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JACQUES DAMADE, La Bibliothèque : un curieux avisé

Pourquoi les étudiants d’HEC ne planchent-ils pas sur le cas de Jacques Damade ? Amateurs de business modèles et futurs héros du marketing tireraient grand profit à analyser l’aventure de sa maison d’édition, La Bibliothèque, créée en 1992, année de la naissance de sa fille.

En  dix-huit ans d’existence, La Bibliothèque, très discrètement installée aux confins du 17e arrondissement de Paris, a créé et enrichi un catalogue fort aujourd’hui d’une cinquantaine de titres, vendu environ 40 000 livres et cela, sans commerciaux, ni attachée de presse, ni publicité …
La Bibliothèque publie 3 à 4 titres nouveaux chaque année (au prix public de 12 à 24 euros), réalise un chiffre d’affaires de 35 à 40 000 euros et reste tranquillement, au fil des ans, à l’équilibre. Quand elle dégage un (petit) profit, il est instantanément réinvesti dans l’outil de production, avec par

exemple l’édition d’un nouveau catalogue.
Chaque livre bénéficie d’un tirage moyen de 1 000 à 1 500 exemplaires, qui s’épuise en deux ou trois ans, l’équilibre étant atteint aux alentours de 600. On peut comparer ces chiffres avec ceux des ventes d’un premier roman chez un éditeur prestigieux, qui souvent culminent à 300 ou 400 exemplaires. Beaucoup d’écrivains connus, appréciés de la critique, publiés sous une jaquette célèbre et mis en place par un service commercial bien rodé, ne vendent d’ailleurs guère plus de 2 000 exemplaires de chacun de leurs livres.
Dans ce contexte, Jacques Damade devrait se féliciter des 1 400 exemplaires vendus du Dernier Corsaire de Félix de Luckner (le « Nelson allemand »), édité en 2006 par La Bibliothèque.

« Je suis un amateur, explique Jacques Damade. Au sens ancien du terme. Si j’avais l’obligation de résultats financiers, je passerai ma vie à monter des dossiers de subventions ou à courir derrière les auteurs à succès. Je ne publie que ce qui m’intéresse, que ce qui a suscité ma curiosité. C’est une forme de liberté assez estimable. »

Sa liberté, Jacques Damade la doit à une autre de ses entreprises. Successivement vendeur à la Fnac Sports, pigiste au service livres de Libération, professeur de français (une activité qu’il exerce toujours), en 1982, avec des amis, il a créé une école privée, le Cours Saint John Perse, qui accueille des élèves du secondaire en délicatesse avec l’enseignement traditionnel. Ce qui ne l’empêche pas d’obtenir, là encore, des résultats plus qu’honorables : 70 % en moyenne de réussite au baccalauréat

 Aux bons soins de la reine Margot
« Ce qui m’a incité à tenter cette aventure d’éditeur, raconte-t-il, c’est la vente dans les années 80 d’une bibliothèque familiale, constituée entre 1650 et 1835 et domiciliée dans le château d’un de mes ancêtres, Martin du Tirac, vicomte de Marcellus. Je ne m’y étais jamais particulièrement intéressé, mais quand elle a disparu, j’ai voulu à ma manière la reconstituer. Et, peut-être, me donner une occasion de retrouver mon grand-père qui y passait sa vie et m’y laissait entrer. C’est pourquoi j’ai inscrit au fronton de ma maison cet aveu de Borges : ‘‘ Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n’en suis jamais sorti.’’ »

Le château de Marcellus avait été bâti sur une demeure de la reine Margot, d’où la légende familiale, qui fait remonter l’origine de cette fameuse bibliothèque à Marguerite de France elle-même, ce qui expliquerait la présence dans la collection de très belles éditions de la fin du XVIe siècle.
Cette généalogie justifie-t-elle que la maison d’édition se soit très largement dédiée à l’édition ou la réédition de textes anciens ? Les dix ouvrages publiés les premières années ne dépassaient pas 1835. Aujourd’hui, le catalogue s’est rapproché de l’époque moderne, puisqu’outre Pline, Bossuet, Dumont d’Urville, l’abbé Raynal ou Choderlos de Laclos, il abrite aussi Chateaubriand, Byron, Poe, Dumas, Renan, Baudelaire, Jean Lorrain, Henri de Régnier, Montesquiou ou Proust …
« J’aime ce qui parle du passé, dit Jacques Damade. Je n’éprouve pas le besoin de justifier cet attachement. C’est au moment de la lecture qu’on peut éventuellement se demander si le mode de vie des Tupi Kawahib que décrit Lévi-Strauss apporte un éclairage à notre propre mode de vie. Mais, ce n’est pas indispensable.  Ce qui me meut, c’est la curiosité… Quand on m’a proposé La Vérité sur le marquis de Sade, un texte de Charles Henry, héritier des Encyclopédistes et préparateur de Claude Bernard, ce qui m’a intéressé, c’est son point de vue, son acribie. Sur Sade, généralement, on ne publie que des textes de fanatiques ou de délirants ; rarement ceux de scientifiques qui veulent seulement raconter, sans romantisme ni excès. »

Même si près de 80 % de son catalogue est tourné vers les textes anciens (enrichis et éclairés de confrontations ou controverses et de préfaces érudites ou spirituelles), Jacques Damade publie aussi quelques auteurs contemporains comme Pierre Lartigue (Le Ciel dans l’eau, Angkor ; Léger, légère ; L’Or et la Nuit…). Il s’enorgueillit d’avoir donné à ce dernier (disparu en 2008) son best-seller : 1 600 exemplaires vendus pourL’Inde au pied nu.
«  Je suis fier de l’avoir publié, dit Jacques Damade. C’était un poète et c’était mon ami.  J’aime l’idée de cette relation entre un éditeur et son auteur. Je suis aussi très heureux quand je parviens à faire revivre des choses rares ou à donner, grâce au livre, réalité à une utopie. »
C’est ainsi que, avec Paris 1860, La Bibliothèque a donné corps, un siècle et demi plus tard, au projet de Baudelaire de publier une édition de ses Tableaux parisiens, illustrée par le graveur « fou furieux » Meryon, projet que l’internement de ce dernier à Charenton fit avorter.

Ouvrir l’appétit du lecteur
« Mes livres sont des apéritifs, qui donneront envie de retourner chez l’auteur. J’entrebâille une porte. Par exemple, j’espère que les lecteurs de la traduction française d’Oronoko voudront en savoir plus sur l’œuvre d’Aphra  Behn, la première femme de lettres du monde anglo-saxon à avoir vécu de sa plume et, à ce titre, icône des féministes américaines. Elle fut aussi une des rares de son milieu, au XVIIe  siècle, à s’intéresser à la cause des Noirs… »

Presque tous les ouvrages de La Bibliothèque sont faits sur le même moule : 100 à 120 pages, papier Vergé ou Munken, caractères Palatino ou Garamond, dos cousu, format unique – 12 x 17 cm –, couvertures uniformes en typographie (seule varie la couleur), ornées au centre du même bois gravé de Rima Shaw.
« J’ai voulu, dit Jacques Damade, donner à mes livres les armes du livre : ce sont des objets soignés qui ont tous un air de famille, qu’on reconnaît immédiatement. Ce qui paraît indispensable pour un éditeur comme moi,  parcimonieux mais soucieux d’être reconnu par son public de curieux. Je crois que j’y suis parvenu : pour un petit nombre, La Bibliothèque existe et je m’en émerveille encore… La première fois que j’ai vu un de mes lecteurs dans le métro – il était plongé dans Professeur de beauté, un dialogue entre des textes de Robert de Montesquiou et de Proust – je l’ai embrassé… »

Propos recueillis par H. L.

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« Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n'en suis jamais sorti. » Jorge Luis Borges