaliser ce type d’ouvrage un mécène, un bienfaiteur. Je l’ai trouvé pour Meryon-Baudelaire et pour Albert Kahn. J’ai un très beau projet depuis des années qui dort. Il est très coûteux. Ce serait le troisième livre en quinze ans ! J’attends le prince charmant. En même temps être éditeur c’est avoir quelques rêves inassouvis dans lesquels on puise une énergie. »

 

LEXNEWS : « Un auteur tient une place privilégiée dans votre catalogue, je pense à Pierre Lartigue, avec de très beaux textes d’une rare sensibilité tels que « L’Inde au pied nu » dans la collection « L’Ecrivain voyageur »,  « Léger, légère » dans la collection « Les Billets de la Bibliothèque » ou encore votre toute dernière parution « L’or et la nuit » ; Comment avez-vous rencontré cet auteur et de quelle manière aimeriez vous le présenter à nos lecteurs ? »

 

Jacques DAMADE : « Il y a aussi un quatrième livre, Le ciel dans l’eau Angkor. Je vais être lyrique. Vous me pardonnerez, c’est un homme délicieux. Juste un peu trop jeune pour que je puisse l’ajouter à la liste de mes grands-pères. Mais il mérite d’y être. Il faut le lire, son écriture, c’est un gaz plus léger que l’air, euphorique et grave. J’avais lu son livre Plumes et rafales et je le reprenais de temps en temps. Il parlait de Montaigne du seizième siècle. Je croyais entendre Perrault et un peu Nerval. Il y avait du mouvement, de la lumière, de l’enfance. Je le lisais à haute voix. Je ne le connaissais pas alors. Une nuit, j’ai croisé Pierre Lartigue, dans une soirée, chez un ami commun. Je m’en souviens parfaitement. Un petit homme charmant, élégant, vêtu d’un costume blanc qui s’adressait à moi pour me dire qu’il avait écrit un livre sur l’Inde (L’Inde au pied nu) où il venait de voyager et pour savoir si cela m’intéressait. Je n’en croyais pas mes oreilles. Comment ai-je réussi à cet instant à rester un éditeur digne, attentif ? »

 

LEXNEWS : « On ne peut aborder les Editions « La Bibliothèque » sans souligner l’extrême soin que vous apportez également à la présentation de vos ouvrages : une présentation sobre, une couverture choisie, un papier et une typographie de qualité…Pouvez-vous souligner ces étapes essentielles qui précédent la naissance d’un livre et qui ont leur importance dans le résultat final ? Et, est-ce là encore votre amour du livre qui vous dicte cette exigence éditoriale ? »

 

Jacques DAMADE : « Je crois que le livre à des armes qu’on sous-estime parce qu’on a peur de ne pas être dans le coup ou de rater je ne sais quel TGV (on pense au lapin blanc avec sa montre dans Lewis Carroll !) : la taille de la main, le poids, la disponibilité, la douceur du papier sous les doigts, le dessin des caractères, le silence que tous les casse-pieds, et ils sont nombreux, oublient, ils nous parlent des écrans, du bruit, du portable, du village planétaire, de la fin du livre. Comme si on ne savait pas ce que c’était que le silence, la musique, comme si on ne pouvait pas se retirer, revenir, repartir.  Il y a un texte de Patrick Mauries, l’éditeur du Promeneur, qu’il place dans tous ses livres, que j’aurais souhaité écrire qui s’appelle Le Cabinet des lettrés. Je vous en cite la fin :

« Ils forment à eux seuls une bibliothèque de vies brèves. Ils s’entrelisent dans le silence, à la lueur des chandelles, dans les recoins de leur bibliothèque tandis que la classe des guerriers s’entre-tue avec fracas et que celle des marchands s’entre-dévore en criaillant dans la lumière tombant à plomb sur les places des bourgs. »

Pour revenir à ce qu’on disait, je choisis souvent le papier et la couleur de la couverture avec les auteurs ou les préfaciers quand les auteurs datent du XVIIIe. On va dans un entrepôt où il y a des papiers, avec des grains, des couleurs, des grammages différents. On en sélectionne quatre ou cinq. Puis on délibère.  Après la couverture est composée par un typographe, d’où le léger relief du sigle et des lettres que l’on sent avec l’œil du doigt : cette façon qu’a l’encre de pénétrer le papier, de l’épouser, bien différente de celle de la photocomposition. »

 

LEXNEWS : « Aujourd’hui, les Editions « La Bibliothèque » ont plus de quinze ans – seize exactement, je crois – ; en qualité d’éditeur indépendant, vous avez déjà relevé de lourds défis notamment lors de l’incendie des Belles Lettres ; Quels sont aujourd’hui, vos nouveaux défis ou projets ? »

 

Jacques DAMADE : « Ça a été un fameux incendie. Trois millions de livres, je crois, à proximité de Gasny, dans l’Eure, en pleine campagne française. Ce que le feu a commencé, l’eau l’a achevé. Les pompiers ont été terribles. D’après ce que je sais, il n’y a pas un seul livre qui ait survécu. Je me demande si ce n’était pas plus important en nombre d’ouvrages que celui de la grande bibliothèque d’Alexandrie. En plus il y avait énormément de textes bilingues gréco-latins de la collection Budé des Belles Lettres. César, Pline, Aristote, Platon, Philostrate… L’histoire aurait plu à Borges qui aimait que le temps joue à se répéter. Moi, j’ai eu peur que ce soit la fin de la mienne, de bibliothèque. Mais, après s’être fait un peu tirer l’oreille, le Centre National du Livre nous a sauvés. Je n’appellerai pas cela un défi, mais plutôt un bref chapitre, pas un des pires, de L’Histoire de l’Infamie. Aussi est-ce avec le sourire du survivant qui remercie le ciel que je poursuis mon activité artisanale, saisonnière, quasi agricole de deux ou trois livres au printemps et à l’époque des vendanges. »

 

LEXNEWS : « J.M.G. Le Clézio relevait récemment qu’il avait besoin de voyager pour écrire, être dans des lieux inconnus ou anodins pour que son inspiration créatrice soit vivifiée par ces horizons nouveaux, comment percevez vous ce rapport de l’écrivain au voyage ? »

 

Jacques DAMADE : « Vivifiant, bien sûr : rompre avec les habitudes jusqu’à se débarrasser du soi, voir d’autres coutumes, d’autres gens, essayer de comprendre les gestes, une langue que l’on devine, semi obscure et donner ces variations en partage. L’écrivain voyageur, quelle noblesse ! C’est la collection la plus importante de ma maison (une vingtaine de titres). L’écrivain voyageur, c’est grâce à lui d’abord qu’on a découvert le monde. Je songe au somptueux travail d’édition de la Magellane de Michel Chandeigne et d’Anne Lima. Splendeur des livres, précisions et voix multiples des missionnaires, voyageurs, marchands scandant la découverte de l’Afrique, de l’Amérique, de l’Asie, des Indes… Même si à la découverte de l’autre s’ajoute à notre époque une autre mission que Bouvier, Marker, Orcel ou Lartigue incarnent. Je vais publier en mai un livre de Georges Groslier (Eaux et Lumières)  qui date de 1930 sur le Mékong cambodgien où il montre le bonheur, l’importance du fleuve pour nourrir, faire vivre la population. Pierre Lartigue expose dans son dernier livre L’or et la nuit combien en 2007 la déforestation, les déchets chimiques mettent en danger ce fleuve. L’écrivain voyageur n’est plus simplement ce roi mage qui rapporte l’or, l’encens, la myrrhe, même s’il l’est encore, heureusement, il est aussi le guetteur qui avertit des dangers que subit la terre. Danger pour la vie des hommes, pour la diversité du monde, pour la liberté, et même pour la survie de cette petite planète… »

 

Merci beaucoup, Jacques Damade, pour cette si agréable interview qui donnera à n’en pas douter à tous nos lecteurs l’envie d’ouvrir un à un les ouvrages de La Bibliothèque à la manière dont J.L. Borges écrivait «  La grille du jardin s’ouvre avec la docilité d’une page »… 

Paris, 24 avril 2008

L.B.K. pour LEXNEWS

________________________________

JACQUES DAMADE, La Bibliothèque : un curieux avisé

Pourquoi les étudiants d’HEC ne planchent-ils pas sur le cas de Jacques Damade ? Amateurs de business modèles et futurs héros du marketing tireraient grand profit à analyser l’aventure de sa maison d’édition, La Bibliothèque, créée en 1992, année de la naissance de sa fille.

En  dix-huit ans d’existence, La Bibliothèque, très discrètement installée aux confins du 17e arrondissement de Paris, a créé et enrichi un catalogue fort aujourd’hui d’une cinquantaine de titres, vendu environ 40 000 livres et cela, sans commerciaux, ni attachée de presse, ni publicité …
La Bibliothèque publie 3 à 4 titres nouveaux chaque année (au prix public de 12 à 24 euros), réalise un chiffre d’affaires de 35 à 40 000 euros et reste tranquillement, au fil des ans, à l’équilibre. Quand elle dégage un (petit) profit, il est instantanément réinvesti dans l’outil de production, avec par

exemple l’édition d’un nouveau catalogue.
Chaque livre bénéficie d’un tirage moyen de 1 000 à 1 500 exemplaires, qui s’épuise en deux ou trois ans, l’équilibre étant atteint aux alentours de 600. On peut comparer ces chiffres avec ceux des ventes d’un premier roman chez un éditeur prestigieux, qui souvent culminent à 300 ou 400 exemplaires. Beaucoup d’écrivains connus, appréciés de la critique, publiés sous une jaquette célèbre et mis en place par un service commercial bien rodé, ne vendent d’ailleurs guère plus de 2 000 exemplaires de chacun de leurs livres.
Dans ce contexte, Jacques Damade devrait se féliciter des 1 400 exemplaires vendus du Dernier Corsaire de Félix de Luckner (le « Nelson allemand »), édité en 2006 par La Bibliothèque.

« Je suis un amateur, explique Jacques Damade. Au sens ancien du terme. Si j’avais l’obligation de résultats financiers, je passerai ma vie à monter des dossiers de subventions ou à courir derrière les auteurs à succès. Je ne publie que ce qui m’intéresse, que ce qui a suscité ma curiosité. C’est une forme de liberté assez estimable. »

Sa liberté, Jacques Damade la doit à une autre de ses entreprises. Successivement vendeur à la Fnac Sports, pigiste au service livres de Libération, professeur de français (une activité qu’il exerce toujours), en 1982, avec des amis, il a créé une école privée, le Cours Saint John Perse, qui accueille des élèves du secondaire en délicatesse avec l’enseignement traditionnel. Ce qui ne l’empêche pas d’obtenir, là encore, des résultats plus qu’honorables : 70 % en moyenne de réussite au baccalauréat

 Aux bons soins de la reine Margot
« Ce qui m’a incité à tenter cette aventure d’éditeur, raconte-t-il, c’est la vente dans les années 80 d’une bibliothèque familiale, constituée entre 1650 et 1835 et domiciliée dans le château d’un de mes ancêtres, Martin du Tirac, vicomte de Marcellus. Je ne m’y étais jamais particulièrement intéressé, mais quand elle a disparu, j’ai voulu à ma manière la reconstituer. Et, peut-être, me donner une occasion de retrouver mon grand-père qui y passait sa vie et m’y laissait entrer. C’est pourquoi j’ai inscrit au fronton de ma maison cet aveu de Borges : ‘‘ Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n’en suis jamais sorti.’’ »

Le château de Marcellus avait été bâti sur une demeure de la reine Margot, d’où la légende familiale, qui fait remonter l’origine de cette fameuse bibliothèque à Marguerite de France elle-même, ce qui expliquerait la présence dans la collection de très belles éditions de la fin du XVIe siècle.
Cette généalogie justifie-t-elle que la maison d’édition se soit très largement dédiée à l’édition ou la réédition de textes anciens ? Les dix ouvrages publiés les premières années ne dépassaient pas 1835. Aujourd’hui, le catalogue s’est rapproché de l’époque moderne, puisqu’outre Pline, Bossuet, Dumont d’Urville, l’abbé Raynal ou Choderlos de Laclos, il abrite aussi Chateaubriand, Byron, Poe, Dumas, Renan, Baudelaire, Jean Lorrain, Henri de Régnier, Montesquiou ou Proust …
« J’aime ce qui parle du passé, dit Jacques Damade. Je n’éprouve pas le besoin de justifier cet attachement. C’est au moment de la lecture qu’on peut éventuellement se demander si le mode de vie des Tupi Kawahib que décrit Lévi-Strauss apporte un éclairage à notre propre mode de vie. Mais, ce n’est pas indispensable.  Ce qui me meut, c’est la curiosité… Quand on m’a proposé La Vérité sur le marquis de Sade, un texte de Charles Henry, héritier des Encyclopédistes et préparateur de Claude Bernard, ce qui m’a intéressé, c’est son point de vue, son acribie. Sur Sade, généralement, on ne publie que des textes de fanatiques ou de délirants ; rarement ceux de scientifiques qui veulent seulement raconter, sans romantisme ni excès. »

Même si près de 80 % de son catalogue est tourné vers les textes anciens (enrichis et éclairés de confrontations ou controverses et de préfaces érudites ou spirituelles), Jacques Damade publie aussi quelques auteurs contemporains comme Pierre Lartigue (Le Ciel dans l’eau, Angkor ; Léger, légère ; L’Or et la Nuit…). Il s’enorgueillit d’avoir donné à ce dernier (disparu en 2008) son best-seller : 1 600 exemplaires vendus pourL’Inde au pied nu.
«  Je suis fier de l’avoir publié, dit Jacques Damade. C’était un poète et c’était mon ami.  J’aime l’idée de cette relation entre un éditeur et son auteur. Je suis aussi très heureux quand je parviens à faire revivre des choses rares ou à donner, grâce au livre, réalité à une utopie. »
C’est ainsi que, avec Paris 1860, La Bibliothèque a donné corps, un siècle et demi plus tard, au projet de Baudelaire de publier une édition de ses Tableaux parisiens, illustrée par le graveur « fou furieux » Meryon, projet que l’internement de ce dernier à Charenton fit avorter.

Ouvrir l’appétit du lecteur
« Mes livres sont des apéritifs, qui donneront envie de retourner chez l’auteur. J’entrebâille une porte. Par exemple, j’espère que les lecteurs de la traduction française d’Oronoko voudront en savoir plus sur l’œuvre d’Aphra  Behn, la première femme de lettres du monde anglo-saxon à avoir vécu de sa plume et, à ce titre, icône des féministes américaines. Elle fut aussi une des rares de son milieu, au XVIIe  siècle, à s’intéresser à la cause des Noirs… »

Presque tous les ouvrages de La Bibliothèque sont faits sur le même moule : 100 à 120 pages, papier Vergé ou Munken, caractères Palatino ou Garamond, dos cousu, format unique – 12 x 17 cm –, couvertures uniformes en typographie (seule varie la couleur), ornées au centre du même bois gravé de Rima Shaw.
« J’ai voulu, dit Jacques Damade, donner à mes livres les armes du livre : ce sont des objets soignés qui ont tous un air de famille, qu’on reconnaît immédiatement. Ce qui paraît indispensable pour un éditeur comme moi,  parcimonieux mais soucieux d’être reconnu par son public de curieux. Je crois que j’y suis parvenu : pour un petit nombre, La Bibliothèque existe et je m’en émerveille encore… La première fois que j’ai vu un de mes lecteurs dans le métro – il était plongé dans Professeur de beauté, un dialogue entre des textes de Robert de Montesquiou et de Proust – je l’ai embrassé… »

Propos recueillis par H. L.

________________________________________

 

Michéa Jacobi : « Renonçants ; 26 manières de se soustraire au monde (ou de renoncer à le faire) », Paris, Coll. Les Billets de la Bibliothèque, éditions La Bibliothèque, 2016.

Michéa Jacobi avait déjà avec ses deux précédents ouvrages enthousiasmé ses lecteurs, il poursuit son Abécédaire ou « Humanitas elementi » avec ce troisième volume : « Renonçants ; 26 manières de se soustraire au monde (ou de renoncer à le faire) ». Et, oui, cela se mérite d’être Renonçant chez Michéa Jacobi, mais aussi, un bien joli paradoxe pour celui qui suit effectivement son petit bonhomme de vies. Vies au pluriel, comme il se doit, pour ce chasseur impénitent de destinées qui aime à les collectionner, à nous les conter pour mieux leur redonner souffle comme d’autres regardent leurs maquettes de voilier prendre le grand large. 26 vies pour chaque lettre de l’alphabet – voilà, pour L’Abécédaire de Jacobi- que l’auteur se plaît, selon son humeur, à ranger, à arranger comme un calligraphe enjolive ses lettres d’arabesques et d’enluminures. Ainsi, après « Walking Class Heroes » qui nous avait menés sur les traces de ces marcheurs infatigables de tous les

temps, puis « Xénophiles », ce titre qui lui va si bien, lui qui bannit les « Phobes » en tout genre, c’est au tour, aujourd’hui, de ces Renonçants d’hier et d’aujourd’hui d’avoir été élus pour cette dernière parution aux éditions La Bibliothèque.
Théâtre de vie, haut en couleur, presque par plan-séquence, maniant aussi bien le tragique que le comique, comme seule la vie elle-même sait le faire, Jacobi papillonne pris à son propre piège de renonçants en renonçants. C’est un peu le théâtre de la toile « La Comédie humaine » (1862) de Jean Louis Hamon, cette toile avec son théâtre de guignol et son pendu dans un décor pseudo-antique avec ces personnages baroques ou foutraques, ses lauriers et dépouillements, Diogène, son tonneau et sa lanterne… Les « Renonçants », ici, pour l’occasion ont été illustrés par l’auteur lui-même à la manière des bois gravés sur linogravue. Eh oui, Michéa Jacobi a plus d’une plume dans sa lampe d’Aladin et ne renonce à rien !
Véritable caléidoscope, suivre ces « Renonçants » pour certains connus, voire sanctifiés ou plus humblement inconnus de moi ou de vous, comme on suit des lignes de vie, c’est rencontrer Diogène de Sinope et Rimbaud, bien sûr, mais aussi un boxeur, Charles Quint avec son fatal 5, ou encore un maître de Go, un coureur cycliste et Fra Filippo Lippi ; on y croise évidemment des ermites et des saints, mais entre saint Antoine (non pas celui de Padoue, mais le « Grand », fondateur de l’érémitisme chrétien) et un pape – Célestin V, rien que moins que BB., oui, la même, celle qui renonça un jour pour les animaux et qui se retrouve, ici, « disciple de Cioran » ; comme quoi le renoncement… « Renonçants », donc, ou « 26 manières de se soustraire au monde », par lassitude ou par conviction religieuse ou philosophique, renonçants à grand destin, célébrités au célèbre renoncement ou simples vies minuscules si renonçantes qu’elles auraient pu disparaître des mémoires sans Jacobi, mais n’est-ce pas déjà un peu cela la vie éternelle ? Avec Michéa Jacobi, un peu chamane, se jouant des karmas, souffler n’est pas jouer, renoncer n’est pas abandonner, et c’est tant mieux !

L.B.K.

Le blog Le Lorgnon mélancolique – 7 octobre 2016

François Kasbi l’Intempestif

Voilà un petit livre bien étonnant – et pas seulement par son titre. Vers 2008, François Kasbi a publié un introuvable Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, complété quelques années plus tard par un Supplément inactuel, que Jacques Damade réédite aujourd’hui dans ses belles éditions La Bibliothèque augmenté d’un codicille intempestif et de pages sur Stendhal, Fraigneau et Nimier.
Critique littéraire franc-tireur un peu à la manière de Pascal Pia, Kasbi nous propose l’inventaire de son « plaisir en littérature » comme Morand le fit à une certaine époque, à rebours des modes et avec une probe et louable méfiance à l’égard des « panoplies littéraires » (série d’attitudes dans lesquelles l’écrivain se complaît selon l’heureuse formule de Bernard Frank).

On aurait tort de s’étonner que le choix de Kasbi tourne autour d’un « brelan d’excommuniés », écrivains ou penseurs jugés réactionnaires ou passéistes (Gobineau, Barbey, Bloy, Claudel) par la vulgate culturelle: c’est là qu’on trouve les stylistes d’exception et, surtout – mais l’un ne va pas sans l’autre, les esprits les plus épris de liberté, les plumes les plus fièrement indépendantes.
La grande valeur de ces textes dans lesquels Kasbi revisite ces « tempéraments » de la littérature française est de faire tomber l’auréole « grantécrivain », toujours un peu paralysante et de faire aussi leur sort à quelques idées reçues, faciles et paresseuses concernant ces derniers (Claudel par exemple, sempiternellement dit « écrivain catholique »). L’exercice est délicat car c’est souvent à travers le regard d’un essayiste de talent (« L’occasion ») que Kasbi pose le sien. Toujours, il semble avec lui qu’on lise trop vite, sans l’attention aimante, le gradient de sensibilité nécessaires pour dépasser les évidences, les poncifs qui sont le plus sûr moyen d’évacuer une œuvre. Toujours (par inculture?) on ignore une part, un aspect de l’œuvre qui conditionne, pèse sur l’ensemble (ainsi pour Bloy sa carrière de critique littéraire, la saignée que fut la Grande Guerre pour Berl).
On trouve chez Kasbi bien des qualités d’écriture qu’il relève chez ses auteurs favoris: un style « précis, sec, nerveux. A l’os ». Subtilité, originalité et profondeur d’analyse, car la passion donne des ailes pour fuir les stéréotypes. Mais ce qui est plus rare est la disposition d’esprit de cet avaleur de livres qui, s’il n’aime pas la modernité, s’il refuse d’abandonner les ruines, n’est aucunement sectaire; pas d’oukases donc, pas d’aigreur partisane* mais une générosité (pleine d’érudition), une empathie (sans aveuglement), un enthousiasme (toujours lucide) qui font qu’on peut lui appliquer la belle formule de Mme de Staël (qu’il cite à propos de Berl): « Tout comprendre rend très indulgent ».
Autre effet de cette indulgence affûtée de curiosité et d’intelligence: dépoussiérer. Kasbi désensable, si je puis dire, quelques personnalités un peu vite enterrées ou trop facilement étiquetées, parfois sur des malentendus**, comme l’élégant André Fraigneau, l’inclassable Berl, Drieu La Rochelle le réprouvé, l’étourdissant Nimier (qualificatifs à prendre avec les pincettes de Kasbi) parce que la haute exigence de leur écriture, l’intransigeance de leurs positions, la singularité de leur parcours, les a exclus du bas étiage où végète la littérature aujourd’hui. Nous prenons alors la mesure de ce que nous avons perdu, de ce qui nous manque cruellement derrière la vitrine de nos librairies. D’où une certaine mélancolie à lire ces pages où règne une allégresse narquoise qui tranche sur le goût épaissement consensuel de la critique actuelle. 
Tous ceux qui se frottent de littérature à quelque degré que ce soit, acteurs passifs ou actifs des lettres, ne peuvent qu’envier le lumineux savoir-lire de Kasbi à défaut de s’inspirer de son savoureux savoir-écrire qui en est le pur reflet.
Bref, Kasbi: un must qui ne vous réconciliera pas avec le prochain Goncourt!

* « Il est beaucoup plus commode de déclarer que tout est absolument laid dans l’habit d’une époque, que de s’appliquer à en extraire la beauté mystérieuse, si minime ou si légère qu’elle soit. » Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne.
** Désensablement et déminage magistral avec Gobineau, le « Titan indigné ».

CAUSEUR.fr – 25 juin 2016

Christopher Gérard
écrivain et critique littéraire belge

Lecteur forcené autant qu’incorruptible, François Kasbi est un drôle de pistolet. Critique littéraire, érudit clandestin – une sorte de Pascal Pia (de Jean José Marchand ?) fasciné par Barbey d’Aurevilly et sa tentative d’inventaire de la vie littéraire, ce capricieux n’est jamais superficiel ; cet antimoderne (mais si) ne donne jamais dans l’esprit partisan ; ce méthodique n’a rien, absolument rien, de l’homme de système. Bref, l’homme, charmant, se révèle subtil et généreux. Un extra-terrestre que j’imagine planqué dans une soupente, le coupe-papier à la main.

Vers 2008, il a publié un introuvable Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, complété quelques années plus tard par un Supplément inactuel, que l’on réédite aujourd’hui augmenté d’un codicille intempestif et de pages sur Stendhal, Fraigneau et Nimier. Comme beaucoup d’autres, j’attends une nouvelle édition du Bréviaire, et, pour tromper ma soif, je me plonge dans ce Supplément avec un plaisir d’autant plus vif que François Kasbi ponctue bien – rara avis. En deux mots comme en cent, il nous présente une part de sa géographie littéraire non sous la forme d’un énième recueil d’articles, mais bien dans un livre qui se tient, à rebours des modes et en même temps armé d’une saine méfiance pour les panoplies littéraires, ces hochets pour paresseux.

L’objectif ? Faire justice, sans a priori et en musique. La vitalité d’Aragon, le charme de Drieu, la grâce de Toulet, la grandeur de Barbey, le génie de Gobineau (l’un des plus fermes prosateurs du XIXème, avec Stendhal), l’acuité de Bloy (qui, bien avant les Surréalistes, découvre Baudelaire et Lautréamont), l’allure de Fraigneau nous valent de jolies pages ciselées, d’une désespérante intelligence. Quelques lignes injustes sur Maurras (« exécrable poète », tss-tss-tss !), un « en charge de » à la page 55, l’absence de Montherlant, une pique contre le regretté Mabire (qui n’était pas « nationaliste », mais autonomiste normand) n’ont pas réussi à m’agacer plus de quelques secondes tant mon plaisir était vif. Et puis, François Kasbi se moque avec une telle gentillesse de son lecteur. Il nous amuse et nous décrasse l’œil tout en saluant ses maîtres – comme l’immense stendhalien qu’est Philippe Berthier. Lisez François l’Intempestif !

Limite – Revue d’écologie intégrale – 3 juin 2016

DNH #36 Chicago (I) : De la chaîne de dépeçage à la chaîne de montage

De la chaîne de dépeçage des abattoirs de Chicago à la chaîne de montage du châssis de la Ford T à Détroit, une seconde révolution industrielle est en marche. Jusqu’en 1930, Chicago est la capitale de l’abattage et le laboratoire du capitalisme moderne. 

La chaîne de montage est inventée à Détroit, en 1913 – juste au moment où Proust publie le premier volume de La Recherche du Temps perdu. L’année précédente, Ford produisait quatre-vingts automobiles de type T. Voici qu’il peut désormais en produire une par minute. Cela reste toutefois inférieur à ce qui fut sa source d’inspiration. Il l’évoque dans ses mémoires : « L’idée générale [de la chaîne de montage] fut empruntée au trolley des fabricants de conserve de Chicago. » L’expression est euphémique : Ford fait référence aux abattoirs. À l’époque, Chicago est surnommée Porcopolis.
On y traitait un porc entier toutes les cinq secondes, un bœuf toutes les huit et un mouton toutes les quatorze. Si les deux derniers étaient majoritairement transportés par wagons frigorifiques sous forme de carcasses de viande fraîche, le premier était transformé sur place en jambons, saucisses, salaisons en tous genres, poils à brosse, engrais pour la terre, reliure de Bible… Quand on demandait à Philip Armour, l’un des princes de la cité porcine, ce que ses usines exploitaient dans le cochon, il répondait avec une fierté teintée d’humour macabre : « Everything but the squeal – tout, sauf son cri… »
L’assembly line eut donc pour modèle la disassembly line. La chaîne de montage est fille de la chaîne de dépeçage. C’est là, dans ces abattoirs, que s’opère la seconde révolution industrielle, celle qui conduit à la production de masse et à la nécessité de générer une masse capable de l’absorber. Le capitalisme connaît alors cette métamorphose que Marx n’avait pas prévue : le passage, via l’augmentation des salaires, de l’exploitation du travail à l’exploitation du travail et du loisir. Il fallait que le travailleur eût plus d’argent et de temps libre pour se changer en consommateur et acheter les produits du système. Il n’était plus un simple rouage : il devenait un rouage double, fonctionnant à la fois pour la fabrication et pour l’écoulement des marchandises, pour la production du porc et pour sa consommation journalière.

En septembre 1893, le romancier Paul Bourget visite tout le complexe Armour and Company, des Stock-Yards aux Packing Houses, s’arrêtant spécialement aux « usines à tuerie ». Il écrit dans le New York Herald : « L’opération est si foudroyante de rapidité qu’on n’a pas le temps de sentir ce qu’elle a d’atroce. On n’a pas le temps de plaindre ces bêtes, pas le temps de s’étonner de la gaieté avec laquelle l’égorgeur continue son épouvantable métier. […] La distribution de ce travail, sa précision, sa simplicité, sa suite ininterrompue nous font oublier la férocité, utile mais intolérable, des scènes auxquelles nous avons assisté. » Le gain de temps dans la division du travail productiviste est un « pas le temps de se plaindre ». L’accélération des cadences – cette vitesse dont se vantent les serveurs d’Internet – interdit la contemplation et permet de chasser une atrocité par une autre, de les sublimer toutes deux dans la fascination du dispositif, de rendre l’intolérable supportable et même captivant.
Pendant plus de soixante ans, jusqu’en 1930, Chicago est la capitale mondiale de l’abattage et le laboratoire du capitalisme moderne. Grâce à la chambre froide, les cochons n’ont plus à être tués en hiver pour éviter que leur chair ne se gâte. Grâce au chemin de fer, l’acheminement est rapide et permanente. Se crée ainsi un marché quotidien de la viande, assez centralisé pour que l’on puisse spéculer sur les cours. Plus surprenant encore : c’est comme des excroissances de ces abattoirs industriels que vont apparaître les « bureaux ». Les quantités produites étant énormes, elles impliquent le développement de la logistique, de la gestion, du secrétariat, et la construction de grands « sièges sociaux ». Chez Armour comme chez Swift, son concurrent, plus de mille personnes sont employées dans ces postes dits « improductifs », ce qui à cette époque est sans précédent et sans équivalent. Les cols blancs sont taillés dans les rouges tabliers de l’égorgement mécanique.
Reste le cri du porc, dont on ne sait que faire. Le samedi 1er mai 1886, quatre-vingt mille ouvriers de l’agro-alimentaire manifestent à Chicago. À 22h30, place Haymarket, la police somme la foule de se disperser. Une bombe explose soudain – attentat anarchiste ou provocation des patrons ? Nul ne sait. Les policiers tirent, huit meneurs sont arrêtés, un se suicide, quatre sont pendus – juste pour l’exemple. De ces incidents dramatiques ont fera commémoration tous les 1er mai, et la date se répandra à travers le monde. Même la fête du travail est sortie de Porcopolis.

Cette ville est donc à plus d’un titre fondatrice de l’ère consumériste. Jacques Damade le souligne dans un récent petit livre intitulé Abattoirs de Chicago : le «monde humain» y glisse d’un «temps saisonnier à un temps minuté», et, par dessus tout, il laisse le vivant être broyé par la machine. Car ce ne sont pas des matériaux inertes, ce sont des êtres qui sentent, qui voient, qui entendent, que l’on place sur la première chaîne automatisée. Comme dans les religions archaïques, il faut que le sang la consacre. Parce que cette chaîne est la nouvelle alliance. Elle donne à l’homme de se croire plus fort que la mort, plus rapide que la nature, plus productif que Dieu, et peut en contrepartie lui demander de se laisser dépecer dans son labeur aussi bien que dans son repos.

Fabrice Hadjadj

Le blog Le Lorgnon mélancolique – 29 mai 2016

Le « Monde humain »

Certes, la catastrophe est dans l’air et le catastrophisme (après le décadentisme, le déclinisme…) est désormais un genre littéraire apparenté. Il suffit d’ouvrir la rubrique « Essais » de Télérama et vous trouverez sans peine un écrivain qu’anime la froide indignation du moraliste analysant sans ménagement le monde contemporain et ses errements. Le tout en 320 pages.
Vous aurez du mal à trouver le mince livre de Jacques Damade: 89 pages dans la collection « L’Ombre animale » d’un éditeur « minuscule »: La Bibliothèque. Et pourtant c’est le livre le plus pétrifiant que j’ai lu sur « le monde humain » avec l’indépassable Baudouin de Bodinat! La force de ce court texte n’est pas de nous parler benoitement des hommes, mais des animaux, ou plutôt du rapport singulier et délétère que nous avons établi et entretenons avec le monde animal. Comment? En choisissant d’en faire l’archéologie en se portant vers le lieu crucial où naît ce rapport dénaturé: Chicago et ses abattoirs. Chicago comme symbole, mieux: comme allégorie du mode humain tel que nous l’avons imposé et généralisé sur cette planète. En quelques dizaines de pages la démonstration est implacable et glaçante: conquête de l’Ouest, génocide indien, élevages bovins massifs, extension et accélération des échanges (chemin de fer), abattoirs géants où s’invente le processus industriel (réfrigération/conservation, division du travail/taylorisme): l’animal n’est plus que de « la viande sur pied » et l’homme n’est plus le même*…

« Les uns tuent pour exterminer un peuple, les autres nourrissent. Or, ce qui est en jeu ici, ce n’est ni un sadisme, ni un défaut moral, une folie que l’on peut stigmatiser, c’est bien plus, tout un sentiment utili­taire, une intelligence de l’efficacité, bref une domi­nation sans frein de l’homme pour son bien propre et qui paraît normale aux yeux de l’opinion. Et c’est ce normal qu’il faut interroger et dont il faut mesurer les risques, s’il en est encore temps.
Voyons un peu les nouvelles conditions de ce « normal ». Nous nous plaçons dans un monde animal qui n’est plus le même, et donc, nous ne sommes plus les mêmes, puisque nous sommes sans le décider entrés dans le monde humain. Et, puisque j’ai usé de cette expression tout au long de mon cheminement, je veux dire une terre entière­ment vouée à l’homme, à son unique intérêt, où, pour finir, rien d’autre que l’homme ne fait vis-à-vis, sinon à l’horizon ce reliquat dérisoire de cer­taines espèces dans des parcs zoologiques, d’autres domestiques, et d’autres dans des élevages indus­triels, produits d’abattoirs. J’ai choisi à dessein l’expression « monde humain » plutôt qu’anthropocène ou autres formules qui ont cours dans ce type de constat. Je l’ai choisie parce qu’elle exprime un basculement. L’adjectif humain avait jusque-là un grand crédit: on était humain, c’est-à-dire atten­tif, sensible, on prenait une décision humaine, recelant une certaine bonté. Il s’opposait à bestial. On en éprouvait une certaine fierté et l’on avait intitulé une période spécialement éclairée de notre histoire, l’Humanisme. La Renaissance, Rabelais, Montaigne, etc. Dieu lui-même – ou les divers dieux -, pâlissait devant nous. Humain, un être humain, un comportement humain, etc. Voilà que cet adjectif mue, devient suspect, aigre, entre dans une zone de turbulence où il faut le prendre avec précaution. La bestialité, le nuisible ne sont plus là où on les croyait. Qui a distribué ces cartes? Et quel atout pouvons-nous encore jouer ?
La démographie galopante de ce même homme crée un climat d’urgence sur le plan industriel et nous prive, dit-on,d’une véritable alternative, nous livrant à un sentiment de toute-puissance, un marché, une production comme horizon, un yes we can que l’hybris grecque ne pouvait même envisa­ger, et qui mène à la stérilité du miroir de l’homme ne voyant plus que l’homme. Et l’animal dans cette mesure devient matière à exploiter pour l’agro-alimentaire, ou décoratif ou nuisible. Il faudrait ici un mythe, l’homme normal, sorte de Robinson sur son île, la terre, innombrable et tout seul.
Nous ne sommes plus la même personne, dans le même monde. Nous éprouvons cette curieuse schizophrénie de continuer à considérer d’un côté les animaux comme proches de nous dans le ber­ceau de nos enfants, doudous, oursons, mickeys, sur les images de nos multiples écrans, mieux et plus rarement dans la peinture, la littérature, parmi nos compagnons familiers – chiens, chats, perruches… -, parfois même dans la nature, mouettes au bord d’un estuaire, chevreuil dans un champ, lapin sur un chemin, rapace dans le ciel, et de l’autre, plus discrètement, comme un murmure un peu désagréable, un grincement, une sourdine, en tant que viande sur pied, KEC, marchandise, une matière que l’on peut travailler, découper, usiner, expérimenter, disséquer, congeler, manger, transformer génétiquement en laboratoire. »
Jacques Damade, Abattoirs de Chicago, le monde humain. Ed. La Bibliothèque, collection « L’ombre animale ».

*L’allant particulier aux peuples qui ont créé l’industrie moderne a été souvent attribué à leur forte consommation de viande: le tempérament actif, vorace pourrait en effet être du à la concentration d’acide urique qui résulte d’une alimentation carnée.

Share and Enjoy

 

 

La N.R.F., blog de Michel Crépu – 28 avril 2016

Quand on regarde les animaux peints de la grotte Lascaux, on se sent toujours dans la peau d’un imbécile qui ne comprend rien aux lois mystérieuses du Progrès. On s’écarquille, on se dit : « comment ont-ils pu faire cela ? » Cette finesse du trait, cette vivacité du mouvement, là, dans le fond d’une caverne où il n’y a même pas l’électricité, vous vous rendez compte. Notre esprit vient buter sur ce qui lui apparaît comme une aporie insurmontable : avoir froid, résister aux bêtes sauvages qui rôdent alentour, être quand même un Giacometti de ce temps-là. Par ailleurs, on sait si peu de choses sur cette époque absurdement appelée « pré-histoire » : il faut bien qu’il y ait des explications. Et justement, les éditions Belin (la plus ancienne maison sur la place de Paris, 1777), se lancent dans ce que l’on pourrait appeler une histoire européenne de la préhistoire. Il y aura quinze volumes, richement illustrés comme on disait autrefois. Le premier vient de paraître, Préhistoires d’Europe. De Néandertal à Vercingétorix, 40 000-52 avant notre ère. On s’écarquille encore une fois : l’encyclopédisme aurait encore une vie après le Net ? Un livre avec des images, des pages qu’on tourne ? Ça alors.
Vous avez dit « civilisation ». Le Rembrandt de Cro-Magnon a son idée sur la question. Nous autres, depuis les 40 000 ans qui nous contemplent, avons l’air d’une mince pellicule de poussière. De celle qu’on soufflette avant de faire place nette à l’or ou au bronze. Un nuage de particules, ni plus ni moins. Des dizaines de siècles plus tard, nous voici aux portes des abattoirs de Chicago. L’excellent Jacques Damade nous en raconte l’histoire dans un petit livre, petit par la taille, énorme pour la nature de son propos. Rien moins que la mort industrielle programmée de l’espèce animale, cela dans la plus parfaite « normalité », au nom des bienfaits de la consommation courante. La mort, ici, sert de menu au restaurant. Les mêmes taureaux qui galopent sur les parois de Lascaux défilent sur le tapis roulant qui les mène à la boîte de conserve. Tout cela dans l’épouvante, les hurlements. Qui n’a pas vu ce travail de mort à la chaîne ne sait pas de quoi on parle. L’abattage industriel dont Chicago est le lieu emblématique ignore le jour et la nuit, tout comme il ignore la question platement morale de ce qu’il fait, ou comment il le fait. Qu’est-ce qu’on fait avec les animaux ? On voit ici arriver les récifs de la comparaison symbolique, d’une extermination à l’autre. Un certain discours « ultra-révisionniste» en fait son délice, mettant à égalité les bouchers de Chicago avec les nazis d’Auschwitz et de Treblinka. Ceci permettant d’annuler cela, comme c’est pratique. Damade évite bien sûr ce piège sans renoncer à poser la question « humaine ». Son essai porte d’ailleurs en sous titre « le monde humain ». Magnifique expression qui indique le vif du sujet : peut-on parler du monde où nous sommes sans passer par son contraire ? L’expression « monde humain » laisse entrevoir un monde qui ne le serait pas. C’est le même, nous crie quelqu’un dans la salle. On ne pourra pas dire, en tout cas, que quelqu’un n’a pas fait l’effort de formuler clairement la question. Comme on dit : les tenants et les aboutissants.
Michel Crépu

Lexnews

Changez de siècle, changez de pub !
Avouez que l’air vous semble familier… enfants de la pub, nous le sommes indéniablement, savons-nous cependant que nous avons eu en la matière des grands-parents qui s’en émerveillaient ou s’en étonnaient ? Tel Louis Chéronnet (1899 – 1950), historien de l’art, essayiste, critique, qui donna à lire à ses lecteurs dans les années 1930 de charmantes chroniques consacrées au développement de la publicité dans les rues et les devantures toutes parisiennes ou provinciales ; Louis Chéronnet fut toujours émerveillé par la magie des rues et vitrines parisiennes, et lorsqu’il fut prisonnier durant la Première Guerre mondiale, pour ne pas sombrer, il se remémorait une à une rues et échoppes de Paris … Les années 30 marquent le passage de la réclame, de l’homme-sandwich aux affiches et vitrines innovantes, aux prospectus à la typographie commerciale, la publicité s’impose alors et cette évolution ne pouvait échapper à l’historien de l’art. Ah, ces mannequins plus vivants les uns que les autres, et ces automates ; ces automates dans les féériques vitrines des grands magasins parisiens lors des fêtes de Noël, n’ont-ils pas fait rêver, entre flocons blancs et marrons chauds, tant de générations ? Et puis, Louis Chéronnet nous emmène aussi en voyage, en chemin de fer, visitant gares et wagons emplis de souvenirs et de mémoire de guides lorsque photographies, prospectus et graphisme s’y mêlent…et pour Chéronnet, « les lire, c’est déjà partir un peu ! »

Innovante, élaborée, plus audacieuse aussi, la

publicité de ce milieu de XXe siècle s’affiche et bouleverse la physionomie des rues et devantures avec force et fierté, la déco toujours plus inventive s’invite et les enseignes clignent des yeux et se colorent. « Sous ces impulsions diverses, une conception nouvelle devait naître qui semble bien sous le signe caractéristique de notre époque, et qui oppose à la tradition l’originalité et surtout à l’effet de style l’effet décoratif. » écrit-il, mélange de charme et de lucidité. Avec le concours de grands artistes du dadaïsme, surréalisme ou cubisme, employant le métal plutôt que le bois, le produit s’efface déjà derrière la marque et l’image de marque s’annonce. Mais, au-delà de ces plaisantes flâneries dans ce monde en plein essor de la publicité, la publicité est un monde sérieux, symptomatique d’une époque, il tisse des liens étroits entre l’art, l’édition, la typographie, la photographie ou le cinéma, les sciences et le progrès. Est-il encore nécessaire de rappeler le vif intérêt de Roland Barthes pour la force rhétorique de l’image publicitaire ? Se référant aux imprimés publicitaires, Louis Chéronnet n’écrivait-il pas déjà : « Ils visent moins à être frappants, agressifs, qu’insinuants et subtils. Ils ne se contentent plus d’être un fait d’optique. Ils ont à leur disposition toutes les fleurs de la rhétorique et tous les charmes de la matière. Ce sont des psychologies.» Pleine de fantaisie, de rêves, la publicité est aussi empreinte de cette mythologie bien spécifique, plus réelle parfois que les produits qu’elle entend vanter. Il est plaisant d’y tenter une analyse sémantique et de passer du dolus-bonus ou malus du droit romain à l’enseigne, la promotion ou réclame de la fin du XIXe siècle faite de « puff » (on parle même de « puffistes »), avant de glisser l’air de rien vers cette publicité du milieu du XXe siècle, elle toute de « bluff » et qui annonce déjà la com., le design et le fameux « buzz » de notre époque.
Il fallait l’œil averti et la plume informée d’Éric Dussert, spécialiste des recoins de la littérature et des pépites oubliées, pour rassembler et présenter ces textes de Louis Chéronnet édités sous une jolie couverture Kraft par les Éditions La Bibliothèque, et nous entrainer agréablement dans cet « Art de la pub » naissant. « La pub de Chéronnet », à lire et à diffuser.

L.B.K.

Lexnews

Jean Blot est écrivain, c’est entendu. Russe, né en 1923, haut fonctionnaire, cosmopolite, il a parcouru et vu bien des paysages, rencontré bien des personnalités ou célébrités et des femmes… Il a surtout côtoyé bien des écrivains qui sont devenus pour certains, beaucoup, ses amis ; ce sont Albert Camus, Albert Cohen, Eugène Ionesco, Lawrence Durrell, Roger Caillois… Et ses proches savent combien sont savoureux ses souvenirs de rencontres et d’amitié lorsque Jean Blot avec sa droiture, sa générosité et son humour de gentleman accepte de les partager avec ses hôtes le temps d’une soirée. Moment toujours d’intimité charmante. Or, son éditeur – « l’investigateur, l’ami », souligne l’auteur en dédicace – eut l’heureuse idée d’encourager Jean Blot à les écrire et à les réunir dans ce livre au titre évocateur « En amitié », ce que l’auteur – « pour ne pas trop ennuyer », dit-il – n’aurait osé de sa seule initiative imposer. Et pourtant quel agréable moment que de pouvoir lire et venir partager avec lui et Albert Camus, Nathalie Sarraute, Ionesco, Marcel Arland, et tant d’autres encore, ces souvenirs, ces rencontres et amitiés d’écrivains. Ce sont de réels moments d’amitié que l’auteur a bien voulu livrer dans cet ouvrage, de ceux qui touchent le cœur et l’âme, surtout lorsqu’elle est slave ! « J’aurais voulu les faire revivre. – écrit Jean Blot — De temps à autre, ici ou là, on les apercevra. On reconnaîtra partout le respect qu’ils m’inspirent et ma gratitude pour avoir prêté un sens à ma vie ». Amitiés d’écrivains, complicités littéraires faites de paroles et de gestes d’hommes. Ce sont les délicates prévenances ou attentions d’Albert Camus à son égard qui nous laissent imaginer Camus tel que l’on souhaitât qu’il fût. Jamais, cet ouvrage ne se veut biographique, ennuyeux, vous n’y trouverez, certes, pas tous les nombreux souvenirs de l’auteur – acceptera-t-il un jour ? ! – mais ces instants de réelle et profonde complicité entre écrivains, « ces amitiés aux traits bien particuliers » souligne l’auteur où l’humour et le sourire savent se glisser entre les mots ou les vers, tel ce dialogue d’une tendre amitié littéraire entre Jean Blot et Marcel Arland ou la cocasse rencontre de l’auteur avec Lawrence Durrell qui scellera une longue et joyeuse amitié qui comptera beaucoup dans sa vie. Mais, Jean Blot sait aussi ne pas apprécier ou aimer, notamment Henry Miller si lié à Lawrence Durrell ou Emile Cioran ou encore Mircea Eliade que pour notre part nous apprécions. La

différence entre lire et rencontrer un écrivain, peut-être ? On y lit ces petites anecdotes qui font sourire, et sont souvent bien plus que des anecdotes, un repas offert, un livre qui vous attend… Ce sont également les femmes, surtout les épouses d’écrivains, élégantes, belles, mais prenant parfois bien de la place ! Ce sont aussi des petites phrases d’orgueil d’écrivain qui piquent ou blessent avec la douleur de la trahison, mais qui avec le temps, prennent le doux goût des regrets amers. Mais aussi parfois la tristesse, les regrets, les enterrements, celui notamment de Pierre Emmanuel qui ouvre le livre (pour cela, on en veut un peu à l’auteur…), et qui avec pudeur se laissent entrevoir lorsque Jean Blot se souvient… de ses amis écrivains qui ne « meurent jamais tout à fait. Il suffit d’ouvrir leurs livres pour retrouver leur présence, les phrases familières, le style de pensée et de vie. On ne les a jamais perdus. » écrit-il.
Un livre attachant plein de cette générosité toute slave que sait si bien suggérer et partager Jean Blot avec ses amis lorsqu’il les souhaite heureux.

L.B.K.

C.C.P. Cahier Critique de Poésie – Janvier 2016

À la page 25 du savoureux guide qu’il vient de commettre pour les éditions La Bibliothèque, Vincent Puente écrit : « Dans son essai The Ennemies of Books, l’imprimeur anglais William Blades place le feu en première position, devant l’eau, le gaz, la chaleur, la poussière, l’incurie, l’ignorance, la bigoterie, les vers et autres vermines, les relieurs, les collectionneurs, les serviteurs et les enfants. » La citation oublie une espèce qui peut, à l’occasion, se montrer des plus malfaisantes : les libraires. Il faut dire que l’ouvrage est entièrement consacré à l’éloge excentrique et circonstancié de cette profession. On y fait, entre érudition légère et subtile fantaisie, la connaissance des plus étranges marchands : Anderson qui se laissa emmurer entre ses volumes, Barton qui cultivait la phobie du feu, les Cerque qui en tenaient pour la lenteur, Durand qui ne voulait connaître les auteurs que par leurs prénoms. On y circule entre les plus curieuses boutiques : l’Ectoplasme, spécialiste en silhouettes de volumes manquants, le fantôme de la librairie Parcifal à Dublin, l’échoppe d’un seul livre par an tenue par H. N. Grelneau, les colonnes d’Hercule (à cause de la façon d’y ranger les livres) à Gibraltar. Tout un alphabet, comme on le pressent, de gens de merveilleux commerce auquel chacun songera à ajouter un professionnel de son cru. Pour moi, ce sera Gilles Noël, dit La Pistole, libraire ambulant et analphabète qui courait l’Anjou et la Normandie avant la Révolution. Est-il digne, Vincent Puente, de figurer dans votre panthéon de rayonnages ?
Michéa Jacobi

L’OBS – BibliObs – publié le 10 juillet 2015

En 2010, un libraire était emmuré vivant. Louis-Stanley Anderson, responsable du rayon des littératures nordiques, a dû attendre quatre jours pour que les pompiers le libèrent de la labyrinthique National Bookstore de Détroit. Fondée en 1972, cette boutique, que son propriétaire avait fait grandir progressivement en achetant les appartements mitoyens, venait d’être revendue. Ce sont des employés d’une entreprise nouvellement installée qui ont donné l’alerte : ils entendaient des voix étouffées dont ils ne parvenaient pas à déterminer l’origine. Louis-Stanley Anderson a expliqué avoir survécu grâce à un garde-manger aménagé dans les réserves.
Si vous n’avez pas suivi cette édifiante histoire dans la presse, ce serait parce que «toute [l’] attention [des médias] se portait déjà sur un fait étonnamment similaire : au Chili, trente-trois mineurs se trouvaient coincés à sept cent mètres sous terre et, devant les caméras du monde entier, des moyens techniques d’une ampleur sans précédent étaient mis en oeuvre pour les ramener à la surface.»
C’est du moins ce que prétend Vincent Puente, qui la rapporte dans son ouvrage «le Corps des Libraires» (éd. La Bibliothèque). Mais il y a peut-être un autre élément qui a pu vous faire manquer la mésaventure de Louis-Stanley Anderson : elle n’est jamais arrivée.

Livres proposés à la tête du client
Il faut bien être libraire pour fantasmer de librairies. C’est précisément ce que fait Vincent Puente, qui travaille chez 7L, dans le VIIe arrondissement de Paris. Et quand il ne vend pas de livres, il écrit sur le sujet. «Le Corps des Libraires», qu’il a mis quatre ans à achever, se présente comme un guide des endroits à ne pas manquer, avec un humour qui touche au dandysme.
On y découvre la librairie de los Tres Sueños à Saragosse (Espagne), où les livres sont uniquement proposés à la tête du client. «Les choix des libraires sont fermes, définitifs et dûment facturés», note l’auteur.
Qui prétendrait avoir déjà lu le livre proposé s’exposerait à la petite humiliation publique de s’entendre dire : “Alors relisez-le. Parce qu’à l’évidence, vous n’y avez rien compris.”
Quant à la Libreria Maratoneta de Ferrare (Italie), elle laisse deux choix à ses clients : celui de payer ses achats à la caisse ou de partir en courant. Il incombe alors de semer les libraires, férus de course à pied et fins connaisseurs de tous les recoins du quartier. En cas d’échec, il faut s’acquitter du prix du livre multiplié par quatre.
« Le Corps des Libraires » s’intéresse aussi aux individus maudits par leur amour du livre. Prenons Michel Durand, libraire rendu fou lorsqu’un client lui fait remarquer qu’on «ne comprenait rien» à son système de classement uniquement par prénom d’auteur. Reconnaissons qu’il était difficile de déterminer si on parlait de Camus, Cohen, Einstein, le Grand ou le Petit à la section «Albert». Martial Defasce, représente lui le cas unique au monde d’interdit de librairie comme d’autres sont interdits de casino. Acheteur compulsif, c’est la seule mesure qu’il a trouvé pour se préserver un passage dans son appartement envahi de livres.
“La propabilité du faux est ce qui me fait marcher”
Pour tous les amoureux des livres, «le Corps des Libraires» a quelque chose de si enthousiasmant qu’on commence déjà à imaginer un road-trip sur la piste de ces endroits merveilleux. Une simple recherche sur internet suffit à ramener à la (triste) réalité. Car Google et Wikipédia sont les plus grands ennemis de Vincent Puente, qu’il tente de pourfendre en insérant des informations réelles dans son récit. Lorsqu’il présente L’Ectoplasme à Strasbourg, un endroit qui vend des silhouettes de livres destinées à combler les emplacements vides d’une bibliothèque, le quartier de la Petite France est décrit avec maints détails.
« La probabilité du faux est ce qui me fait marcher», confie Vincent Puente à la terrasse d’un café de Saint-Germain-des-Prés.
Le but du jeu est d’insinuer un doute plus ou moins profond, de rendre possible un postulat impossible.”
« Je n’ai pas de prétention littéraire, explique encore le libraire, ce dont on ne peut que douter à chaque phrase. Je veux simplement raconter une histoire au coin du feu.» Loin de lui en tout cas l’idée d’être malveillant:
Mon but n’est pas de tromper les gens, l’idée c’est de faire rire, de déclencher une tempête imaginaire.”
Cette obsession pour les histoires invraisemblables lui viendrait de trois directeurs de la Bibliothèque nationale d’Argentine (José Mármol, Paul Groussac et Jorge Luis Borges), dont il ne se remet pas qu’ils aient été tous trois aveugles.
Auteur relativement confidentiel jusqu’à cet ouvrage qui se taille un joli succès – les libraires doivent aimer mettre en valeur les livres qui parlent d’eux – Vincent Puente travaille sur le vrai-faux depuis une vingtaine d’années. D’ailleurs, son précédent ouvrage s’appelle «Anatomie du Faux» (La Bibliothèque, 2011). Et dans «Dix ans de Chine» (Orbis Pictus, 2008) déjà, il livrait un catalogue de livres soi-disant chinés : «L’Emmental, Jean-Paul Sartre, un philosophe troué» ou «Mon cul sur la blanquette, une enquête de Maigret».
En 1995, il commettait «Tractabus Orbis Animalis Incognitis», un ouvrage qui se présentait comme une traduction d’un auteur latin sur des animaux fantastiques. Quant au savoureux «Hôtels d’exception, où qui dort ne dîne pas forcément & vice-versa» (Des Cendres, 2007), un guide imaginaire d’hôtels, il est accompagné de douze précieuses étiquettes de bagages (conçues par Vincent Puente, mais chut).
Alors, lorsque le webzine Le Lampadaire le sollicite, Vincent Puente ne peut s’empêcher de soumettre un article façon «Figaro» des années 1980. Il y annonce la mort d’un bibliophile américain d’origine allemande qui avait constitué une bibliothèque de trois étages, dans la façade de laquelle s’inscrivait un visage. Visage qui correspondait à un gardien de camp de concentration nazi. «Les livres ont dénoncé le passé», se réjouit à penser Puente.
Un jour, quelqu’un s’amusera à faire la liste des libraires les plus remarquables. Parmi eux, il y aura celui qui fantasmait des libraires. Et cette histoire-là, elle sera vraie.
Amandine Schmitt

Zibeline – juin 2015

La chronique d’Alain Paire – Michéa Jacobi, xénophile

Après « Walking-class heroes » dans lequel Michéa Jacobi,  « piéton chronique » de Marseille, racontait des vies de marcheurs célèbres ou pas, « Xénophiles » est le titre de son dernier livre, paru aux Editions de la Bibliothèque, un livre qu’il présentait vendredi dernier à la librairie « Le Lièvre de Mars » , cette fois-ci sur des vies de gens, la plupart très peu connus, qui ont été des voyageurs passionnés par les autres, comme Victor Segalen, ou bien Julien Tanguy, le marchand de couleurs de Van Gogh et Cézanne. Des ouvrages bienveillants, intempestifs, inattendus, avec un usage de l’humour très intéressant, et dont on attend la suite avec impatience et gourmandise. Car Michéa Jacobi ne va pas en rester là : il a déjà écrit 676 vies, et son projet et d’en faire un ensemble de 26 volumes, avec, dans chacun, 26 vies racontées…

Par Alain Paire

Lexnews

Michéa Jacobi : « Xénophiles », Ed. La Bibliothèque, 2015.

 

Certains collectionnent comme Roger Caillois les pierres pour leur beauté ou leur étrangeté, d’autres attrapent dans leur filet des papillons admirant leurs dessins presque imaginaires avant de les laisser à nouveau s’envoler ; Michéa Jacobi préfère, quant à lui, les vies, celles d’hommes ou de femmes, célèbres ou inconnus qu’il range dans son abécédaire (26 vies exactement pour chaque lettre de A à Z) et qu’il égrène au fil de ses ouvrages pour la plus grande joie de ses lecteurs, un peu, beaucoup, jamais toutes cependant, tant pis ou tant mieux pour son éditeur !
Jacobi nous avait déjà entraînés sur les pas de ces infatigables marcheurs sur la terre ou la lune dans Walking Class Heroes (Ed. La Bibliothèque). Aujourd’hui, ce sont d’autres destinées qu’il nous donne à découvrir dans ce dernier ouvrage Xénophiles paru aux Éditions La Bibliothèque. Le point de contact, trait d’union, ici, vous l’avez compris, c’est l’étranger, l’ailleurs, ce « un peu plus loin », parfois à l’autre bout de notre terre ronde ; c’est aussi l’autre, celui que l’on croise, décide de rencontrer ou tout simplement d’en lire un jour la vie. Choix de destinées ou de destinations plus ou moins voulues, lointaines ou heureuses, destins soumis au vent qui vous pousse ou vous ballotte.
Jacobi se joue des siècles et des époques, passant du IVe siècle av. J.-C. avec Xénophile de Chalcis, qui s’imposait, au XVIIe siècle, puis revenant au premier siècle apr. J.-C. avec Quinte-Curce, ou sautant encore à cheval au travers des XIXe et XXe siècles ; il traverse, tel Ulysse, les fleuves et les mers, les pays et les empires, se retrouvant, là, en compagnie du roi des Khazars au VIIe siècle, ou ici dans l’empire des seigneurs et des samouraïs du Japon au XIXe. Dans ce voyage sur le fleuve des vies, on y côtoie des amateurs de jeunes filles, des Anglaises excentriques ou des fils de baron tel ce Prussien si bien élevé en francophile qui le demeurera profondément même après avoir visité une bonne partie de l’Europe et rêver du Nouveau Monde. Il s’était juré d’être là « lorsque la Bastille tomberait », libre pensée, des hommes et de la liberté. On y partage aussi la vie d’Esquimaux du XIXe siècle, autre époque pas si lointaine mais déjà du siècle dernier, lorsqu’ils étaient un peu moins connus ; ils s’appelaient alors encore Eskimos et non Inuits, et se prénommaient Iguimadek ou encore Apoutsiakle petit flocon de neige, vous souvenez-vous ? Ils chassaient, mangeaient du phoque et partageaient leurs mythes et repas alors avec le commandant Charcot, avec Paul-Emile Victor qui avait délaissé les mers australes et La Terra Adélie pour le Grand Nord, suivis peu après de Jean Malaurie. C’était avant que ne s’offusquent les végétariens et autres végans avec la bénédiction des firmes de sodas et autres standardisations dénommées mondialisation. Xénophiles, ce sont aussi des sages, des humanistes, des poètes ou des peintres rencontrés au fil des pages tel Claude Mac Kay, ce poète jamaïcain internationaliste (1889-1948) qui parcourut la terre entière sans jamais très bien savoir où il se sentait chez lui ou ce peintre japonais Fougitapuis Léonard Foujita, né Fujita Tsuguharu (1886-1968) qui ne sut, lui, jamais très bien choisir entre l’Extrême-Orient ou l’Occident ; c’est encore ce marchand de couleurs qui ne fût jamais riche mais qui aimait les toiles et les peintres ; Il se dénommait Julien Tanguy (1825-1894) et fut immortalisé par Van Gogh qui en fit un portait sur fond japonisant, assis, avec sa barbe drue et son allure de moine zen. Vie de farfelus, de toqués de la tique ou des valses, de passionnés ou simplement de destins d’homme. Et puis, il y a l’histoire de ce mythographe du XIXe siècle, un certain Jacobi… Non, un autre, vous dis-je ! C’est cela Xénophiles, découvrir qu’il y a toujours quelque part, ici même peut-être, à une autre époque ou celle-ci, un autre soi-même…

L.B.K.

Lexnews

Alain Lévêque, « Pour ne pas oublier- Carnets 1988-2002. », Paris, Coll. Les Cosmopolites de La Bibliothèque, Editions La Bibliothèques, 2014.

« Pour ne pas oublier » est un ouvrage écrit à l’encre aquarelle, il a les senteurs, les couleurs et la poésie des tableaux de Pierre Bonnard, des carnets de voyage (en l’occurrence 1988-2002), des souvenirs et des mélodies de la vie. « Je regarde le soleil atteindre le pin. Pas de vent. Les premières hirondelles. L’arbre se couronne de lumière ; le feuillage devient vert clair, puis vert-jaune. » Si certains prennent des photos, Alain Lévêque, son auteur, préfère quant à lui – on l’aura compris – l’instantanéité du temps et la fugacité des mots, lorsque « quelque chose, tenu à bout de mots, finit par venir à la lumière ». Il aime les arbres et les oiseaux – Moinelle, gobe-mouches gris, fauvettes grisettes ou à lunettes, mésanges à longue queue – qu’il nourrit certains étés tôt le matin et qui sait « ressentir cette joie d’oiseau revenu ici le temps de l’été ? ». Mais Alain Lévêque sait aussi mettre en garde, lorsqu’il souligne qu’« il ne faut céder au vocabulaire abstrait qu’avec prudence. Quand on l’a vérifié, éprouvé, quand le mot est devenu nom». Sage mise en garde d’une prudente poésie… Il aime aussi la mer, la Grèce, et surtout les levers de soleil : « J’écris que le matin se lève quand le matin se lève. Rasséréné par ce moindre écart entre le temps et la phrase et la phrase et le temps. » Mais Alain Lévêque aime avant tout les amitiés et les affinités électives, de celles que l’on ne crie pas sur les toits. Et, ses amis – Nitsa, Kyria, d’ici, ou déjà pour certains ailleurs… sur de mélancoliques rebétiko ou bouzouki, rient, chantent et parfois pleurent aussi… Il sait qu’« Écrire c’est toucher la main de l’autre »… Et c’est dans un style délicat ni grandiloquent ni clinquant qu’il nous laisse le suivre pas à page au grès du vent sur « la route des nuages ». Car c’est bien d’une plume qui se veut avant tout légère et poétique et du regard serein d’un moine zen – ainsi que l’illustrent les dessins accompagnant ses écrits – que l’auteur tourne les jours et les pages pour « Tenter de refaire chaque jour les premiers pas ». Mais, surtout, « Ne pas singer le moine fou – écrit-il, rappelle-t-il prudemment – Rejoindre seulement en pensée l’allégé du fardeau de poussière. » Assurément épris de Poésie notamment de Mandelstam, de littérature, de peinture (Alain Lévêque est l’auteur d’un ouvrage consacré à Pierre Bonnard) et de musique, lui qui écrit avec cette poésie sa « foi de l’être humain en sa capacité de devenir non pas un dieu (tous engloutis, en Occident, dans le naufrage d’une fausse image de l’homme) mais le pleinement vivant qu’il serait s’il n’avait plus peur de se savoir mortel. » Chuchotent alors à celui qui sait tendre l’oreille : les chiens qui rient, le chat aux yeux d’or, L’oiseau lunaire et le secret lézard vert, mais aussi la lueur des éclairs, Les orages désirés et la pluie des feuilles… et « Ébloui, on n’en croit pas ses yeux. On touche, on veut prendre, comme le fait l’enfant et on voit bien que cela échappe. On se blesse même. On est dépassé. Mais il y a les mots où le monde scintille, où ce qui s’enfuit paraît arrêté, calmé – pierres qu’on ramasse en se promenant, billes qu’on regarde en transparence. Va-t-on maîtriser l’insaisissable, réussira-t-on à l’enclore dans les vocables, comme le génie dans le flacon ? »… Au moins, ne pas oublier.

L.B.K.

Lexnews

Claude Schopp : « Une amitié capitale ; Correspondance Victor Hugo – Alexandre Dumas », Éditions La Bibliothèque, 2015.

 

« Dans cette douloureuse cérémonie, je ne sais si j’aurais pu parler, les émotions poignantes s’accumulent dans ma vie et voilà bien des tombeaux qui s’ouvrent coup sur coup devant moi, j’aurais essayé pourtant de dire quelques mots. Ce que j’aurais voulu dire, laissez-moi vous l’écrire (…) ».

Cette émouvante lettre que Victor Hugo adressa, lors des funérailles à Villers-Cotterêts de son ami Alexandre Dumas, à Alexandre Dumas Fils vous pouvez aujourd’hui, enfin, la lire et en apprécier toute sa valeur dans cet ouvrage – Une amitié capitale ; Correspondance Victor Hugo – Alexandre Dumas – présentée par Claude Schopp et dont il faut saluer la qualité. Fruit d’un travail de longue haleine, cette correspondance accompagnée d’un riche appareil critique est, il convient tout autant de le souligner que de s’en étonner, la première publiée en France aux Éditions La Bibliothèque. Bien sûr, on connaissait les forts volumes de correspondances de Victor Hugo, et sa correspondance amoureuse entretenue avec Juliette Drouet, mais d’Alexandre Dumas, en revanche, peu d’échanges épistolaires ont donné lieu à un travail de publication hormis ses Lettres à mon fils (présentées et réunies également par C. Schopp – Mercure de France 2008). Est-ce parce qu’Alexandre Dumas demeure un des auteurs les plus prolixes du XIXe siècle qu’on n’ose dès lors en rajouter ? Et pourtant…

Pourtant cette correspondance entre Victor Hugo et Alexandre Dumas est à l’image de ses auteurs d’une belle et sensible grandeur, riche de rebondissements et de vie. On y déclame, proclame, pleure, chante, dine bien sûr avec Dumas, et la lettre d’Alexandre à Hugo au sujet du panier de crevettes est exquise ; on sourit de cette amitié faite de tendresse mais aussi de rivalités qui lia cet ogre et ce géant.

Les deux hommes se sont rencontrés à Paris, au Théâtre-Français à la fin des années 1820, alors qu’ils n’ont pas 30 ans et sont encore à l’aube de leur célébrité (bien que déjà fortement engagés dans cette bataille contre les Classiques). Cette rencontre qui aura pour témoins Alfred de Vigny scellera  Une amitié capitale  qui durera toute leur vie et laissera – vouée par cette entremise en quelque sorte à ne jamais disparaître – cet échange épistolaire qui ne s’arrêtera qu’à la mort d’Alexandre Dumas en 1870.  C’est donc la vie littéraire et théâtrale, les critiques et les succès, mais aussi, bien sûr, le théâtre de la vie politique et historique de ce XIXe siècle qui se joue et se vit au travers de ces lettres à l’éloquence et à l’écriture dignes de leur auteur. « Ne laissons pas les auteurs nous juger, mais jugeons nous nous même. », écrit Dumas, lui qui saura féliciter en ces termes Hugo lors de sa nomination à l’Académie française en 1841 :

« Très cher Victor, 

Quoiqu’on ne félicite pas d’une chose due je ne veux pas que vous pensiez que j’ai appris votre nomination sans être enchanté de cette longue et tardive justice : aussi je tiens d’une main le journal et de l’autre la plume… ».

Ce sont leur vie la plus intime que ces lettres nous dévoilent entre voyages, vie amoureuse, faites de joies, de déceptions, de malheurs et d’exil, Bruxelles pour Dumas et les îles Anglo-Normandes pour Hugo loin de son ami : « Oh ! quand vous reviendrez mon ami, je l’espère que ce sera bientôt, quelle joie pour mon cœur dont la partie virile est toute à vous ; je vous aime et vous admire comme toujours mon grand Victor. », écrit encore Dumas à Hugo durant l’été 1855.

Rien – ou presque – ne viendra interrompre cette correspondance ni briser cette amitié entre ces deux grands destins aux multiples points communs qui se croisent et s’entrecroisent sans jamais se délier. Quelques brouilles sur fond de jalousie éloigneront quelque peu les deux amis, mais celles-ci sauront être biffées par les mots, l’admiration et les sentiments profonds de tendresse et d’amour que les deux amis se portent mutuellement, et ne pourront, en fin de compte, ternir cette amitié de toute une vie et peut-être même au-delà puisque l’histoire saura une fois encore les réunir côte à côte au Panthéon. Laissons Victor Hugo dans cette lettre adressée à Dumas de Hauteville House le 7 juin 1867, quelques années donc avant le décès de son ami, l’exprimer :

« Il m’est doux de savoir que vous m’aimez encore un peu après quarante ans. Votre vieil ami. Victor Hugo. »

Plus de quarante années d’Une amitié capitale scellée par ces lettres parfois époustouflantes échangées entre Victor Hugo et Alexandre Dumas, lui, qui de son vivant, avait fait graver sur le linteau de son cabinet de travail à Marly « J’aime qui m’aime », et que ces lignes écrites de la main de son ami Victor Hugo ne démentent pas :

« (…) Aujourd’hui je manque à son dernier cortège. Mais son âme voit la mienne. Avant peu de jour, bientôt je le pourrai, j’espère, je ferai ce que je n’ai pas pu faire en ce moment, j’irai, solitaire, dans le champ où il repose, et cette visite qu’il a faite à mon exil, je la lui rendrai à son tombeau.

Cher confrère, fils de mon ami, je vous embrasse.

V.H. » 

(Lettre de Victor Hugo à Alexandre Dumas fils le 15 avril 1872)

L.B.K.

Lexnews

Jean- Marie de Busscher 14-18 L’Art patriotico- tumulaire, Chroniques de Charlie Mensuel, collection Les billets de la Bibliothèque, Editions La Bibliothèque, 2014.

Il fut un temps où l’homme amassa de la terre sur les tombes de ses contemporains. Une manière de protéger et peut-être déjà d’élever ce qu’il adviendrait du corps sans vie. L’usage s’étendit, et la pierre prit le relais dans cette pratique funéraire, toujours plus complexe, toujours plus visible aux yeux des vivants, sauf à disparaître à tout jamais au gré des flammes ou des profondeurs anonymes. Il est un usage moins connu, et pourtant si familier à nos regards distraits, qui consiste à élever une grande pierre où sont inscrits les noms des combattants morts pour la France lors de la Première Guerre mondiale (la pratique sera parfois répétée après 1945). Il s’agit de l’Art patriotico-tumulaire, et il est l’objet d’un beau petit livre de Jean-Marie Busscher qui s’est passionné pour ces monuments souvent relégués au rang d’une mémoire nationale bien lointaine et qui ont pourtant tant à nous dire même si leurs fleurs sont parfois fanées…
L’ouvrage regroupe les chroniques tirées de Charlie Mensuel, ce journal bien connu dans les années 70 pour son humour et ses bandes dessinées, le frère aîné de l’Hebdo qui lui a survécu, et que Jean-Marie Busscher a écrites avec une réelle passion et connivence. Mais ce n’est pas d’humour dont il s’agit ici -même si parfois…- mais de choses bien sérieuses auxquelles s’est attaché Jean-Marie Busscher, habitué depuis sa plus tendre enfance à côtoyer ces formes grises et souvent impressionnantes pour un jeune enfant. En effet, un an seulement après l’Armistice allait littéralement s’élever de terre un foisonnement d’édifices qui atteindront le nombre de 37 708 monuments pour 1 390 000 morts, l’auteur a fait pour nous la moyenne : un monument pour près de 37 morts. Dans un élan patriotique, l’auteur souligne combien les vaincus n’ont pas su faire de même avec leurs défunts et c’est avec une fierté certaine qu’il dégage une typologie de quatre styles allant du petit monument de campagne, stèle simple entourée d’au moins quatre obus enchaînés, au monument urbain beaucoup plus imposant, sans oublier le mémorial qui, comme son nom l’indique, rappelle une bataille ou un fait d’armes. A partir de ces éléments, Jean-Marie Busscher n’a pas fait une promenade bucolique en terre patriotico-tumulaire, mais s’est littéralement laissé absorbé par l’objet de son étude, en faisant parler ce qui à nos yeux reste trop souvent absent et silencieux. Les photographies prises par l’auteur lui-même viennent en témoigner et nous le rappeler. Il suffit de le lire évoquant ces quatre poilus du Monument aux morts de Gaston Broquet à Châlons-sur-Marne près de la cathédrale pour réaliser soudainement que ces édifices ont une vie et que seuls nos yeux fatigués ne les voient plus. Ces soldats animés par la peur, le courage, la souffrance et la volonté de se surpasser parlent à l’auteur, et toutes ces oppositions, contradictions diront les pacifistes, gardent un sens rendu par le bronze ou la pierre, non seulement dans un esprit d’espace de mémoire, mais également comme témoignage laissé aux générations suivantes. Laissons- le, ici, pour quelques lignes, nous rappeler… « Dans le cirque de bois, de coteaux, de vallons, dont les environs de Verdun donnent un bel exemple, la pâle mort va désormais guetter les clairs bataillons. Le grand frémissement soyeux que les capitaines Pujo et Boireau entendent quelques dixièmes de secondes avant 7 heures, le matin du 21 février 1916, c’est le vol des premiers milliers du million d’obus qui sera tiré par les Allemands en cette fanatique journée. Il est 7 heures, la terre hurle et s’ouvre…On est en droit de se demander comment ces soldats bafoués ont pu résister – pour parler « état-major » – à une telle usure…La réponse officielle et républicaine se trouve dans le colossal monument de la Victoire et aux Soldats de Verdun, œuvre de monsieur Jean Boucher. Il suffit de le regarder pour l’y lire : En étant grand, immense et de pierre. Et comment de cette simple assurance ne pas se réconforter ? » Il ne faut cependant nullement croire ou faire de ce livre une pure apologie guerrière déplacée, il nous est donné, bien au contraire, à lire seulement et surtout comme une jolie ode à ces témoins du passé qui, si nous n’y faisons pas plus attention, n’auront bientôt plus aucune signification. L’ouvrage n’est ni rébarbatif ni universitaire, il nous propose juste de voir, de nous souvenir, un peu autrement… Jean-Marie de Busscher n’est plus depuis quelques années et a rejoint ces noms gravés, mais il nous reste de lui de belles pages qui indubitablement nous conduiront à regarder autrement ces nobles témoins de l’art patriotico-tumulaire.

Le Magazine Littéraire
La bibliothèque de Jacques Damade

C’est entre 1760 et 1830 environ que trois des ancêtres de Jacques Damade, un philosophe, un religieux et un voyageur, le comte de Marcellus, ami de Chateaubriand, constituent une superbe bibliothèque. C’est dans cette bibliothèque que son grand-père maternel puise ses lectures. Jacques Damade aussi, au cours de ses vacances, qui en garde un souvenir d’adolescent ébloui. Et lorsqu’en 1981, pour des raisons d’héritage, la bibliothèque est dispersée, Jacques Damade, alors préoccupé par de tout autres aventures, n’en demeure pas moins fort meurtri. Très engagé dans l’intertextualité, fidèle adepte de Barthes, Deleuze et Foucault, l’étudiant en lettres se dirige vers l’enseignement et le journalisme. Jacques Damade chronique les livres à Libération , rencontre une poignée d’amis qui vont ponctuer son itinéraire : l’éditeur Michel Chandeigne, l’écrivain Takis Theodoropoulos et Gérard de Cortanze qui l’entraîne au colloque de Cerisy sur Borges. La découverte de l’écrivain argentin le conduit vers Spinoza et la littérature sud-américaine qu’il recense à satiété dans le Dictionnaire Universel des Littératures des PUF, en 1993. Tout en créant avec trois amis une école privée dont il assure aujourd’hui la direction, Jacques Damade poursuit un travail éditorial aux éditions Autrement ; il participe aux livraisons sur Venise,…

Serge Safran

01/07/1997

Philosophie Magazine – mars 2014

« Paraître est une fonction vitale » Adolf Portmann.

Voilà un essai scientifique peu commun. C’est que La Forme animale, publié en 1948, est né d’une grande « joie », révèle son auteur, le zoologue suisse Adolf Portmann (1897-1982) : celle d’atteindre à « une compréhension plus vaste » des phénomènes naturels. Biologiste réputé, même si plutôt disciple de Goethe que de Galilée, le directeur de l’Institut de zoologie de Bâle éprouve un étonnement toujours renouvelé face à la prodigalité des formes animales. Taches ou marbrures, zébrure des pelages et couleurs des plumages, profil d’une tête ou courbe d’un coquillage, c’est d’abord cette beauté profuse qu’interroge Portmann et que les éthologues, en général, délaissent : après tout, ces motifs ne sont-ils pas, selon la doxa darwinienne, de simples « fonctions », conquises à force d’avantages adaptatifs, et visant à la conservation (camouflage) ou à la reproduction (parade sexuelle) ? Avec un art minutieux, rigoureux, amoureux de la description – appuyé de superbes dessins –, il nous montre au contraire les limites d’une telle interprétation. S’il ne s’agissait que de fonctions, on ne s’expliquerait pas en effet une telle variété – seule une poignée de motifs serait nécessaire.

D’où l’hypothèse d’« apparences inadressées »  : une beauté quasi gratuite puisqu’elle n’a aucune autre raison que purement expressive. L’élégance singulière d’un animal relève en effet d’une « autoprésentation ». Elle obéit à une loi de distinction, entre espèces, sexes, stades de maturité. L’hypothèse de Portmann est d’autant plus convaincante qu’elle n’invalide pas la théorie darwinienne mais l’englobe dans une conception élargie de la vie biologique, où il ne s’agit plus seulement de survie mais d’une vitalité autrement plus profonde : « paraître est une fonction vitale », note-t-il avec des accents philosophiques qui n’ont pas échappé aux lecteurs enthousiastes que furent Merleau-Ponty ou Arendt. La pulsion de singularité ne serait donc pas le propre de l’homme mais une loi du vivant. La preuve par l’allègre chatoiement du règne animal.

Par Philippe Nassif

Les Observateurs – 20 janvier 2014

Jan Marejko – Philosophe, écrivain, journaliste

Non, le grand suisse, ce n’est ni Federer, ni Wavrinka, mais Adolf Portmann, qui s’est voué toute sa vie à la défense du vivant et surtout à la joie que nous prenons à le contempler. Il est aujourd’hui décédé, mais il n’est pas un « has been », au contraire. L’un de ses derniers livres, La forme animale, vient d’être retraduit et préfacé par Jacques Dewitte.[1]

J’ai été mis pour la première fois en contact avec la pensée d’Adolf Portmann par l’intermédiaire d’une histoire, celle de la fauvette grisette. Ce petit oiseau développe un très beau chant, riche, bigarré, au printemps, avant la saison des amours. Lorsque cette saison arrive, son chant s’appauvrit, devient binaire. Il signifie soit qu’il veut s’accoupler, soit qu’il ne le veut pas.
Quelque chose se passe, dans le monde du vivant, qui ne peut pas être inscrit dans une logique de survie ou d’adaptation au milieu. L’homme ne s’adapte pas à son milieu avec les conséquences écologiques que l’on sait. L’animal s’y adapte-t-il ? Beaucoup mieux que nous, mais son activité ne peut pas être réduite à une dépense d’énergie pour survivre et se reproduire. Si c’était le cas, jamais la fauvette frisette ne chanterait. Impossible en effet d’inscrire son beau chant dans une logique darwinienne. Chanter comme elle le fait au printemps, ne lui sert à rien.
Pour Portmann , il y a beaucoup d’activités dans le vivant qui ne servent à rien. Nous devrions leur porter beaucoup plus d’attention. Non pas pour faire quelque chose encore, non pas pour être plus efficace et précis, mais pour retrouver la nature, sa merveilleuse présence, la gratuité du spectacle qu’elle nous offre. Oui, nous l’avons perdue, la nature, sous des théories réduisant le vivant aux hasards d’une machinerie génétique.
L’oeuvre de Portmann est une protestation contre cette réduction. Il espère que nous pourrons réapprendre à voir les formes animales et à les contempler. C’est par cette contemplation que nous pourrons dépasser la triste alternative entre darwinisme et créationnisme. Les formes animales n’est pas un ouvrage contre l’évolutionnisme. Il nous invite seulement à dépasser cette théorie encore toute-puissante aujourd’hui sur les esprits. A la dépasser pour nous émerveiller devant ces formes ! Pour lui, la recherche doit déboucher sur l’émerveillement devant la nature, pas sa domination à des fins utilitaires.
Emerveillement devant les plumes des oiseaux par exemple. La beauté de leurs coloris, de leurs formes, ne sont en rien nécessaires à leur survie. Leur luxuriance s’offre pour ainsi dire « en plus » à notre regard, tout comme le maquillage, chez une femme, est « en plus ». On pense aussi aux belles coiffes des Indiens d’Amérique du Nord qui sont comme un hommage à la beauté des oiseaux et une façon de les remercier d’être là.
Pour les modernes, du moins pour une partie d’entre eux, cet hommage et ces remerciements sont inutiles, tout comme l’infinie et luxuriante variété des plumes, des pattes, des corps vivants. Cette variété, selon eux, ne fait que nous distraire dans nos efforts quotidiens pour rentabiliser, maximiser, bref faire des profits. Curieux comme on dénonce à tour de bras l’horreur économique du capitalisme, mais comme on se tait devant une approche matérialiste du vivant ! En 1999, un paléontologue chinois observait : « en Chine, on peut critiquer Darwin, mais pas le gouvernement. En Amérique, on peut critiquer le gouvernement mais pas Darwin. »[2]

Adolf Portmann nous parle de ses émotions lorsqu’il dessinait, encore tout petit, des animaux, des insectes, des vers de terre. Lui qui était devenu le célèbre directeur du zoo de Bâle n’avait pas oublié cette parole du Christ déclarant que si nous ne redevenons pas des petits enfants nous ne pourrons pas entrer dans le royaume des cieux. Avec Portmann, nous commençons à y entrer.

Jan Marejko, 20 janvier 2014

[1] Adolf Portmann. La forme animale, Editions La Bibliothèque, Paris 2013. Préface de Jacques Dewitte.
[2] Wall Street Journal, 16 août 1999. Rien n’a changé depuis lors. Mais le darwinisme est en débat comme on peut le voir dans de nombreux articles et ouvrages, par exemple :

  • Ilya Prigogine, « L’incertitude, c’est la vie », Le Point, juillet 2006.
  • David Berlinski, « The Deniable Darwin », Commentary. June 1996.
  • Bertrand Louart, Le vivant, la machine et l’homme, 2013.
  • Michael Denton, Evolution, une théorie en crise, Paris, 1988. Traduction française.
  • Jean Staune, ancien chargé de cours à l’EPFL, Au-delà de Darwin. Pour une autre vision de la vie, Jacqueline Chambon Éditions, 2009.

Poupée de cire, Poupée de son… – Lexnews

 

 

 

Ce premier petit ouvrage signé Jean-Roche Siebauer se veut avant tout rêverie, rêverie où se glissent les mystères et les charmes des songes, troubles et frémissements transmis ; rêves diurnes, songes éveillés ou plus sûrement encore fantasia écrite que l’auteur laisse simplement s’envoler… On y rencontre ainsi Diane et le cerf, Alice et son auteur, bien sûr, et Lolita, « Lolita, elle, c’est démone, succube à la moue molle », mais également la poupée du peintre Kokoschka … Le décor est planté, le titre l’annonçait : Nymphes, sirènes, poupées, anges et autres larves. Il aime les papillons, J-R Siebauer, et plus encore les chrysalides et les métamorphoses ; et pour ce cabinet de curiosités bien à lui, singulier, y laisse filtrer un certain éclairage ou une étrange brume où s’entrelacent rêves et réalités, petites filles et fées, émerveillements troublés et merveilleux tremblés. Il songe aux nymphes comme aux œuvres perdues qui ont pour lui « la beauté des impossibles ; ce sont des ondes, comme la libération d’un gong bien après qu’il s’est tu ». Plus proche de Gradiva que de Zoé – même si on y croise Barbie, cette anti Lolita – adoptant, une écriture déliée, non réfléchie au sens littéral de non-prudence, aux accents parfois malicieux et aux sonorités poétiques, l’auteur s’avance presque en somnambule sur son fil. Se croisent aussi page après page, Ulysse et Actéon, des poètes, quelques dandys, des entomologistes, mathématiciens, médecins ou illustres et curieuses personnalités, mais aussi Mélusine, ses sœurs et autres cousines, des Naïades et Néréides proches des fontaines et sources lascives… Images, jeux de miroirs et illusions se succèdent, s’enchainent, parfois s’effacent ou reviennent. Une succession de décors flottants, de kaléidoscopes aux étranges perceptions hypnotiques donnés par une écriture rêvante où s’entremêlent littérature, mythologie et légendes. Un livre assurément pour lecteurs sans soucis. « On ne se méfiera jamais assez, de ces rives vagues, de ces rires cristallins comme l’onde, de ces histoires d’eau, de ce chaos. Là est la vase où pourrissent, dans cet entre-deux mi- terre mi- eau, glauques et flous, des cerfs morts, des ophélies pâmées, des narcisses fanés. Non loin passe une barque que guide un austère professeur ; là se dévêt une déesse, çà et là volettent des demoiselles, des papillons. Ce sont les bords d’une rivière, et c’est à l’écart de la ville, hors les murs… » A moins que la Nymphe Syrinx une fois encore ne s’enfuie…nous laissant entendre que l’écho d’un fluet roseau…

L.B.K.

Jean-Roch SIEBAUER : « Nymphes, sirènes, poupées, anges et autres larves. », Paris, Ed. La Bibliothèque, Coll. Les Billets de La Bibliothèque, 2013, 89 p.

www.lexnews.fr

Jean-Roch et les nymphes

Aux origines, on trouve la zoé, forme native et frustre, et à l’autre bout de la chaîne la Lolita. Entre les deux, il y a tout un monde de Nymphes, sirènes, poupées, anges & autres larves, sans compter les lapins, les chats au sourire indélébile et toute une bande de savants, artistes, philosophes et autres penseurs dont l’activité consista à se pencher méticuleusement sur le cas des petites filles troublantes, des créatures féériques et des concrétions mythologiques.
Jean-Roch Siebauer, libraire marseillais à l’enseigne du Lièvre de mars (c’est dire s’il maîtrise son Alice) a entrepris de créer un cabinet de curiosités où il a accumulé références bibliographiques et petits faits incertains relatives aux créatures charmantes de l’onde, de l’air et du boudoir. L’ensemble est fort riche, au point qu’il ne manque sans doute que la fiche qui pourrait être consacrée – si l’on était un plaisantin – au mouchoir brodé, ou, plus utilement, à la serviette-éponge… (la culotte blanche et socquettes n’étant pas ici négligées) tant la nymphe est aqueuse.
La palme, puisqu’il en faut une, chacun pourra la décerner, qui à la poupée de Max Ernest, qui au petit théâtre anatomique de Frederick Ruysch ou aux statues de cire de Fragonard frère, qui au regretté Traité des nymphes de Kallimakhos, l’auteur aux huit cents livres perdus, qui au polygraphe byzantin Michel Psellos qui plaçait dans son classement De Daemonibus l’Homme au même niveau (bas) ou presque que les nymphes, succubes, lamies et fées. Curieux, non ?

www.lekti-ecriture.com/blogs/alamblog

L’éloge du royaume des fées

Dans Les Billets de la Bibliothèque on compte déjà le Supplément inactuel au bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés de François Kasbi. Auquel il faut ajouter, pour lecteurs amoureux d’érudition fantaisiste et d’une mécanique des mots parfaitement huilée, Nymphes, sirènes, poupées, anges et autres larves de Jean-Roch Siebauer dédié «à la femme de Nicolas Vassiliévitch Gogol et aux Vivan Girls». Dès sa préface écrite sous le signe du chaos, du cosmos et de l’ornementation, et les auspices du médecin et alchimiste suisse Paracelse, des Grecs et du jésuite portugais Antonio Vieira, l’auteur nous avertit : ceci est «un chaos d’objets, d’images, de textes, de mots – des fragments de lectures, de regards, de trucs et de machins». Un petitlivre comme un grand cabinet de curiosités littéraires. Où l’on s’embarque avec Alice pour une promenade à fleur d’eau ; où l’on assiste au désespoir de Kokoschka face à sa poupée de chiffon ni vivante ni morte ; où l’on croise «Ulysse, l’Odieux, lié au mât» puis, à quelques sauts de lignes, Mélusine, Actéon, une poignée de mathématiciens, d’obscurs entomologistes, d’illustres scientifiques et photographes, quelques libertins du XVIIe siècle, un céroplasticien florentin, un polygraphe byzantin du XIe… Belle assemblée qui pénètre l’antre des nymphes, chimérique et ô combien charnelle, peuplée de sirènes, de vierges, de poupées, de chrysalides, d’anges et de dragonnes, de démones et de chasseresses. Et autres créatures d’un monde flottant dans lequel on s’immerge avec délices.

MARIE GODFRIN-GUIDICELLI

www.journalzibeline.fr, actualités culturelles en région PACA, et au délà – Mai 2013