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En attendant Nadeau – n°23, décembre 2016

La viande crue
par Steven Sampson

Abattoirs de Chicago : Le monde humain, de Jacques Damade, décrit l’essor fulgurant de l’industrie de la viande au milieu du XIXe siècle aux États-Unis ; dans À l’abattoir, Stéphane Geffroy raconte sa vie d’ouvrier dans une usine bretonne contemporaine, où il travaille depuis vingt-cinq ans. Leurs livres décrivent une réalité que l’on préférerait ignorer mais à laquelle on ne peut plus échapper.

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Jacques Damade, Abattoirs de Chicago : Le monde humain. La Bibliothèque, 96 p., 12 €
Stéphane Geffroy, À l’abattoir. Seuil, 96 p., 7,90 €
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Aficionados du steak tartare, s’abstenir : la lecture de ces minces volumes pourrait transformer le plus affamé des carnivores en végétarien !

Pourtant, au premier abord, celui de Jacques Damade fait figure de simple objet décoratif : appartenant à la collection « L’ombre animale » – appellation lyrique –, il est imprimé sur du beau papier et sa couverture porte un joli dessin à l’encre noire, le tout évoquant un élégant recueil de poésie.

La prose de Jacques Damade – à la fois auteur et éditeur du texte – ne déçoit pas. Bercé par une langue délicate et sensuelle, le lecteur met du temps à saisir la violence du propos, pourtant exposée dès la deuxième de couverture : « Ville champignon, ville née du marais, d’une poignée d’Indiens au bord d’un lac, c’est cette histoire que nous allons suivre, voir le monde humain surgir d’une plaine immense et sauvage, histoire des abattoirs de Chicago, histoire troublante, inquiétante, révélatrice de ce qui nous arrive, nous entoure, nous enveloppe. »

Chicago-champignon, ville digne de la science-fiction, génératrice de fléaux inimaginables. Sauf qu’ici il ne s’agit pas d’un fictif nuage toxique, tel qu’on le trouve dans Bruit de fond, roman de Don DeLillo, mais de faits réels, amplement documentés par l’auteur.

Pour un lecteur natif du Midwest, ce livre fait mal. Parce que, soyons clairs, selon la vision manichéenne de Jacques Damade, le malheur vient de là-bas, c’est sur les rives du lac Michigan qu’on trouvera sa source : « L’allégorie Chicago comme un exemple, une matrice du monde humain, Chicago où tout a commencé. »

Le Vieux Continent serait-il l’héritier de sa propre progéniture ? Sa culture pathologique serait-elle issue d’une enfance outre-Atlantique ? Le Nouveau Monde a beau être colonisé par des Blancs venus d’ailleurs – de France, d’Espagne, d’Allemagne, d’Angleterre –, ces immigrants ne sont pour rien dans le massacre animalier ou le génocide humain. Fraîchement arrivés de l’Europe, ils étaient encore civilisés.

Alors, à qui la responsabilité de cet holocauste ? Il s’agit apparemment d’un processus semblable à l’évolution lamarckienne : dès leur descente des bateaux, ces Blancs bienveillants se sont métamorphosés, devenant des Américains.

Qu’est-ce que l’homo americanus ? Est-ce l’être libéré de toute contrainte, génétiquement modifié par son implantation dans un paysage sauvage, livré alors à ses pulsions destructrices ? « Le monde humain va en prendre le rythme, la terre sans limites, l’hybris. L’extraordinaire vitalité du Middle West va se transmettre au monde humain : l’absence de frein, de scrupule, d’humanité envers les bêtes et les hommes, l’audace, l’exploitation à tout va, la disproportion et la toute-puissance de Cincinnati, puis surtout de Chicago et de son appareil industriel. Je le perçois dans les courses effrénées des bisons, l’horizon sans fin, la démesure et l’absence de limites. Le monde humain, quels que soient ses prétentions, son orgueil, son amnésie et son désir d’émancipation, est inclus dans le monde naturel. »

Autrement dit : l’homme se confond avec la faune et la flore. Cette étiologie s’appuie sur Merleau-Ponty et sa définition de la nature : « notre sol, non pas ce qui est devant, mais ce qui nous porte ».

Tel paysage, telle architecture : celle de La Villette, sinueuse et élégante, esthétise l’extermination des animaux, preuve de la supériorité morale d’une vielle civilisation : « les édifices sont en pierre, ou en métal, le portail majestueux, avec ses grilles de fer forgé, flanqué de deux imposantes statues représentant une femme et un bœuf, et l’abattage d’un bovin, son pavement, ses deux rotondes, sa tour carrée gendarmée à son sommet par le cadran d’une horloge, le monumental hall aux bœufs, belle ossature de verre et de fer à la manière de Baltard, la superbe Fontaine aux Lions de Nubie de Girard qu’on avait déplacée de la place du Château-d’Eau (actuellement place de la République) à La Villette et qui servait d’abreuvoir, le soin extrême de chaque édifice jusqu’aux boyauderies en pierre à coins de brique au bord du canal Saint-Denis ».

On ne peut qu’admirer cette ode à l’architecture parisienne, composée par un fin connaisseur de la capitale, auteur d’un précédent livre sur les îles perdues de Paris. Quel contraste avec The Yards, les abattoirs de Chicago, dont les structures sont efficaces et monstrueuses ! De sorte que la tuerie y est encore plus sauvage, comme le démontre une étude comparative : en 1883, on a tué 1 878 944 bovins à Chicago, contre 184 000 à Paris. En ce qui concerne les porcs, les chiffres sont de 5 640 625 pour ces Américains féroces, contre un dérisoire 170 465 à La Villette.

La mécanique de la mort est-elle une invention des Yankees ? Auschwitz plane inévitablement sur ce genre de discussion, les accusations fusant des deux côtés de l’Atlantique. Jacques Damade ne déroge pas à la règle, invoquant Günther Anders pour comparer The Yards à la Shoah, tout en s’en excusant.

Est-ce pertinent ? On se souvient d’un livre paru il y a une douzaine d’années, L’ennemi américain. Selon l’analyse de Philippe Roger, la « matrice » du monde actuel n’est pas la géographie américaine mais la grille de lecture qu’on y applique. Roger décrit un arbre généalogique dans la pensée française qui puise ses racines dans l’œuvre de Buffon : le climat de l’Amérique aurait induit une « altération » et une « dégénération » touchant toutes les formes de vie, « conséquence inéluctable du simple déplacement spatial des espèces (l’humaine comprise) d’un climat à un autre, d’une terre à une autre terre ».

Jacques Damade est-il un disciple de l’auteur de l’Histoire naturelle ?

Si Abattoirs de Chicago manie la langue française de manière poétique afin de décrire des paysages lointains, dans le récit de Stéphane Geffroy, À l’abattoir, on assiste à une inversion du processus : sur un ton et simple et direct, ouvert et presque naïf, le narrateur révèle la monstruosité d’une vie passée ici, en France.

Peut-on encore tenir les Yankees pour responsables ? Stéphane Geffroy travaille depuis vingt-cinq ans dans un abattoir de Liffré, petit bourg de 4 000 habitants près de Rennes. Son établissement de 200 personnes fait partie d’un groupe industriel qui possède également une unité de 1 000 personnes à Vitré et une autre, de 400 employés, à Trémorel. Geffroy ne précise pas l’identité de ce groupe.

À l’abattoir décrit un univers éloigné de l’image d’Épinal qu’on peut avoir de la Bretagne. Stéphane Geffroy est affecté à la tuerie, l’un des trois grands ateliers dans un abattoir (avec la triperie et le désossage), où « la bête entre vivante d’un côté, et elle en ressort sous forme de deux demi-carcasses prêtes à être découpées de l’autre ». La tuerie est sans doute le plus difficile des ateliers, à cause du bruit, de la cadence rapide du travail et des températures extrêmes en hiver et l’été. Pour ne pas parler des odeurs, celles des peaux fraîchement arrachées, et celles des graisses qu’on coupe. Et enfin, le sang qui gicle tout au long de la chaîne, qui continue à éclabousser malgré la tentative d’en recueillir autant que possible au début du processus.

Les ouvriers rentrent dans un « corps-à-corps avec la bête dépecée », utilisant des couteaux pour la majeure partie du travail, employant de temps à autre des scies électriques ou des pinces pneumatiques. Stéphane Geffroy décrit un « travail de combattant », auquel il applique tout son corps pendant deux ou trois heures d’affilée, les poignets, les bras, le dos, les épaules et les genoux, restant toujours debout.

À la tuerie, comme à la triperie ou au désossage, il n’y a aucune ouverture sur l’extérieur. De plus, Geffroy et ses collègues opèrent dans un espace très réduit, la chaîne nécessitant un rapprochement des opérations. À chaque poste, on a une minute quinze pour effectuer le boulot, après quoi une sonnette indique que la chaîne va avancer. Geffroy compare ces conditions à un vieux film « du genre Charlot ». En effet, on y trouve quelque chose d’anachronique, comme si l’abattoir de Liffré sortait directement du XIXe siècle, du Chicago décrit par Jacques Damade. Et pourtant…

Confronter ces textes soulève non seulement la question de la consommation de viande – a-t-on encore envie d’être carnivore lorsqu’on comprend tout ce qui se passe en amont ? – mais plus largement celle du traitement du « réel » dans la littérature contemporaine. Jacques Damade s’y attelle au début de son essai : « Qu’est-ce que le réel, ou plutôt qu’est-ce que notre réel ? » Sans doute Damade n’a-t-il jamais travaillé dans un abattoir ; en même temps, son texte paraît plus authentique que celui de Stéphane Geffroy.

La qualité première d’un livre est-elle sa littérarité ? Ou est-ce plutôt que, en face du réel, notre seuil de tolérance est assez limité ?

Steven Sampson

« Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n'en suis jamais sorti. » Jorge Luis Borges