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Joy Coulentianos : May


C’est un joli et étrange ouvrage que ce livre nommé simplement « May » de Joy Coulentianos et traduit du grec par Jacques Darras ; une douce étrangeté qui vous enveloppe, happe et ensevelit.
Deux femmes, deux sœurs anglo-saxonnes, la quarantaine, quelques jours ensemble, de nouveau, sur cette île, quelque part en Grèce ; la mer, les crêtes, l’Acropole et le vent qui siffle, hurle parfois… L’une, May, raconte ses amours tout juste vécues, intenses, pulsionnelles, et se souvient, surtout, passionnément meurtrie, de cet amour au deuil encore suspendu, revenant inlassablement, et puis de cet autre encore qui l’appelle, l’obsède, la perdra peut-être de nouveau pour toujours, qui sait ?….Mais ici, rien d’un banal roman ; non, ici, c’est l’atmosphère de cette Grèce au soleil mordant, aux nuits sans fin, Grèce orthodoxe avec ses cimetières et ses rites d’un autre âge, secrets et envoûtants. Là, dans les grottes éternelles, cachées au-dessus de la mer Égée, et les tas de débris d’os, l’amour affronte sans complaisance la mort, un questionnement ininterrompu dans un dialogue mêlant l’érudition et le tendre sérieux de l’une, la sensualité et l’imagination de May, la mythologie, les rites chrétiens, orthodoxes, protestantisme et paganisme… Un dialogue où s’immiscent la narration, l’ivresse, le Zeïbeitico, la sensualité, les blessures et l’angoisse des nuits sans réponses. Chacune, à sa manière, tente de comprendre et d’expliquer ce qui fait qu’elle est, elle, « May ». On ne sait pas grand-chose d’elle, de cette femme passionnée, énigmatique, tombée amoureuse un jour d’un écrivain grec mort, pas plus sur l’auteur, Joy Coulentianos, en dehors de ces tendres et émouvants souvenirs que nous donne à lire Jean Blot dans sa postface. Comme un sarcophage ouvert dans la lumière crue de la lune, se superposent les héroïnes : l’auteur, son héroïne May, et celle encore de « Dis-moi qui aimer… », ce livre écrit par cet écrivain grec, avant May. Mais, « Qui est May » ? (« Qui aimer ? ! ») – Tous, lui disent : « May, tu ressembles à l’héroïne de « Dis-moi qui aimer… » ; sortilège, fatalité ? Ce sont les vents de la Grèce, ceux qui harcèlent, obsèdent, et ses dieux – Dionysos ou Bacchus, Hadès, Pan – qui soufflent, tournent les pages, faisant ensevelir les morts, ouvrant les tombes, les esprits et les âmes, et regardant souffrir, mourir, agoniser les vivants de leurs blessures et de leurs peurs trop humaines. Putains, amours, maquereaux, rêves, mort, sexualité et éternel féminin irriguent les veines de ces pages comme le vin, oublieux, submergeant et solitaire. Un livre d’une étrange force tel un poignard ciselé par sa propre victime. Il faut l’ouvrir comme on accepte de regarder le soir venir et la nuit grecque approcher, le temps d’un étrange songe, d’un amour éperdu, d’un livre…

L.B.K.

Le Lorgnon mélancolique – 24 février 2017

Notes d’Amérique

 

Voilà un petit livre bien singulier qui tombe à point alors que l’Amérique rejoint, retrouve à l’occasion d’une élection ses « fondamentaux ».
Notes d’Amérique est un inédit de Rudyard Kipling traduit et publié pour la première fois en français grâce aux soins de Jacques Damade des Éditions La Bibliothèque.
En 1889, alors âgé de 23 ans, Rudyard Kipling traverse les États-Unis en tant que jeune reporter du journal anglo-indien The Pioneer. Il arpente le pays tout entier, visite San Francisco, pêche le saumon, côtoie des cow-boys et des industriels, traverse Yellowstone, visite les abattoirs de Chicago. Ses notes sont surprenantes à plus d’un titre. C’est un « rapport d’étonnements » d’un Huron à la manière de Voltaire, d’un Usbek sorti des Lettres persanes ou plus exactement d’un Britannique pur style, droit dans ses bottes de colonialiste-impérialiste qui débarque chez d’anciens colonisés expérimentant une société d’un type nouveau qui deviendra un siècle plus tard le monde globalisé dans lequel nous vivons. Sous le regard de Kipling, à la fois attentif mais aussi bourré des préjugés d’un anglo-saxon frotté aux mœurs du sous-continent indien, surgit l’Amérique des origines, celle qu’on ne voit plus parce qu’elle s’est diluée dans l’air que nous respirons. A un moment de son récit Kipling déclare: « Une personnalité trop affirmée a toujours été un obstacle aux voyages ». Peut-être pas, car ce sont précisément les raideurs, les principes et pré-conceptions culturelles du sieur Kipling qui, par contraste, par irritation et répulsion allais-je dire – permettent de révéler la teneur même de la civilisation américaine dans tout ce qu’elle a d’irréductiblement idiosyncrasique, de rédhibitoirement insupportable aux yeux de la vieille Europe. Kipling ne voit que des natives autrement dit, dans son esprit, des « sauvages » qui s’affairent à mettre en place le capitalisme naissant dans toute sa cruauté, sa violence à l’égard des hommes (blancs, noirs, indiens) et de la nature considérée comme un Éden aux ressources infinies. C’est le grand arraisonnement du monde qui s’intensifie là sous les yeux éberlués et sceptiques de Kipling, un suractivisme débridé qui se déploie sous les augures du « progrès » (chemin de fer + électricité + téléphone). Mot fétiche que tous les américains rencontrés, interrogés par notre reporter, ressassent de façon incantatoire qu’ils soient journalistes, hommes d’affaire, prédicateurs ou simples citoyens. Le culte de l’argent atteint son point de délire selon Kipling chez la femme américaine qui n’hésite pas à déroger de son statut de « femme » pour se rendre « utile », entrer dans le jeu de la production et s’y déclasser (comme simple sténographe ou dactylo) avec une facilité et un élan déconcertants. On sera bien entendu choqué par les considérations éminemment racistes à propos de la domesticité noire, cela participe d’un habituel d’époque. Ce qui est presque comique c’est de voir notre colon des Indes opposer la douceur de la société traditionnelle indienne, sa convivialité de village à la grossièreté des foules américaines, à la brutalité des rapports sociaux (colt sous la veste, corde pour la pendaison à portée de main). Et surtout ce manque de déférence (sentiment de classe) aboli dans une nation qui sent l’odeur de magasin, ardemment égalitaire où le portier d’hôtel s’adresse à vous en mâchonnant un mauvais cigare tout en vous posant des questions indiscrètes dans un langage vulgaire plein d’argot. Shoking. Le gentlemanKipling s’offusque devant les pratiques américaines déloyales en matière de copyright (jamais respecté par les journalistes), ignobles en matière d’hygiène et de savoir-vivre (multiplication des crachoirs dans tous les lieux de vie), insolentes avec les regards francs et directs des jeunes dames, etc.
Ce retour aux sources de l’américanité permet de saisir ces invariants qui constituent et perpétuent les fondements de la société états-unienne. Ils ont jailli à la face du monde avec l’élection de Donald Trump. Comme un retour du refoulé d’autant plus violent qu’il avait été enfoui sous des discours lénifiants ou des visions fantasmatiques confortant le déni de réel. D’où l’urgence de lire cet éclairant témoignage sur l’Amérique profonde, l’Amérique de toujours.

« Le dimanche me procura la plus étrange expé­rience de toutes, la révélation du sommet de la barbarie, je découvris un lieu officiellement décrit comme une église. Il s’agissait en fait d’un cirque, mais la congrégation l’ignorait. Le bâtiment était rempli de fleurs, il était lui-même décoré de peluche, de chêne taché par le temps, et d’un grand luxe qui incluait des chandeliers de bronze vrillé du plus pur style gothique, parmi ces objets et une congrégation de sauvages, un homme merveilleux fit soudain son entrée, dans la confidence absolue de leur Dieu commun qu’il traitait avec familiarité et exploi­tait autant qu’un reporter aurait exploité un potentat étranger. Mais, contrairement au repor­ter, il n’autorisait jamais son auditoire à oublier que c’était lui et non pas Lui qui était le centre d’intérêt. De sa voix onctueuse et à l’aide d’images empruntées à la salle des ventes, il fai­sait surgir devant son auditoire un paradis qui ressemblait à l’hôtel Palmer House (avec toutes ses dorures en or véritable et toutes ses vitres taillées en diamant) au milieu duquel apparais­sait une créature à forte voix, fin discuteur, plein de sagacité, à qui il donnait le nom de Dieu. L’une de ses phrases retint mon oreille ravie. C’était à propos d’une question relative au juge­ment, elle était à peu près: « Non! Je vous le dis, Dieu ne traite pas ainsi les affaires. »

Couverture Notes d’Amérique – Rudyard Kipling



Il leur présentait une déité qu’ils pourraient comprendre, et un paradis en or et pierres pré­cieuses auquel ils pouvaient tout naturellement s’intéresser. Il lardait sa performance d’argot des rues, du comptoir, de la bourse, en disant que la religion devait entrer dans la vie de tous les jours. En conséquence, j’imagine qu’il pré­sentait la vie quotidienne à l’image de la sienne et de celle de ses amis. C’est alors que je me suis échappé pour éviter la bénédiction, ne souhai­tant pas la recevoir de telles mains. Mais le reste de l’auditoire semblait prendre plaisir à tout cela et je compris que je venais de faire la connaissance d’un prédicateur populaire. »
Notes d’Amérique de Rudyard Kipling, traduction, préface et notes de Dominique Beugras, illustrations de Grégoire Louis, Éditions La Bibliothèque, 2017.  LRSP (livre reçu en service de presse).

Zibeline – janvier 2017

Le renoncement en mode de vie… un nouvel abécédaire de sagesse(s) de Michéa Jacobi
Renoncer n’est pas un luxe

Après deux ouvrages consacrés à ceux qui pratiquent la marche comme un art de vivre, et aux xénophiles, ces rares personnages passionnés par les autres, Michéa Jacobi décline une nouvelle fois son concept abécédaire, avec humour et éclectisme. 26 lettres, 26 vies de Renonçants, 26 manières de se soustraire au monde (ou de renoncer à le faire). Celle de Fra Filippo, florentin du XVe siècle, peintre et chapelain d’un couvent : défroqué pour l’amour d’une religieuse, il renonça au renoncement. Celle de l’érudit soufi Ibn Muhammad Abou Hamid al-Ghazali (1058-1111), si scrupuleux qu’il fut pris d’un doute à la fin de sa vie : et si la somme considérable où il détaillait le renoncement s’avérait contre-productive ? « Renoncerait-il jamais celui à qui il fallait si longuement expliquer ce qu’était le renoncement ? »

De belles pages aussi sur Diogène (philosophe-cabot), et ses exercices d’accoutumance à ne point avoir ce qu’il souhaite, ou le troubadour Folquet, amoureux éconduit devenu inquisiteur (« on ne tord jamais assez fort le cou à ses chagrins »). Notre préféré ? L’ermite Eucher au temps de la Gaule romaine, se réfugiant avec ceux « que le siècle a brûlés » sur les îles de Lérins. Trouver du réconfort dans la beauté des paysages méditerranéens pour fuir la « négligence de la vie », comme on le comprend ! Étonnamment, celui qui a dit que le renoncement pouvait être un délice n’a pas connu grande postérité…

Malgré son goût prononcé pour les anachorètes, Michéa Jacobi n’oublie pas les contemporains : Che Guevara, Elvis Presley figurent au sommaire, ainsi que Brigitte Bardot. Par ailleurs, c’est la seule femme du volume. Pourquoi ? Sans doute parce que la moitié féminine de l’humanité en sait long sur le renoncement, au point de s’être effacée des livres d’histoire.
GAËLLE CLOAREC

 

 

En attendant Nadeau – n°23, décembre 2016

La viande crue
par Steven Sampson

Abattoirs de Chicago : Le monde humain, de Jacques Damade, décrit l’essor fulgurant de l’industrie de la viande au milieu du XIXe siècle aux États-Unis ; dans À l’abattoir, Stéphane Geffroy raconte sa vie d’ouvrier dans une usine bretonne contemporaine, où il travaille depuis vingt-cinq ans. Leurs livres décrivent une réalité que l’on préférerait ignorer mais à laquelle on ne peut plus échapper.

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Jacques Damade, Abattoirs de Chicago : Le monde humain. La Bibliothèque, 96 p., 12 €
Stéphane Geffroy, À l’abattoir. Seuil, 96 p., 7,90 €
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Aficionados du steak tartare, s’abstenir : la lecture de ces minces volumes pourrait transformer le plus affamé des carnivores en végétarien !

Pourtant, au premier abord, celui de Jacques Damade fait figure de simple objet décoratif : appartenant à la collection « L’ombre animale » – appellation lyrique –, il est imprimé sur du beau papier et sa couverture porte un joli dessin à l’encre noire, le tout évoquant un élégant recueil de poésie.

La prose de Jacques Damade – à la fois auteur et éditeur du texte – ne déçoit pas. Bercé par une langue délicate et sensuelle, le lecteur met du temps à saisir la violence du propos, pourtant exposée dès la deuxième de couverture : « Ville champignon, ville née du marais, d’une poignée d’Indiens au bord d’un lac, c’est cette histoire que nous allons suivre, voir le monde humain surgir d’une plaine immense et sauvage, histoire des abattoirs de Chicago, histoire troublante, inquiétante, révélatrice de ce qui nous arrive, nous entoure, nous enveloppe. »

Chicago-champignon, ville digne de la science-fiction, génératrice de fléaux inimaginables. Sauf qu’ici il ne s’agit pas d’un fictif nuage toxique, tel qu’on le trouve dans Bruit de fond, roman de Don DeLillo, mais de faits réels, amplement documentés par l’auteur.

Pour un lecteur natif du Midwest, ce livre fait mal. Parce que, soyons clairs, selon la vision manichéenne de Jacques Damade, le malheur vient de là-bas, c’est sur les rives du lac Michigan qu’on trouvera sa source : « L’allégorie Chicago comme un exemple, une matrice du monde humain, Chicago où tout a commencé. »

Le Vieux Continent serait-il l’héritier de sa propre progéniture ? Sa culture pathologique serait-elle issue d’une enfance outre-Atlantique ? Le Nouveau Monde a beau être colonisé par des Blancs venus d’ailleurs – de France, d’Espagne, d’Allemagne, d’Angleterre –, ces immigrants ne sont pour rien dans le massacre animalier ou le génocide humain. Fraîchement arrivés de l’Europe, ils étaient encore civilisés.

Alors, à qui la responsabilité de cet holocauste ? Il s’agit apparemment d’un processus semblable à l’évolution lamarckienne : dès leur descente des bateaux, ces Blancs bienveillants se sont métamorphosés, devenant des Américains.

Qu’est-ce que l’homo americanus ? Est-ce l’être libéré de toute contrainte, génétiquement modifié par son implantation dans un paysage sauvage, livré alors à ses pulsions destructrices ? « Le monde humain va en prendre le rythme, la terre sans limites, l’hybris. L’extraordinaire vitalité du Middle West va se transmettre au monde humain : l’absence de frein, de scrupule, d’humanité envers les bêtes et les hommes, l’audace, l’exploitation à tout va, la disproportion et la toute-puissance de Cincinnati, puis surtout de Chicago et de son appareil industriel. Je le perçois dans les courses effrénées des bisons, l’horizon sans fin, la démesure et l’absence de limites. Le monde humain, quels que soient ses prétentions, son orgueil, son amnésie et son désir d’émancipation, est inclus dans le monde naturel. »

Autrement dit : l’homme se confond avec la faune et la flore. Cette étiologie s’appuie sur Merleau-Ponty et sa définition de la nature : « notre sol, non pas ce qui est devant, mais ce qui nous porte ».

Tel paysage, telle architecture : celle de La Villette, sinueuse et élégante, esthétise l’extermination des animaux, preuve de la supériorité morale d’une vielle civilisation : « les édifices sont en pierre, ou en métal, le portail majestueux, avec ses grilles de fer forgé, flanqué de deux imposantes statues représentant une femme et un bœuf, et l’abattage d’un bovin, son pavement, ses deux rotondes, sa tour carrée gendarmée à son sommet par le cadran d’une horloge, le monumental hall aux bœufs, belle ossature de verre et de fer à la manière de Baltard, la superbe Fontaine aux Lions de Nubie de Girard qu’on avait déplacée de la place du Château-d’Eau (actuellement place de la République) à La Villette et qui servait d’abreuvoir, le soin extrême de chaque édifice jusqu’aux boyauderies en pierre à coins de brique au bord du canal Saint-Denis ».

On ne peut qu’admirer cette ode à l’architecture parisienne, composée par un fin connaisseur de la capitale, auteur d’un précédent livre sur les îles perdues de Paris. Quel contraste avec The Yards, les abattoirs de Chicago, dont les structures sont efficaces et monstrueuses ! De sorte que la tuerie y est encore plus sauvage, comme le démontre une étude comparative : en 1883, on a tué 1 878 944 bovins à Chicago, contre 184 000 à Paris. En ce qui concerne les porcs, les chiffres sont de 5 640 625 pour ces Américains féroces, contre un dérisoire 170 465 à La Villette.

La mécanique de la mort est-elle une invention des Yankees ? Auschwitz plane inévitablement sur ce genre de discussion, les accusations fusant des deux côtés de l’Atlantique. Jacques Damade ne déroge pas à la règle, invoquant Günther Anders pour comparer The Yards à la Shoah, tout en s’en excusant.

Est-ce pertinent ? On se souvient d’un livre paru il y a une douzaine d’années, L’ennemi américain. Selon l’analyse de Philippe Roger, la « matrice » du monde actuel n’est pas la géographie américaine mais la grille de lecture qu’on y applique. Roger décrit un arbre généalogique dans la pensée française qui puise ses racines dans l’œuvre de Buffon : le climat de l’Amérique aurait induit une « altération » et une « dégénération » touchant toutes les formes de vie, « conséquence inéluctable du simple déplacement spatial des espèces (l’humaine comprise) d’un climat à un autre, d’une terre à une autre terre ».

Jacques Damade est-il un disciple de l’auteur de l’Histoire naturelle ?

Si Abattoirs de Chicago manie la langue française de manière poétique afin de décrire des paysages lointains, dans le récit de Stéphane Geffroy, À l’abattoir, on assiste à une inversion du processus : sur un ton et simple et direct, ouvert et presque naïf, le narrateur révèle la monstruosité d’une vie passée ici, en France.

Peut-on encore tenir les Yankees pour responsables ? Stéphane Geffroy travaille depuis vingt-cinq ans dans un abattoir de Liffré, petit bourg de 4 000 habitants près de Rennes. Son établissement de 200 personnes fait partie d’un groupe industriel qui possède également une unité de 1 000 personnes à Vitré et une autre, de 400 employés, à Trémorel. Geffroy ne précise pas l’identité de ce groupe.

À l’abattoir décrit un univers éloigné de l’image d’Épinal qu’on peut avoir de la Bretagne. Stéphane Geffroy est affecté à la tuerie, l’un des trois grands ateliers dans un abattoir (avec la triperie et le désossage), où « la bête entre vivante d’un côté, et elle en ressort sous forme de deux demi-carcasses prêtes à être découpées de l’autre ». La tuerie est sans doute le plus difficile des ateliers, à cause du bruit, de la cadence rapide du travail et des températures extrêmes en hiver et l’été. Pour ne pas parler des odeurs, celles des peaux fraîchement arrachées, et celles des graisses qu’on coupe. Et enfin, le sang qui gicle tout au long de la chaîne, qui continue à éclabousser malgré la tentative d’en recueillir autant que possible au début du processus.

Les ouvriers rentrent dans un « corps-à-corps avec la bête dépecée », utilisant des couteaux pour la majeure partie du travail, employant de temps à autre des scies électriques ou des pinces pneumatiques. Stéphane Geffroy décrit un « travail de combattant », auquel il applique tout son corps pendant deux ou trois heures d’affilée, les poignets, les bras, le dos, les épaules et les genoux, restant toujours debout.

À la tuerie, comme à la triperie ou au désossage, il n’y a aucune ouverture sur l’extérieur. De plus, Geffroy et ses collègues opèrent dans un espace très réduit, la chaîne nécessitant un rapprochement des opérations. À chaque poste, on a une minute quinze pour effectuer le boulot, après quoi une sonnette indique que la chaîne va avancer. Geffroy compare ces conditions à un vieux film « du genre Charlot ». En effet, on y trouve quelque chose d’anachronique, comme si l’abattoir de Liffré sortait directement du XIXe siècle, du Chicago décrit par Jacques Damade. Et pourtant…

Confronter ces textes soulève non seulement la question de la consommation de viande – a-t-on encore envie d’être carnivore lorsqu’on comprend tout ce qui se passe en amont ? – mais plus largement celle du traitement du « réel » dans la littérature contemporaine. Jacques Damade s’y attelle au début de son essai : « Qu’est-ce que le réel, ou plutôt qu’est-ce que notre réel ? » Sans doute Damade n’a-t-il jamais travaillé dans un abattoir ; en même temps, son texte paraît plus authentique que celui de Stéphane Geffroy.

La qualité première d’un livre est-elle sa littérarité ? Ou est-ce plutôt que, en face du réel, notre seuil de tolérance est assez limité ?

Steven Sampson

DES LIVRES ET NOUS !
Rencontre avec Jacques Damade

 

 

Les éditions de la Bibliothèque… Voilà un nom qui tient à lui tout seul les deux extrémités, si l’on veut, de l’existence d’un livre – de l’objet-livre : si le texte s’esquisse, croît puis mûrit dans l’âme del’écrivain, le livre, lui, prend corps chez l’éditeur pour achever son parcours sur les rayonnages dulecteur qui l’aura choisi. Il y a dans ce nom quelque chose d’intimiste, d’un peu secret ; aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à ce que les bureaux de la maison se confondent… avec le domicile de son fondateur, Jacques Damade. À peine entre-t-on dans le salon que se jouent sous les yeux des mélodies confuses de tissus bigarrés, d’objets hétéroclites qui semblent ramasser là, dans cet appartement perché au 5e étage d’un immeuble de l’extrême pointe du XVIIe arrondissement, tous les horizons du globe. Une sorte de condensé de voyages, des morceaux d’ailleurs qui suggèrent combien le monde peut être beau.

Et des livres, partout des livres, soigneusement rangés ou en piles effondrées. Des livres de toutes sortes – et les regarder dans leur diversité est aussi un voyage… gros volumes reliés de cuir que l’on devine chargés d’années, livres d’aujourd’hui moins chenus mais qui, affichant quelque usure, racontent un peu des mains qui les ont tenus et des yeux qui les ont lus, des livres tout neufs, aussi, dont certains manifestement droit sortis de chez l’imprimeur : les dernières parutions de La Bibliothèque. Petites merveilles de sobriété luxueuse : couvertures en typo avec rabats – dont chacune se distingue de l’autre par de menues nuances de teintes, ou de textures ; elles sont, m’apprendra Jacques Damade, choisies de conserve avec l’auteur chaque fois que cela se peut – cahiers cousus, belles pages crème et douces au toucher, typographie aérée… Des livres dont la beauté est autant visuelle que tactile.

Les éditions de la Bibliothèque, on s’en doute, est l’aboutissement d’une belle histoire d’amour des livres. Laissons donc Jacques Damade nous la raconter…

 

Quand sont nées les Éditions de la Bibliothèque ? Qu’est-ce qui a présidé à leur naissance ? Jacques Damade :

C’est une maison qui est née en 1992, de la confluence de deux choses : une bibliothèque de famille, qui avait été constituée entre 1730 et 1840 par trois personnes, et une passion pour Borges, dont une citation figure sur chacun des livres que je publie [Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n’en suis jamais sorti. Jorge Luis Borges – NdR]. Vous remplacez dans cette phrase « père » par « grand-père » et vous obtenez la clef de ma démarche d’éditeur : cette passion pour les livres, qui m’anime depuis mon plus jeune âge, m’a été communiquée par mon grand-père. De temps en temps il puisait dans la bibliothèque familiale un livre qu’il me donnait à lire – et le premier de ceux-là, Voyage à Londres, de Louis Simond, a d’ailleurs été le premier que j’ai publié. C’est un récit de voyage qui date de 1811 ; il a été écrit par un Français qui a vécu aux États-Unis juste après la Révolution, puis qui est reparti à Londres ensuite. Cela donne un récit très singulier, qui baigne successivement dans l’Ancien régime français, la société américaine, et la société anglaise. Ma décision de publier ce livre, puis les autres qui ont suivi, est une conséquence de la dispersion de cette bibliothèque de famille, intervenue, pour des raisons de succession, quelques années avant que je devienne éditeur. À ce moment-là, je ne me sentais guère concerné par cet éparpillement. Mais je pense que j’ai tout de même subi une sorte de traumatisme – bien que le terme soit peut-être un peu fort – en voyant disparaître cette bibliothèque, qui comptait, entre autres, une Encyclopédie, et des traductions de Shakespeare du XVIIIe siècle.

Sans vouloir faire de la psychanalyse de bas étage, je pense qu’en entreprenant de rééditer certains des ouvrages issus de cette bibliothèque perdue, puis ensuite d’autres textes venus d’autres sources, j’ai opéré une manière de compensation ; c’est une façon, pour moi, de dire à mon grand-père que cette bibliothèque est encore là… enfin en disant cela, je suis peut-être en pleine fantaisie (rires) ! Donc à la base, mon projet éditorial consistait à publier des ouvrages rescapés de la bibliothèque familiale qui n’avait pas été réédités. Je vous citerai parmi ces titres Vu sur l’Acropole de Chateaubriand, Épices et produits coloniaux de l’abbé Raynal, De l’origine et du progrès du café d’Antoine Galland… Antoine Galland est l’homme qui a rapporté Les Contes des mille et une nuits en France ; numismate, il s’est mis à retranscrire, avec l’aide d’un compagnon venu d’Alep, les textes de ces contes orientaux pour se divertir ! il paraît même – et ce n’est pas moi qui l’avance… Borges en parle très bien dans Histoire de l’éternité – que parmi les contes les plus connus, il y en aurait un ou deux qui seraient du cru d’Antoine Galland.

Pour les dix premiers titres du catalogue à peu près, je m’en suis donc tenu au corpus que m’offraient les restes de la bibliothèque familiale. J’ai commencé à me détacher de ce corpus en publiant Jean Lorrain. Maintenant, il m’arrive de m’aventurer jusque dans la littérature contemporaine : je viens de publier Voyageuse, un texte signé Solander, une jeune auteur de 31 ans, qui est le récit d’un voyage à la fois intérieur et géographique ; puis ensuite sortira un second livre de Pierre Lartigue, la suite de L’Inde au pied nu. 

Comment s’est opéré le passage d’une démarche de bibliophilie – rééditer des livres anciens et rares – vers de l’édition, plus classique, de textes contemporains ? comment vous êtes-vous ouvert à des auteurs comme Pierre Lartigue ou Sollander ?

En fait, mon projet éditorial de départ reposait sur l’intention de publier une série de récits de voyage en Europe – un texte par pays – avant l’industrialisation et de réaliser, ainsi, une sorte de mosaïque européenne avant la généralisation de la machine à vapeur. Mais cette idée ne s’est jamais vraiment concrétisée ; de plus, le nom que j’avais choisi pour cette collection, « Le Voyageur européen », était déjà pris. Ce nom a tout de même légué au passage son logo à la maison : les lettres LVE en typo – et comme ce nom a disparu au profit de « L’Écrivain voyageur », on retrouve bien les lettres mais dans le désordre… cela devient un logo un peu abstrait ! j’ai donc dû m’orienter vers d’autres choses… vous savez, être éditeur, c’est passer son temps à trahir ses rêves ! c’est avoir une idée, puis une autre, une autre encore… et en même temps rester capable de répondre à l’extérieur. Donc aux propositions que l’on peut me faire. Je ne suis pas qu’un éditeur enfermé dans ses toiles d’araignées ! Ce n’est pas seulement l’ancienneté d’un texte qui va m’attirer, mais ses qualités purement littéraires : je suis extrêmement sensible à la langue, à la perfection du style. J’aime me dire qu’un écrivain inscrit son oeuvre dans une possible durée. Les textes d’aujourd’hui qui m’intéressent sont des textes très écrits, tels ceux de Pierre Lartigue, de Michel Orcel, et qui ont peu ou prou à voir avec le voyage – dans des registres qui sont les miens.

Ce serait donc cette inscription dans la durée qui ferait le lien entre des auteurs comme Vincent Voiture, par exemple, et quelqu’un comme Pierre Lartigue ?

Oui, c’est ça, cette idée qu’on se bagarre avec le temps – tout en étant de plain pied dans le présent : je ne pense pas que Voiture, quand il écrivait une lettre à ses amis de la Chambre Bleue, se posait la question de la postérité et de la vie éternelle ! Pour moi, le mystère de la littérature, c’est que tout d’un coup, une phrase, parce qu’elle est agencée d’une certaine façon, va tenir – tenir la distance et traverser les années. Cela dit, je peux très bien me tromper au sujet des auteurs d’aujourd’hui ! je n’ai pas encore conclu de pacte avec l’au-delà !

Vous apparteniez déjà au monde de l’édition quand vous vous êtes lancé dans cette aventure ?

Non, pas du tout, j’étais enseignant. J’ai aussi été pigiste à Libération, au tout début des années 80 ; je travaillais avec, entre autres, Gérard Lefort, Gérard Mordillat – au service livres.

Votre catalogue présente quatre collections – « L’Écrivain voyageur », « Les Billets de la Bibliothèque », « Les Portraits de la Bibliothèque » et « Les Utopies de la Bibliothèque ». Existaient-elles dés le départ de votre maison ou bien se sont-elles créées au fur et à mesure ?

La maison a commencé avec une seule collection, « L’Écrivain voyageur », qui était censée accueillir le projet que je vous exposais tout à l’heure. Les autres collections, elles, sont nées de manière très empirique, en fonction des ouvrages que je prévoyais d’éditer. Par exemple, « Les Utopies de la Bibliothèque » ont vu le jour quand un de mes amis m’a proposé un très beau texte qu’il avait écrit sur les jardins Albert Kahn [Albert Kahn, les jardins d’une idée, Pascal de Blignières, avec dix dessins de Rima Shaw – NdR] ; l’idée de faire se rencontrer, par le biais d’un livre, deux artistes dont les réalisations ne se sont jamais croisées m’a paru intéressante, c’est donc devenu le concept d’une collection un peu à part, où les livres sont d’un format plus important et enrichis d’illustrations. Cette collection compte aujourd’hui un second titre, Paris 1860, qui réunit dix-neuf gravures de Charles Méryon et des textes de Baudelaire. Les deux hommes avaient bien un projet de livre en commun – ils s’étaient d’ailleurs rencontrés à plusieurs reprises pour cela – mais le livre n’a jamais été réalisé. On a donc décidé de faire ce livre en reprenant les textes des Tableaux parisiens et les gravures que Méryon avait exécutées sur Paris. La publication de ce livre a donné lieu à une exposition – ce qui est à souligner, car Méryon est beaucoup plus célèbre aux États-Unis et en Angleterre qu’en France.

Dans ce genre d’ouvrage, il y a une part très importante d’apport personnel, puisque c’est vous qui orchestrez la reconstruction du livre, le rassemblement des pièces…

C’est la même chose pour les anthologies, et c’est bien là ce que je préfère dans mon activité d’éditeur – c’est-à-dire fabriquer des livres pour lesquels je vais effectuer des recherches pendant quelques mois, seul ou avec l’aide de spécialistes. Constituer une anthologie, ce n’est pas si simple que cela : dans tous les cas, il faut que l’ouvrage final fonctionne comme un tout cohérent ; il faut veiller à ce que les différents morceaux rassemblés n’aient pas l’air de papillons morts conservés dans du formol et épinglés là n’importe comment. Cela ne demande pas forcément de longues recherches mais au moins une idée très précise de ce qu’on va faire.

Quand vous publiez des textes anciens il doit y avoir un gros travail  d’établissement du texte ?

Oui, il y a toujours des hésitations quant à telle ou telle forme, mais comme je ne travaille nullement dans l’intention de proposer une édition savante – je ne suis pas assez universitaire, pas assez scientifique pour cela ; il y a d’ailleurs une pointe de mélancolie quand je dis ça… – ma tâche est relativement simplifiée. Je veux que la langue, même très ancienne, soit accessible à tout le monde. J’évite donc les jargons, les langages hyperspécialisés dont usent parfois les universitaires – cela dit, l’université m’intéresse dans son sérieux par rapport aux textes.

C’est dans cette optique-là que les textes sont présentés dans une orthographe modernisée ?

Oui ; de toute façon, je pense qu’à partir du moment où vous ne touchez pas aux mots, que vous écriviez les désinences verbales « ait » au lieu de « oit », par exemple, n’a pas grande importance – d’autant qu’autrefois, les prononciations et même les graphies étaient extrêmement fluctuantes. Je voudrais citer un livre que j’aime beaucoup, qui reprend certains textes sur les animaux de l’Histoire naturelle de Pline [Des animaux, Pline l’Ancien – NdR]. Nous avons choisi de recourir à une traduction du XVIe siècle, celle d’Antoine Du Pinet : je trouvais qu’il y avait un accord absolument saisissant entre cette langue française et le latin de Pline, c’est-à-dire une commune naïveté enthousiaste ; j’ai donc pris le risque de garder intacte la langue du XVIe avec bien sûr une légère  modernisation de l’orthographe.

Lorsque vous élaborez une anthologie, qu’est-ce qui vous inspire au départ ? Un désir esthétique purement arbitraire ?

Non ; ce qui me guide, c’est plutôt l’envie de faire une enquête sur un sujet qui  l’intéresse. Bien sûr, il y a une part d’arbitraire dans mes choix de textes, assez peu de justification scientifique, et ils sont le reflet de la vision personnelle que je peux avoir de tel ou tel thème. Mais ces choix sont toujours sous-tendus par de véritables intentions, et des recherches préalables sérieuses. Par exemple, pour choisir les lettres de Voiture que j’allais publier, j’ai lu toutes ses lettres, et tout ce que j’ai pu autour de cet auteur ; certes, ces investigations n’ont duré que quelques mois et n’ont rien à voir avec ce qu’accomplissent les spécialistes de Voiture, mais cela montre que ce n’est pas pour autant un travail de dilettante !

Alors justement, puisqu’on parle de ce livre, pourriez-vous m’en expliquer un peu la genèse ? qu’est-ce qui vous a amené à publier dans un même volume ces lettres de Voiture et Le Langage des tétons ?

L’envie de réhabiliter, d’une certaine manière, le mouvement précieux auprès des lecteurs d’aujourd’hui, qui n’en retiennent souvent que ce que Molière en a dit dans ses pièces. L’idée du livre – qu’on pourrait comparer à un diptyque – était donc, en premier lieu, de proposer des textes vigoureux, plaisants, qu’on ait envie de lire, et surtout de ne montrer que ce que le courant précieux a offert de meilleur. Je n’aurais bien évidemment pas l’outrecuidance de prétendre que j’ai extrait là la quintessence de la préciosité – mes choix résultent de mes lectures, qui n’on pas couvert l’ensemble du corpus, mais il m’a semblé que c’était là les textes les plus savoureux. Les lettres de Voiture appartiennent très clairement au mouvement précieux ; quant au Langage des tétons, sa vivacité, sa drôlerie et sa férocité galante, l’inscrivent bien dans cette mouvance, qui a été tant raillée par Molière. Ces textes nous parlent toujours ; or aujourd’hui, quand on parle de littérature précieuse, les gens ont tendance à trouver cela ridicule, à ricaner. Et les Lettres de Voiture, tout comme Le Langage des tétons m’ont semblés à même de  témoigner de ce que le mouvement précieux a apporté d’essentiel : une certaine émancipation de la femme, une légèreté ludique, le sacre de la lettre comme genre littéraire, et un tournant dans l’évolution de la pensée puisqu’il a marqué l’apprentissage  des « bonnes manières » aux nobles, dont il a urbanisé les comportements et rendu possible le passage du guerrier au courtisan… C’est donc loin d’être un mouvement grotesque et ridicule !

Jusqu’à quelle époque remontez-vous pour puiser la matière de vos anthologies ?

Je ne remonte pas au-delà du XVIe siècle – vous me direz que Pline appartient à une époque bien antérieure, mais la traduction que j’ai utilisée, elle, date du XVIe.

Vous publiez combien de titres par an environ ?

Ce n’est pas très régulier, et puis je suis un peu « saisonnier » : en général il y a un ou deux titres à l’époque des vendanges, et un ou deux au printemps. Là je suis en train de travailler à la réédition d’ouvrages épuisés. Mais avec prudence : pas plus de deux ou trois rééditions par an de façon à ce que le catalogue ne soit pas trop déplumé. Depuis que mon stock a brûlé avec l’entrepôt des Belles- Lettres, je suis devenu très prudent ! lors de l’incendie, je suis passé de 15000 à 1300 livres en stock. Dans cet ensemble, il y avait des livres que je n’arrivais pas à vendre… pour le coup, le problème a été réglé de façon radicale !

Comment se relève-t-on d’un coup pareil, quand on ne s’appelle pas Gallimard, Albin Michel… ?

Eh bien tout d’abord grâce au CNL : après avoir réagi de manière tiède dans un premier temps en nous proposant des emprunts, on nous a octroyé de véritables aides. C’est-à-dire que ceux qui ont tout perdu dans cet incendie ont été aidés à hauteur de 75 % à peu près. Avec ça, on peut penser que le phénix a quelque chance de renaître. Ensuite on a bénéficié d’une grande campagne publicitaire, dans Libération, ou Le Monde – et c’est d’ailleurs à cette occasion-là que le nom des Éditions de la Bibliothèque est apparu plus fréquemment dans ces journaux ! Et puis il y a eu des initiatives de la part des petits éditeurs lésés, qui se sont rassemblés, ont créé le Prix du Petit Gaillon – la première édition a été organisée en un mois : un mois pour trouver les membres du jury, lire les livres, se réunir, délibérer et élire le lauréat ! Ça a été une opération rondement menée ! Au départ, le prix ne concernait que les éditeurs incendiés mais aujourd’hui, il s’adresse à tous les éditeurs indépendants, tous ceux qui font de l’édition de création.

Puisque vous publiez des auteurs contemporains, est-ce que vous recevez beaucoup de manuscrits ?

Non, très peu. Il faut dire que je publie très peu d’auteurs contemporains – environ un ou deux dans l’année ! et puis j’ai un rythme de publication somme toute assez lent. Et entre les amis, les relations que je peux avoir, il se trouve toujours quelqu’un qui va me proposer des choses. Jusqu’à présent, ça ne m’est jamais arrivé de publier un manuscrit reçu par la poste.

Quels ont vos projets sur le court terme ?

Il y a un projet en cours mais dont je préfère ne pas parler parce que les choses ne sont pas suffisamment engagées. Pour rester dans le concret, il y a un récit de voyage en Indonésie signé Pierre Lartigue – la suite de L’Inde au pied nu – qui va bientôt sortir, et dans la collection « Les Portraits de la Bibliothèque », il va y avoir un livre sur Cartouche, sous forme d’anthologie. Ce sont là les projets les plus immédiats.

Envisagez-vous d’augmenter le nombre de vos publications ?

C’est une question récurrente… et que je repousse chaque année !

Isabelle Roche, le 9 juin 2005

Propos recueillis le 19 mai 2005.

Lexnews
Entretien avec Jacques DAMADE
Directeur des Editions LA BIBLIOTHEQUE

Jacques Damade, directeur des Editions La Bibliothèque, est l’un des éditeurs parisiens les plus charmants ; d’une politesse et d’une prévenance rares aujourd’hui – chez lui nulle grandiloquence, nulle affectation – il est tout simplement à l’image de ses éditions. Comme Jorge Luis Borges qu’il admire et dont une citation – « Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n’en suis jamais sorti. » – orne chacun de ses ouvrages, Jacques Damade a eu pour berceau une bibliothèque, source de sa passion des beaux livres, des beaux récits et écrits, et de l’édition avec la création des Editions La Bibliothèque.

Fondées en 1992, les Editions La Bibliothèque font partie tant par la présentation subtilement choisie et soignée de ses titres que par l’exigence de leur contenu de ce que l’on nomme dans le milieu des lettres des « Belles Editions ». Appréciées d’un public averti et fin connaisseur, les Editions La Bibliothèque, présentées notamment à la Galerie Rauch à Paris, offrent en effet plus de quarante titres d’une qualité et d’une exigence éditoriales rares aujourd’hui avec notamment des ouvrages audacieux tel que « Paris, 1860 », magnifique livre consacré à Charles Baudelaire et Charles Meryon, des écrits anciens et précieux tels que le texte inédit d’Alexandre Dumas, « Mes Chasses », le « Traité de la Concupiscence » de J-B Bossuet ou tel que « Professeur de Beauté » de R. de Montesquiou et Marcel Proust, ou encore des auteurs contemporains de plume subtile, légère et raffinée avec notamment les délicieux ouvrages de l’écrivain Pierre Lartigue. Dans ce souci extrême d’une esthétique sobre et raffinée, les Editions La Bibliothèque publient quatre à cinq ouvrages par an toujours très attendus.
Jacques Damade, directeur des éditions La Bibliothèque, fondateur du Prix Gaillon, participe également à la Revue FARIO, revue de littérature et d’art ; Il a accepté pour les lecteurs de LEXNEWS de répondre à nos questions.

 

 

LEXNEWS : « Le nom de vos Editions « La Bibliothèque » dévoile à lui seul les racines de cette belle réalisation puisqu’au delà de votre passion du livre même, c’est également votre amour pour une magnifique bibliothèque familiale et votre amour pour un personnage extraordinaire, votre grand-père, qui vous ont conduit à créer celles-ci…. »

 

Jacques DAMADE : « Amour un peu contrarié, puisque cette bibliothèque a en partie disparu en 1982. Il y a quelque chose d’élégiaque dans beaucoup de choses que l’on entreprend. On est souvent ces ethnologues de tribus disparues. C’était une pièce austère où certains livres dataient du XVIe et les plus modernes de 1830. Pour un enfant, ces reliures serrées, souvent couvertes de poussière, impressionnaient, étaient hors de portée. Pour mes parents, mes oncles et mes tantes aussi. On préférait déjà la salle de télévision. Seul, mon grand-père y vivait, y dormait dans son fauteuil, lisait l’hébreu, le latin, le grec et semblait en totale familiarité avec ces fantômes. Il est mort quand j’avais neuf ans, je revois son chapeau, sa canne, ses cigarettes, son siège près de la fenêtre. Je crois que cette silhouette est l’intercesseur, celui qui dit qu’on peut ouvrir ces bouquins. »

 

LEXNEWS : « Sans oublier peut-être Jorge- Luis Borges… »

 

Jacques DAMADE : « Lui, je l’ai tout de suite aimé, avant de me rendre compte que c’était un autre grand-père. Il y a des personnes qui cherchent des substituts du père. Mon cas est plus désespéré, je cherche des grands-pères. Lui convient parfaitement. Silhouette aveugle, ironique dans une bibliothèque conversant avec Cervantès, Kipling ou Chesterton. Ma maladie est aiguë, d’ailleurs, puisque, quoique j’aie un peu de mal avec l’espagnol, je  lis Borges, comme s’il écrivait en français. »

 

LEXNEWS : « Vos éditions comptent aujourd’hui six collections qui comportent pour chacune d’entre elles des éditions rares, des ouvrages choisis avec soin, de beaux textes bien écrits ; quels sont vos critères éditoriaux ? »

 

Jacques DAMADE : « Au début je ne sortais pas de la bibliothèque. Tous mes auteurs étaient morts et le plus moderne datait de 1830. Cette plaisanterie a duré deux ans. Maintenant je publie des gens vivants avec plaisir, et ils voisinent avec les autres. Je crois qu’il n’y a plus de critères. Vous avez cependant raison, il faut que ce soit écrit, même si on peut trouver dans la cinquantaine d’ouvrages publiés deux ou trois textes mal écrits. Je pense à ce témoignage de Leclair dans Histoire des brigands, chauffeurs et assassins d’Orgères de la collection « Les Bandits de la Bibliothèque ». Le texte est indigent, il n’en est que plus affreux et c’est ce qu’il faut dans ce cas, non ? En fait pour essayer de répondre le mieux possible à ce que vous me dites, à un moment après une ou deux lectures, je vois le livre, son intérêt, et je le vois quasiment comme une personne, je vois comment il peut s’intégrer dans mes collections, atterrir chez les libraires, j’imagine la préface, les illustrations. C’est un procédé de naissance assez bref, une incubation, puisque après la lecture l’idée se forme, la proposition surgit, parfois cela vient d’amis, (je pense à Michel Orcel, un bon écrivain qui me guide parfois) et cela dure une semaine à peu près. C’est un moment exaltant pour lequel vous acceptez de subir des tâches plus ingrates. Une espèce de rencontre… Soit le livre entrevu résiste, se dessine, s’étend pour des raisons tellement diverses ou bizarres qu’il m’est difficile de les énumérer, soit il s’efface. »

 

LEXNEWS : « Au-delà de ces choix, n’est-ce pas également un intérêt prononcé pour une recherche qui vous anime ?  Recherche qui répond peut-être plus à un amour immodéré de la littérature que de la seule érudition ? »

 

Jacques DAMADE : « L’érudition m’ennuie. On me croit érudit. C’est amusant comme costume. Juste parce que je publie un auteur d’autrefois peu connu ou que le livre est cousu et fait avec du beau papier ! Je pense à Aphra Behn (dont j’ai publié un récit épatant Oronoko, l’esclave royal), une aventurière anglaise, féministe, romancière, du XVIIe siècle, une vivace très célèbre là-bas et dont Virginia Woolf disait que toutes les femmes devraient poser un bouquet sur sa tombe. Elle n’a jamais vraiment traversé la manche. Alors je me dis parfois que c’est un quiproquo, les gens confondent curiosité pour le passé, plaisir qu’un auteur du second rayon peut procurer par son talent avec érudition. Si on est un peu plus sérieux, on peut juste dire qu’il y a une offre de spectacle, de divertissement, de loisir à la fois large et répétitif, qu’on a tellement la religion du grand nombre, du connu et du veau d’or, que mon parti pris a l’air d’un vice. »

 

LEXNEWS : « Des six collections précédemment évoquées, la collection « Les Utopie de la Bibliothèque » compte deux petits joyaux : un ouvrage magnifique consacré à Charles Baudelaire et aux gravures de Charles Meryon, « Paris, 1860 », et un ouvrage consacré aux jardins d’Albert Kahn, « Albert Kahn, les jardins d’une idée » ; quels sont vos critères pour ce que l’on appelle « un beau livre » ? Et, cette dernière collection a-t-elle votre préférence ? »

 

Jacques DAMADE : « Préférence peut-être pas, disons un goût certain pour cette collection qui est un peu un cousin d’Amérique. Elle est au-dessus de mes moyens, c’est peut-être pour cela que je l’aime et qu’il n’y a que deux livres. Ils sont d’un grand format avec des illustrations. Il me faut  pour réaliser ce type d’ouvrage un mécène, un bienfaiteur. Je l’ai trouvé pour Meryon-Baudelaire et pour Albert Kahn. J’ai un très beau projet depuis des années qui dort. Il est très coûteux. Ce serait le troisième livre en quinze ans ! J’attends le prince charmant. En même temps être éditeur c’est avoir quelques rêves inassouvis dans lesquels on puise une énergie. »

 

LEXNEWS : « Un auteur tient une place privilégiée dans votre catalogue, je pense à Pierre Lartigue, avec de très beaux textes d’une rare sensibilité tels que « L’Inde au pied nu » dans la collection « L’Ecrivain voyageur »,  « Léger, légère » dans la collection « Les Billets de la Bibliothèque » ou encore votre toute dernière parution « L’or et la nuit » ; Comment avez-vous rencontré cet auteur et de quelle manière aimeriez vous le présenter à nos lecteurs ? »

 

Jacques DAMADE : « Il y a aussi un quatrième livre, Le ciel dans l’eau Angkor. Je vais être lyrique. Vous me pardonnerez, c’est un homme délicieux. Juste un peu trop jeune pour que je puisse l’ajouter à la liste de mes grands-pères. Mais il mérite d’y être. Il faut le lire, son écriture, c’est un gaz plus léger que l’air, euphorique et grave. J’avais lu son livre Plumes et rafales et je le reprenais de temps en temps. Il parlait de Montaigne du seizième siècle. Je croyais entendre Perrault et un peu Nerval. Il y avait du mouvement, de la lumière, de l’enfance. Je le lisais à haute voix. Je ne le connaissais pas alors. Une nuit, j’ai croisé Pierre Lartigue, dans une soirée, chez un ami commun. Je m’en souviens parfaitement. Un petit homme charmant, élégant, vêtu d’un costume blanc qui s’adressait à moi pour me dire qu’il avait écrit un livre sur l’Inde (L’Inde au pied nu) où il venait de voyager et pour savoir si cela m’intéressait. Je n’en croyais pas mes oreilles. Comment ai-je réussi à cet instant à rester un éditeur digne, attentif ? »

 

LEXNEWS : « On ne peut aborder les Editions « La Bibliothèque » sans souligner l’extrême soin que vous apportez également à la présentation de vos ouvrages : une présentation sobre, une couverture choisie, un papier et une typographie de qualité…Pouvez-vous souligner ces étapes essentielles qui précédent la naissance d’un livre et qui ont leur importance dans le résultat final ? Et, est-ce là encore votre amour du livre qui vous dicte cette exigence éditoriale ? »

 

Jacques DAMADE : « Je crois que le livre à des armes qu’on sous-estime parce qu’on a peur de ne pas être dans le coup ou de rater je ne sais quel TGV (on pense au lapin blanc avec sa montre dans Lewis Carroll !) : la taille de la main, le poids, la disponibilité, la douceur du papier sous les doigts, le dessin des caractères, le silence que tous les casse-pieds, et ils sont nombreux, oublient, ils nous parlent des écrans, du bruit, du portable, du village planétaire, de la fin du livre. Comme si on ne savait pas ce que c’était que le silence, la musique, comme si on ne pouvait pas se retirer, revenir, repartir.  Il y a un texte de Patrick Mauries, l’éditeur du Promeneur, qu’il place dans tous ses livres, que j’aurais souhaité écrire qui s’appelle Le Cabinet des lettrés. Je vous en cite la fin :

« Ils forment à eux seuls une bibliothèque de vies brèves. Ils s’entrelisent dans le silence, à la lueur des chandelles, dans les recoins de leur bibliothèque tandis que la classe des guerriers s’entre-tue avec fracas et que celle des marchands s’entre-dévore en criaillant dans la lumière tombant à plomb sur les places des bourgs. »

Pour revenir à ce qu’on disait, je choisis souvent le papier et la couleur de la couverture avec les auteurs ou les préfaciers quand les auteurs datent du XVIIIe. On va dans un entrepôt où il y a des papiers, avec des grains, des couleurs, des grammages différents. On en sélectionne quatre ou cinq. Puis on délibère.  Après la couverture est composée par un typographe, d’où le léger relief du sigle et des lettres que l’on sent avec l’œil du doigt : cette façon qu’a l’encre de pénétrer le papier, de l’épouser, bien différente de celle de la photocomposition. »

 

LEXNEWS : « Aujourd’hui, les Editions « La Bibliothèque » ont plus de quinze ans – seize exactement, je crois – ; en qualité d’éditeur indépendant, vous avez déjà relevé de lourds défis notamment lors de l’incendie des Belles Lettres ; Quels sont aujourd’hui, vos nouveaux défis ou projets ? »

 

Jacques DAMADE : « Ça a été un fameux incendie. Trois millions de livres, je crois, à proximité de Gasny, dans l’Eure, en pleine campagne française. Ce que le feu a commencé, l’eau l’a achevé. Les pompiers ont été terribles. D’après ce que je sais, il n’y a pas un seul livre qui ait survécu. Je me demande si ce n’était pas plus important en nombre d’ouvrages que celui de la grande bibliothèque d’Alexandrie. En plus il y avait énormément de textes bilingues gréco-latins de la collection Budé des Belles Lettres. César, Pline, Aristote, Platon, Philostrate… L’histoire aurait plu à Borges qui aimait que le temps joue à se répéter. Moi, j’ai eu peur que ce soit la fin de la mienne, de bibliothèque. Mais, après s’être fait un peu tirer l’oreille, le Centre National du Livre nous a sauvés. Je n’appellerai pas cela un défi, mais plutôt un bref chapitre, pas un des pires, de L’Histoire de l’Infamie. Aussi est-ce avec le sourire du survivant qui remercie le ciel que je poursuis mon activité artisanale, saisonnière, quasi agricole de deux ou trois livres au printemps et à l’époque des vendanges. »

 

LEXNEWS : « J.M.G. Le Clézio relevait récemment qu’il avait besoin de voyager pour écrire, être dans des lieux inconnus ou anodins pour que son inspiration créatrice soit vivifiée par ces horizons nouveaux, comment percevez vous ce rapport de l’écrivain au voyage ? »

 

Jacques DAMADE : « Vivifiant, bien sûr : rompre avec les habitudes jusqu’à se débarrasser du soi, voir d’autres coutumes, d’autres gens, essayer de comprendre les gestes, une langue que l’on devine, semi obscure et donner ces variations en partage. L’écrivain voyageur, quelle noblesse ! C’est la collection la plus importante de ma maison (une vingtaine de titres). L’écrivain voyageur, c’est grâce à lui d’abord qu’on a découvert le monde. Je songe au somptueux travail d’édition de la Magellane de Michel Chandeigne et d’Anne Lima. Splendeur des livres, précisions et voix multiples des missionnaires, voyageurs, marchands scandant la découverte de l’Afrique, de l’Amérique, de l’Asie, des Indes… Même si à la découverte de l’autre s’ajoute à notre époque une autre mission que Bouvier, Marker, Orcel ou Lartigue incarnent. Je vais publier en mai un livre de Georges Groslier (Eaux et Lumières)  qui date de 1930 sur le Mékong cambodgien où il montre le bonheur, l’importance du fleuve pour nourrir, faire vivre la population. Pierre Lartigue expose dans son dernier livre L’or et la nuit combien en 2007 la déforestation, les déchets chimiques mettent en danger ce fleuve. L’écrivain voyageur n’est plus simplement ce roi mage qui rapporte l’or, l’encens, la myrrhe, même s’il l’est encore, heureusement, il est aussi le guetteur qui avertit des dangers que subit la terre. Danger pour la vie des hommes, pour la diversité du monde, pour la liberté, et même pour la survie de cette petite planète… »

 

Merci beaucoup, Jacques Damade, pour cette si agréable interview qui donnera à n’en pas douter à tous nos lecteurs l’envie d’ouvrir un à un les ouvrages de La Bibliothèque à la manière dont J.L. Borges écrivait «  La grille du jardin s’ouvre avec la docilité d’une page »… 

Paris, 24 avril 2008

L.B.K. pour LEXNEWS

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« Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n’en suis jamais sorti. »

Jorge Luis Borges

La Bibliothèque Numérique

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