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May de Joy Coulentianos
lelitteraire.com, 6 juillet

Joy Coulentianos, May

Egéries

Que ce texte soit tra­duit par Jacques Dar­ras est un signe : le livre, plus que récit, est une œuvre poé­tique incan­ta­toire où se mêlent exis­tences et pay­sages. Deux femmes anglaises se retrouvent sous le soleil d’une île grecque avec ce qu’un tel lieu sus­cite comme rêve­rie. Se crée un étrange dia­logue. May raconte ses pas­sions amou­reuses, vio­lentes, char­nelles mais pas seule­ment. Cet amour est fini car l’amoureux (un écri­vain grec) est mort. 
Mais son ombre la hante comme celui qui au même moment la pro­jette vers le futur. Tou­te­fois, les bles­sures encore pré­gnantes créent un doute quant aux pos­si­bi­li­tés d’une pas­sion neuve dont elle craint moins la flamme que la brû­lure. Or les deux ne peuvent se dissocier.

Toutes les affres sont impré­gnées de longues nuits et de jour au soleil presque aussi cui­sant que l’amour. Si bien que le récit intime se mêle aux grottes grecques qui dominent l’Egée. Chaque lieu devient le contre-champ d’Eros et de mort que l’évocation de Joy Cou­len­tia­nos  pro­voque. Face à l’amie savante et sérieuse, May reste la sen­suelle à l’imagination débor­dante qui lui fait perdre ce qu’on nomme le sens des réa­li­tés. Tout se joue entre évo­ca­tion, récit, dia­logue où l’ivresse des alcools s’invite par­fois entre les deux femmes. Elles tentent de se com­prendre sans que l’auteur donne for­cé­ment de réponses. C’est d’ailleurs ce qui rend son livre si puis­sant et énig­ma­tique.
Il répond à celui qui l’écrivain grec écri­vit avant de mou­rir et qu’il inti­tula  Dis-moi qui aimer... Il fut inventé avant la ren­contre de May mais celle-ci lui donna sans doute la réponse. Elle fut en quelque sorte le der­nier sor­ti­lège et la fata­lité de l’écrivain. Et celui-ci lui ren­dit bien. Elle reste – obsé­dée par cet homme — son obli­gée.

Il ne lui laisse pas de répit au milieu des vents qui har­cèlent l’île comme celles et ceux qui la hantent : les deux Anglaises  lourdes de leurs angoisses et bles­sures mais pas seule­ment. Il y a là des pros­ti­tuées et leurs maque­reaux, des rêveurs, des vivants et des morts. Du vin aussi. Et cette his­toire  devient celle d’une superbe plaie que l’héroïne ne cesse de grat­ter comme si elle ne pou­vait n’être que vic­time d’elle-même.
L’auteur donne corps aux tiraille­ments et à l’incertitude face au temps humain trop humain. L’œuvre revient  sans cesse aux mêmes ver­tiges. Elle repré­sente la ten­ta­tive constante de cher­cher en soi l’ailleurs mais c’est sans comp­ter avec un corps délié, noc­turne, dis­so­cié, démenti dont l’éner­gie non seule­ment devient introu­vable mais à laquelle toute direc­tion s’est effa­cée. May semble ne pou­voir se rete­nir à rien dans un monde qui ne repré­sente qu’une aire dont elle n’éprouve que les glis­se­ments et les dédales et sur les­quels sans cesse des­cend la nuit.

jean-paul gavard-perret

Joy Cou­len­tia­nos,  May, tra­duit du grec par Jacques Dar­ras, Edi­tions de la Biblio­thèque, 2017.

LEX NEWS
Joy Coulentianos : May
9 mai 2017


C’est un joli et étrange ouvrage que ce livre nommé simplement « May » de Joy Coulentianos et traduit du grec par Jacques Darras ; une douce étrangeté qui vous enveloppe, happe et ensevelit.
Deux femmes, deux sœurs anglo-saxonnes, la quarantaine, quelques jours ensemble, de nouveau, sur cette île, quelque part en Grèce ; la mer, les crêtes, l’Acropole et le vent qui siffle, hurle parfois… L’une, May, raconte ses amours tout juste vécues, intenses, pulsionnelles, et se souvient, surtout, passionnément meurtrie, de cet amour au deuil encore suspendu, revenant inlassablement, et puis de cet autre encore qui l’appelle, l’obsède, la perdra peut-être de nouveau pour toujours, qui sait ?….Mais ici, rien d’un banal roman ; non, ici, c’est l’atmosphère de cette Grèce au soleil mordant, aux nuits sans fin, Grèce orthodoxe avec ses cimetières et ses rites d’un autre âge, secrets et envoûtants. Là, dans les grottes éternelles, cachées au-dessus de la mer Égée, et les tas de débris d’os, l’amour affronte sans complaisance la mort, un questionnement ininterrompu dans un dialogue mêlant l’érudition et le tendre sérieux de l’une, la sensualité et l’imagination de May, la mythologie, les rites chrétiens, orthodoxes, protestantisme et paganisme… Un dialogue où s’immiscent la narration, l’ivresse, le Zeïbeitico, la sensualité, les blessures et l’angoisse des nuits sans réponses. Chacune, à sa manière, tente de comprendre et d’expliquer ce qui fait qu’elle est, elle, « May ». On ne sait pas grand-chose d’elle, de cette femme passionnée, énigmatique, tombée amoureuse un jour d’un écrivain grec mort, pas plus sur l’auteur, Joy Coulentianos, en dehors de ces tendres et émouvants souvenirs que nous donne à lire Jean Blot dans sa postface. Comme un sarcophage ouvert dans la lumière crue de la lune, se superposent les héroïnes : l’auteur, son héroïne May, et celle encore de « Dis-moi qui aimer… », ce livre écrit par cet écrivain grec, avant May. Mais, « Qui est May » ? (« Qui aimer ? ! ») – Tous, lui disent : « May, tu ressembles à l’héroïne de « Dis-moi qui aimer… » ; sortilège, fatalité ? Ce sont les vents de la Grèce, ceux qui harcèlent, obsèdent, et ses dieux – Dionysos ou Bacchus, Hadès, Pan – qui soufflent, tournent les pages, faisant ensevelir les morts, ouvrant les tombes, les esprits et les âmes, et regardant souffrir, mourir, agoniser les vivants de leurs blessures et de leurs peurs trop humaines. Putains, amours, maquereaux, rêves, mort, sexualité et éternel féminin irriguent les veines de ces pages comme le vin, oublieux, submergeant et solitaire. Un livre d’une étrange force tel un poignard ciselé par sa propre victime. Il faut l’ouvrir comme on accepte de regarder le soir venir et la nuit grecque approcher, le temps d’un étrange songe, d’un amour éperdu, d’un livre…

L.B.K.

Renonçants — 7 juillet 2017

Renoncer, fuir…

Petit éloge de la fuite hors du monde de Rémy Oudghiri, Arléa, 2015.
Renonçants de Michéa Jacobi, Éditions la Bibliothèque, 2016. LRSP (livre reçu en service de presse)

C’est l’été, saison des vacances (« caractère de ce qui est disponible » dit Larousse), temps des grands départs et des bousculades automobiles vers des horizons où l’on pourra rompre avec la vie citadine et son cortège d’habitudes aussi mornes que sclérosantes. Car si nous sommes dans le monde, « nous ne sommes pas au monde » comme le proclamait Rimbaud, « la vraie vie est absente ». Vient un appétit de rupture, de renoncement, de fuite…
Deux livres récents éclairent ce désir de vita nuova.
Qui n’a pas rêvé, un jour, de tout quitter? De renoncer au confort d’une vie réglée, d’abandonner la société des hommes, de disparaître à l’horizon du monde? Cette tentation de la fuite peut apparaitre à tous les âges de la vie, toucher tous les milieux, prendre des aspects très différents selon les individus; force est de constater qu’elle est présente chez beaucoup de nos contemporains. Certains ne feront qu’y penser, d’autres sauteront le pas et se lanceront dans l’aventure. C’est pour mieux cerner ce phénomène que Rémy Oudghiri (après la déconnexion) se penche sur notre désir d’autre chose. De la fuite au désert prônée au IVe siècle par l’érémitisme chrétien à l’éloge exalté de l’évasion à partir des années 1960, c’est dans la littérature qu’il trouve les réponses les plus inattendues. De Pétrarque à Rousseau, de Tolstoï à Flaubert, sans oublier Simenon ou Pascal Quignard, Rémy Oudghiri montre que, derrière ce besoin de retrait, on retrouve le même secret étonnant et paradoxal: la fuite hors du monde n’est rien d’autre qu’une façon d’y entrer vraiment. Il faut se défaire du vieux monde (ses faux-semblants, les cache-misère de la comédie sociale) jusqu’à disparition complète pour renaître à soi dans une vie seconde.
Avec Michéa Jacobi, nous passons un cap, un degré dans l’absoluité de la recherche d’une métamorphose transpersonnelle, d’une metanoia. Poursuivant son exploration de notre humaine condition, après les marcheurs et les xénophiles, Michéa Jacobi se penche sur les renonçants de Diogène à Syméon le stylite en passant par Elvis Presley. Dans ce défilé (par ordre alphabétique, ce qui tend à suggérer qu’aucun « renonçant » n’est supérieur à un autre) nous croisons les « dendrites » retirés dans leurs arbres, les « stylites » perchés au sommet d’une colonne, les ermites, les anachorètes, tous ceux qui ont su trouver leur thébaïde. Ont-ils été plus heureux pour autant? Cela n’est pas sûr. Après son renoncement à la poésie, Rimbaud ne vécut pas heureux à Aden et à Harar. Brigitte Bardot annonce en l’an 1973 qu’elle met définitivement fin à sa carrière – ce qu’elle a fait – pour devenir cette vieille dame aigrie que nous connaissons. Nous, vous, moi, certains jours avons cette envie de tout foutre en l’air, pris par la lubie existentielle du grand adieu et puis… nous baissons les bras.
Renoncer à renoncer est-ce une preuve de sagesse ou l’aveu de notre irrémédiable timidité, médiocrité, veulerie face à ce que Nietzsche appelle la « grande santé »?
À chacun de délibérer. Après lecture.

Illustration: photographie ©Lelorgnonmélancolique.

DISSIDENCES, Kostas Papaïoannou de François Bordes

François Bordes, Kostas Papaïoannou (1925-1981). Les idées contre le néant, Paris, Éditions La Bibliothèque, collection « Les Cosmopolites », 2015, 172 pages, 14 €.

Un compte rendu de Patrick Marcolini

Il manquait jusqu’ici une biographie intellectuelle de cette figure méconnue de l’anti-stalinisme de gauche que fut Kostas Papaïoannou, philosophe grec qui vécut la majeure partie de sa vie à Paris, et qui fut tenu en haute estime par des personnalités aussi différentes que Raymond Aron ou Guy Debord. L’essai de François Bordes, nourri de ses recherches dans les fonds de l’IMEC, vient combler cette lacune. Il nous replonge dans les années de Guerre froide, à l’époque où la déstalinisation du bloc soviétique et des partis communistes, vite interrompue, permit toutefois l’émergence d’une première génération de penseurs qui entreprirent d’extraire l’œuvre marxienne des glaces de l’idéologie. Kostas Papaïoannou en fait partie, lui qui permit à beaucoup de lire Marx dans le texte, et de comprendre comment on était passé du projet communiste aux systèmes d’oppression existant en Russie, en Chine et ailleurs. Mais François Bordes ne rend pas seulement hommage à la lucidité du philosophe. En bon historien des idées, il rappelle que le moment anti-totalitaire français a commencé vingt ans avant la publication de L’Archipel du Goulag en 1974, et que « c’est précisément à ce moment-là que Kostas Papaïoannou joue un rôle qui mérite d’être réévalué car il montre la richesse et la complexité de ces années foisonnantes » (p. 106) – par contraste avec le simplisme et le clinquant des « nouveaux philosophes » qui viendront plus tard.

Le souvenir qu’a laissé Kostas Papaïoannou dans la vie intellectuelle française est peut-être d’abord celui d’un vulgarisateur, en la circonstance de la meilleure espèce. Ses ouvrages les plus diffusés, et d’ailleurs régulièrement réédités jusqu’à aujourd’hui, furent un choix de textes de Hegel, traduits et commentés par ses soins, d’abord publiés par Seghers en 19621, ainsi qu’une anthologie, Les Marxistes, publiée en 1965 dans une collection de poche destinée au grand public, qui donnait à lire l’essentiel des textes fondamentaux de cette tradition intellectuelle, tout en soulignant leur intrication avec l’histoire sociale et politique2. Le premier fut salué à sa parution par des personnalités aussi différentes que Jean Wahl, Brice Parain et Louis Althusser. Quant au second, Guy Debord lui-même le recommandait à ses correspondants soucieux de s’instruire en théorie marxiste3. Dans la même perspective, Papaïoannou traduira plus tard chez 10/18, avec le souci d’éviter tout jargon, des textes aussi exigeants que La Raison dans l’Histoire ou les écrits de jeunesse de Marx et d’Engels.

Mais François Bordes rectifie cette image finalement assez subalterne du vulgarisateur de talent, pour nous rappeler que Kostas Papaïoannou fut aussi un philosophe authentique et un polémiste hors pair. L’un n’allait pas sans l’autre en ce temps-là, car délivrer Marx de l’idéologie n’était possible qu’en se lançant dans un combat acharné contre les marxistes, qu’ils soient hommes d’État à Moscou ou philosophes en chaire à Paris (les seconds se bornant le plus souvent à emballer de spéculations sophistiquées la doctrine rudimentaire des premiers). L’originalité de la méthode du philosophe grec a consisté, selon les mots de François Bordes, à « utiliser Marx pour critiquer le marxisme » (p. 91). En effet, bien qu’excellent commentateur, Kostas Papaïoannou ne se bornait pas à gloser sur un corpus théorique dont il soulignait selon les cas les vues lumineuses ou les angles morts. Il fit du concept marxien d’idéologie un outil de compréhension du marxisme-léninisme ; il observa la réalité soviétique au prisme du concept d’aliénation ; il étudia la géopolitique de l’URSS à la lumière des textes de Marx sur la question russe ; et il entreprit de croiser la collectivisation agraire avec le concept de despotisme asiatique. Tout au long des années 1960 et 1970, de cet affrontement sont nés de multiples articles, publiés dans des revues telles que DiogènePreuves ou Le Contrat social, et recueillis après sa mort dans le volume De Marx et du marxisme, publié en 1983 chez Gallimard à l’initiative de Raymond Aron, dont il fut proche. Or, comme le révèle François Bordes, Kostas Papaïoannou avait posé les bases de cette analyse critique de Marx, du marxisme et du communisme dès les années 1950, dans ses textes publiés en grec, à l’époque où, ayant fui la guerre civile, il espérait encore pouvoir revenir dans son pays natal et réintégrer le monde universitaire.

Si De Marx et du marxisme reste un sommet en termes d’herméneutique et d’histoire de la pensée marxiste, la pointe polémique de l’œuvre de Kostas Papaïoannou reste toutefois L’Idéologie froide, son pamphlet publié chez Jean-Jacques Pauvert en 1967, dans la célèbre collection « Libertés » au format oblong et aux couvertures couleur papier kraft, dirigée par Jean-François Revel. Véritable soufflet à la face des marxistes orthodoxes, ou pour reprendre les mots de François Bordes, « missile philosophique », le livre rassemblait de manière percutante les principaux arguments de la critique du stalinisme qu’on retrouvera un an plus tard sur les murs et dans les assemblées de Mai 68. Un missile de longue portée même : le propos de L’Idéologie froide résonnant familièrement avec l’actuel retour en grâce du marxisme dans l’intelligentsia, les éditions de l’Encyclopédie des Nuisances ont jugé utile en 2009 de rééditer ce pamphlet pour faire pièce aux divagations qu’on peut parfois entendre du côté de Vincennes ou de la rue d’Ulm.

Mais à l’énoncé des noms d’Aron, de Revel, et peut-être aussi de la revue Preuves (organe de la guerre froide culturelle menée par les États-Unis contre les communistes)4, le lecteur aura peut-être tiqué : des années 1950 aux années 1970, ce sont là les fleurons français de la pensée libérale et atlantiste. De fait, Kostas Papaïoannou a aussi participé en 1978 à la fondation de la revueCommentaire, connue pour ses penchants néolibéraux. Il ne faudrait pas cependant faire de déductions trop hâtives. L’auteur rappelle que Papaïoannou avait commencé sa trajectoire politique dans la gauche socialiste grecque, comme membre de l’ELD, l’« Union démocratique populaire », un petit parti fondé par son père, proche des pivertistes français, et qui finit par rejoindre l’EAM, le Front de libération nationale formé sous l’égide du Parti communiste grec. Le philosophe participa à ce titre à la résistance antifasciste, tout en acquérant une connaissance directe de la mécanique du stalinisme. François Bordes montre bien, aussi, son mépris à l’égard des anti-totalitaires des années 1970 (Bernard-Henri Lévy, Bernard Glucksmann et les autres). Il souligne la proximité de Papaïoannou avec Cornelius Castoriadis et Kostas Axelos, qui firent avec lui la traversée de la Grèce vers la France à bord du mythique Mataroa, et dont la démarche post-marxiste était tout sauf une reddition devant l’ordre des choses. Il évoque également l’attitude ambivalente de Kostas Papaïoannou en 1968, trouvant des interlocuteurs chez les situationnistes, mais participant ensuite à la manifestation de soutien à de Gaulle, ou en 1981, à la veille de sa mort, lorsqu’il espère voir François Mitterrand gagner les élections. Enfin, comme pour achever de brouiller les cartes, François Bordes rappelle que deux des derniers livres de Papaïoannou furent publiés par des maisons d’édition d’ultragauche : Lénine ou l’utopie au pouvoir, chez Spartacus en 1978, et La Consécration de l’histoire, chez Champ libre en 1983 (François Bordes soulignant la haute tenue philosophique de ce dernier ouvrage passé relativement inaperçu).

On pourrait dire que cette équivoque n’en est pas une : après tout, les libéraux et l’ultragauche avaient l’anti-stalinisme pour point commun, et c’est peut-être cet anti-stalinisme qui fut la ligne directrice de Kostas Papaïoannou en politique. Il est dommage que François Bordes ne se penche guère sur les équivoques qu’impliquait une telle position, et qu’il ne mette pas en discussion les analyses de Michael Scott Christofferson sur les liens entre le néolibéralisme et les critiques de gauche et d’extrême gauche du stalinisme5. Mais cette lacune est peut-être volontaire, car cet historien a tendance à voir dans les adversaires intellectuels du Parti communiste et du marxisme orthodoxe, fussent-ils sincères, des « alliés objectifs » de la bourgeoisie – le genre de biais que Kostas Papaïoannou avait précisément en horreur. François Bordes, pour sa part, semble être plutôt de ceux qui pensent que la vérité est toujours révolutionnaire. Et dans la mesure où Papaïoannou a passionnément cherché la vérité sur le marxisme sans trop se préoccuper des forces sociales ou politiques que son travail pouvait ainsi favoriser, la question qui sous-tend l’essai de François Bordes devient celle, malheureusement récurrente dans l’histoire, des points d’ancrage d’une pensée libre dans une époque qui ne l’est pas.

C’est pourquoi Kostas Papaïoannou fut un intellectuel périphérique, marginal non par vocation mais du fait de sa lucidité. Bien qu’entouré d’amis, sa situation fut toujours précaire : privé de passeport pendant près de dix ans, ne devant son poste de chargé de recherche au CNRS qu’au soutien de quelques-uns, oscillant entre les cultures (à côté de la philosophie occidentale, l’art grec et la peinture byzantine firent aussi partie de ses objets d’étude), il resta un « éternel étudiant » (p. 19) auquel les institutions du savoir ne firent pas bon accueil. Pour ne citer qu’un exemple de cette marginalité à la fois subie et assumée, son obstination à utiliser Marx pour critiquer le marxisme, qui aurait pu le rapprocher de son contemporain Maximilien Rubel dont le projet intellectuel était semblable, l’en éloigna au contraire. Rubel, tout en reconnaissant la qualité des travaux de Kostas Papaïoannou, ne pouvait se résoudre à sortir de la tradition marxienne. C’était au contraire le pas suivant dans la démarche du Grec : considérer Marx comme un représentant de la tradition philosophique occidentale, à l’image de Descartes ou de Kant – et le traiter en conséquence, ni plus ni moins.

Il y a bien sûr quelque chose de tragique dans cette marginalité consentie, mais aussi une étrange poésie, qui filtre à travers le sourire et la légèreté apparente de ce bon compagnon que fut Kostas Papaïoannou pour ses proches – au premier rang desquels Octavio Paz. C’est aussi le mérite du petit livre de François Bordes que de laisser le dernier mot à cette poésie et cette amitié-là, sans rage de conclure.

1Disponible aujourd’hui aux Belles Lettres, dans la collection « Le goût des idées » de Jean-Claude Zylberstein, dans une nouvelle édition préparée par François Bordes et Laurie Catteeuw.

2Augmentée et remaniée, elle est devenue en 1972 Marx et les marxistes, aujourd’hui disponible chez Gallimard dans la collection « Tel ».

3Cf. Guy Debord, Correspondance, volume 2, septembre 1960-décembre 1964, Paris, Fayard, 2001, p. 315. Debord qualifiait aussi son Hegel d’« excellent » (Correspondance, volume 4, janvier 1969-décembre 1972, Paris, Fayard, 2004, p. 541).

4 Cf. « Preuves » : une revue européenne à Paris, présentation, choix de textes et notes de Pierre Grémion, Paris, Julliard, 1989. Sur cette revue et son rôle dans la « guerre froide culturelle », Pierre Grémion, Intelligence de l’anticommunisme. Le Congrès pour la liberté de la culture à Paris, 1950-1975, Paris, Fayard, 1995, et Frances Stonor Saunders, Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle, trad. D. Chevalier, Paris, Denoël, 2003.

5Michael Scott Christofferson, Les Intellectuels contre la gauche. L’idéologie antitotalitaire en France, 1968-1981, trad. A. Merlot, Marseille, Agone, 2009.

Sur une île, j’emporterais

LE MONDE COMME IL VA (OU PAS)

ALORS, ON FAIT COMMENT AVEC LES ANIMAUX ?

15 MARS 2017 ISABELLE LOUVIOT

Abattoirs de Chicago, Le monde humain, Jacques Damade, collection L’Ombre animale, La Bibliothèque, 2016

Les gens, ils ont oublié que pour manger de la viande, il fallait tuer un animal. Le directeur d’un abattoir, filmé pour un reportage d’Envoyé spécial diffusé le 16 février 2017, s’agace. C’est vrai, tout a été fait pour qu’on oublie ce point de départ. En anglais, il y a des mots différents pour dire l’animal vivant dans le pré ou la bauge (a calfa sheepa pig) et le mort dans l’assiette (vealmuttonpork). En français et en anglais, on dira vache (cow) pour le mammifère ruminant et bœuf (beef) pour le tartare ou la pièce que l’on demandera saignante ou à point. Citadins pour la plupart, nous ne voyons bien souvent de l’animal que le domestique ou, par le biais d’une échappée campagnarde, les vaches tachetées ou les moutons à laine grasse et aux drôles de pupilles. Jacques Damade situe le point d’origine de notre rapport clivé avec l’animal à Chicago, au début du XIXe siècle.

En neuf chapitres, de Chicago, village indien au Monde humain, le tout précédé d’une introduction sensible et philosophique sur le réel, l’auteur, pose sa caméra d’essayiste lettré en plein Middle West. D’abord la course des antilopes, les innombrables bisons piétinant un territoire sans fin, puis les myriades de sabots, de cornes, les milliers de vaches entourées de rares cow-boys passant le gué d’une rivière, tous naissent du paysage américain. (…) La plaine du Middle West n’a pas de cadre, elle s’étend, elle a pour horizon les troupeaux qui la font frissonner comme une peau et la parcourent en tous les sens.

 

Avec un sens aigu de l’image et du symbole, l’auteur raconte l’éclosion de la ville champignon bordant la plaine. Exit tribus indiennes et troupeaux de bisons parcourant l’infini. Place au chemin de fer, aux wagons, entrepôts réfrigérés et chaînes d’abattage à l’efficacité redoutable. Ford s’en inspirera pour la production automobile. La transformation d’un espace, d’une économie, d’un rapport avec l’animal est représentée dans cet essai nourri de références littéraires, politiques, philosophiques, comportant quelques je humbles et sensibles.

Le texte met à nu deux singularités américaines.Tout d’abord la capacité du mythe fondateur à écarter, pour s’édifier, les zones d’ombre. L’histoire américaine ne retint que Ford comme symbole de sa propre industrie. On le comprend assez bien. Le déni déjà observé avec le western se poursuit. La Ford T est une héroïne de l’épopée industrielle plus présentable que l’abattoir. Pour entretenir la symbolique de la conquête territoriale, l’automobile est préférée au bison mis en boîte.

Ensuite, la mise en place d’une organisation à la fois sauvage et hyper rationalisée de mise à mort animale aux mains des trusts de la viande. Là où en France, au milieu du XIXe siècle, La Villette se dresse à partir d’un plan haussmannien (une belle ossature de verre et de fer à la manière de Baltardla superbe Fontaine aux lions de Nubie de Girard), les abattoirs de Chicago s’étendent sans plan, sans dessein, semblables à quelques chaos laborieux. Écart des cadences, des quantités de bêtes tuées. En 1900, 80% de la viande consommée aux États-Unis provient des abattoirs de Chicago.

Depuis, les législateurs sont intervenus pour améliorer les conditions de travail des hommes et limiter la souffrance animale. Et La Jungle, roman de Upton Sainclair (1906) dénonçant l’atrocité de la condition ouvrière dans les abattoirs de Chicago joua un rôle dans les réformes engagées. Il n’empêche qu’une réalité demeure. À l’intérieur, on tue des bêtes avec la plus grande efficacité possible. J. Damade cite l’historien de l’art Siegfried Giedion (La mécanisation au pouvoir, 1948) qui a inspiré son projet. Ce qui frappe dans cette mise à mort en série, c’est sa parfaite neutralité. On n’éprouve rien, on ne ressent rien. Dans Intermédialité (printemps 2008), Johanne Lamoureuxcreuse la question du statut de l’abattoir. Moins préoccupée par la performance sacrificielle que par une scénographie machinique qui détermine, à des registres certes différents, une découpe de l’homme comme de l’animal, cette production installe l’abattoir comme site infernal de la modernité industrielle du capitalisme. (…) Giedion démontre on ne peut plus clairement comment les chaînes de montage (assembly line) de Denver trouvent leur origine dans les chaînes de démontage (disassembly line) de Chicago et comment la mécanisation de la production commence moins dans l’assemblage que dans le démembrement.

Lieu par nature en tension, l’abattoir nous renvoie à d’insupportables paradoxes. D’un côté, une technologie mise au service de l’efficacité industrielle et d’une finalité, manger, de l’autre, plus diffuses, l’émotion, la conscience de ce qui se joue, le passage mécanisé et démultiplié de la vie à la mort animale. Dans le reportage d’Envoyé spécial, une psychologue évoque, pour les hommes qui travaillent sur les chaînes d’abattage, qui tuent et voient mourir chaque jour des centaines de bêtes, la nécessaire chosification des animaux, indispensable condition pour parvenir à faire leur travail.

Et si, selon J. Damade, la question animale surgit ces temps-ci avec cette vitalité, c’est que la terre abîmée, surexploitée, encore belle malgré tout, reste la terre, c’est-à-dire ce qui nous porte et non un objet quelconque, et que l’animal, lui, qui nous est tout proche, on le perd peu à peu (…). On pourra se demander si l’homme est l’homme à partir du moment où il est tout seul. Je repense au roman de Jean-Baptiste Del Amo, Règne animal. L’industrialisation d’un élevage porcin menée sur un siècle dans une ferme du Sud-Ouest y explose à la fin. Le verrat s’échappe, gagne les champs, les fourrés, symbole du divorce consommé entre l’homme et l’animal.

Par la forme de l’essai sensible et érudit, J. Damade met en garde contre le monde humain, domination organisée de l’homme pour son seul bien propre et rêve d’une destinée qui ne serait pas uniquement technologique.

Isabelle Louviot  (Sur une île, j’emporterais)

 

 

Le Lorgnon mélancolique – 24 février 2017

Notes d’Amérique

 

Voilà un petit livre bien singulier qui tombe à point alors que l’Amérique rejoint, retrouve à l’occasion d’une élection ses « fondamentaux ».
Notes d’Amérique est un inédit de Rudyard Kipling traduit et publié pour la première fois en français grâce aux soins de Jacques Damade des Éditions La Bibliothèque.
En 1889, alors âgé de 23 ans, Rudyard Kipling traverse les États-Unis en tant que jeune reporter du journal anglo-indien The Pioneer. Il arpente le pays tout entier, visite San Francisco, pêche le saumon, côtoie des cow-boys et des industriels, traverse Yellowstone, visite les abattoirs de Chicago. Ses notes sont surprenantes à plus d’un titre. C’est un « rapport d’étonnements » d’un Huron à la manière de Voltaire, d’un Usbek sorti des Lettres persanes ou plus exactement d’un Britannique pur style, droit dans ses bottes de colonialiste-impérialiste qui débarque chez d’anciens colonisés expérimentant une société d’un type nouveau qui deviendra un siècle plus tard le monde globalisé dans lequel nous vivons. Sous le regard de Kipling, à la fois attentif mais aussi bourré des préjugés d’un anglo-saxon frotté aux mœurs du sous-continent indien, surgit l’Amérique des origines, celle qu’on ne voit plus parce qu’elle s’est diluée dans l’air que nous respirons. A un moment de son récit Kipling déclare: « Une personnalité trop affirmée a toujours été un obstacle aux voyages ». Peut-être pas, car ce sont précisément les raideurs, les principes et pré-conceptions culturelles du sieur Kipling qui, par contraste, par irritation et répulsion allais-je dire – permettent de révéler la teneur même de la civilisation américaine dans tout ce qu’elle a d’irréductiblement idiosyncrasique, de rédhibitoirement insupportable aux yeux de la vieille Europe. Kipling ne voit que des natives autrement dit, dans son esprit, des « sauvages » qui s’affairent à mettre en place le capitalisme naissant dans toute sa cruauté, sa violence à l’égard des hommes (blancs, noirs, indiens) et de la nature considérée comme un Éden aux ressources infinies. C’est le grand arraisonnement du monde qui s’intensifie là sous les yeux éberlués et sceptiques de Kipling, un suractivisme débridé qui se déploie sous les augures du « progrès » (chemin de fer + électricité + téléphone). Mot fétiche que tous les américains rencontrés, interrogés par notre reporter, ressassent de façon incantatoire qu’ils soient journalistes, hommes d’affaire, prédicateurs ou simples citoyens. Le culte de l’argent atteint son point de délire selon Kipling chez la femme américaine qui n’hésite pas à déroger de son statut de « femme » pour se rendre « utile », entrer dans le jeu de la production et s’y déclasser (comme simple sténographe ou dactylo) avec une facilité et un élan déconcertants. On sera bien entendu choqué par les considérations éminemment racistes à propos de la domesticité noire, cela participe d’un habituel d’époque. Ce qui est presque comique c’est de voir notre colon des Indes opposer la douceur de la société traditionnelle indienne, sa convivialité de village à la grossièreté des foules américaines, à la brutalité des rapports sociaux (colt sous la veste, corde pour la pendaison à portée de main). Et surtout ce manque de déférence (sentiment de classe) aboli dans une nation qui sent l’odeur de magasin, ardemment égalitaire où le portier d’hôtel s’adresse à vous en mâchonnant un mauvais cigare tout en vous posant des questions indiscrètes dans un langage vulgaire plein d’argot. Shoking. Le gentlemanKipling s’offusque devant les pratiques américaines déloyales en matière de copyright (jamais respecté par les journalistes), ignobles en matière d’hygiène et de savoir-vivre (multiplication des crachoirs dans tous les lieux de vie), insolentes avec les regards francs et directs des jeunes dames, etc.
Ce retour aux sources de l’américanité permet de saisir ces invariants qui constituent et perpétuent les fondements de la société états-unienne. Ils ont jailli à la face du monde avec l’élection de Donald Trump. Comme un retour du refoulé d’autant plus violent qu’il avait été enfoui sous des discours lénifiants ou des visions fantasmatiques confortant le déni de réel. D’où l’urgence de lire cet éclairant témoignage sur l’Amérique profonde, l’Amérique de toujours.

« Le dimanche me procura la plus étrange expé­rience de toutes, la révélation du sommet de la barbarie, je découvris un lieu officiellement décrit comme une église. Il s’agissait en fait d’un cirque, mais la congrégation l’ignorait. Le bâtiment était rempli de fleurs, il était lui-même décoré de peluche, de chêne taché par le temps, et d’un grand luxe qui incluait des chandeliers de bronze vrillé du plus pur style gothique, parmi ces objets et une congrégation de sauvages, un homme merveilleux fit soudain son entrée, dans la confidence absolue de leur Dieu commun qu’il traitait avec familiarité et exploi­tait autant qu’un reporter aurait exploité un potentat étranger. Mais, contrairement au repor­ter, il n’autorisait jamais son auditoire à oublier que c’était lui et non pas Lui qui était le centre d’intérêt. De sa voix onctueuse et à l’aide d’images empruntées à la salle des ventes, il fai­sait surgir devant son auditoire un paradis qui ressemblait à l’hôtel Palmer House (avec toutes ses dorures en or véritable et toutes ses vitres taillées en diamant) au milieu duquel apparais­sait une créature à forte voix, fin discuteur, plein de sagacité, à qui il donnait le nom de Dieu. L’une de ses phrases retint mon oreille ravie. C’était à propos d’une question relative au juge­ment, elle était à peu près: « Non! Je vous le dis, Dieu ne traite pas ainsi les affaires. »

Couverture Notes d’Amérique – Rudyard Kipling



Il leur présentait une déité qu’ils pourraient comprendre, et un paradis en or et pierres pré­cieuses auquel ils pouvaient tout naturellement s’intéresser. Il lardait sa performance d’argot des rues, du comptoir, de la bourse, en disant que la religion devait entrer dans la vie de tous les jours. En conséquence, j’imagine qu’il pré­sentait la vie quotidienne à l’image de la sienne et de celle de ses amis. C’est alors que je me suis échappé pour éviter la bénédiction, ne souhai­tant pas la recevoir de telles mains. Mais le reste de l’auditoire semblait prendre plaisir à tout cela et je compris que je venais de faire la connaissance d’un prédicateur populaire. »
Notes d’Amérique de Rudyard Kipling, traduction, préface et notes de Dominique Beugras, illustrations de Grégoire Louis, Éditions La Bibliothèque, 2017.  LRSP (livre reçu en service de presse).

Zibeline – janvier 2017

Le renoncement en mode de vie… un nouvel abécédaire de sagesse(s) de Michéa Jacobi
Renoncer n’est pas un luxe

Après deux ouvrages consacrés à ceux qui pratiquent la marche comme un art de vivre, et aux xénophiles, ces rares personnages passionnés par les autres, Michéa Jacobi décline une nouvelle fois son concept abécédaire, avec humour et éclectisme. 26 lettres, 26 vies de Renonçants, 26 manières de se soustraire au monde (ou de renoncer à le faire). Celle de Fra Filippo, florentin du XVe siècle, peintre et chapelain d’un couvent : défroqué pour l’amour d’une religieuse, il renonça au renoncement. Celle de l’érudit soufi Ibn Muhammad Abou Hamid al-Ghazali (1058-1111), si scrupuleux qu’il fut pris d’un doute à la fin de sa vie : et si la somme considérable où il détaillait le renoncement s’avérait contre-productive ? « Renoncerait-il jamais celui à qui il fallait si longuement expliquer ce qu’était le renoncement ? »

De belles pages aussi sur Diogène (philosophe-cabot), et ses exercices d’accoutumance à ne point avoir ce qu’il souhaite, ou le troubadour Folquet, amoureux éconduit devenu inquisiteur (« on ne tord jamais assez fort le cou à ses chagrins »). Notre préféré ? L’ermite Eucher au temps de la Gaule romaine, se réfugiant avec ceux « que le siècle a brûlés » sur les îles de Lérins. Trouver du réconfort dans la beauté des paysages méditerranéens pour fuir la « négligence de la vie », comme on le comprend ! Étonnamment, celui qui a dit que le renoncement pouvait être un délice n’a pas connu grande postérité…

Malgré son goût prononcé pour les anachorètes, Michéa Jacobi n’oublie pas les contemporains : Che Guevara, Elvis Presley figurent au sommaire, ainsi que Brigitte Bardot. Par ailleurs, c’est la seule femme du volume. Pourquoi ? Sans doute parce que la moitié féminine de l’humanité en sait long sur le renoncement, au point de s’être effacée des livres d’histoire.
GAËLLE CLOAREC

 

 

venise

« Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n’en suis jamais sorti. »

Jorge Luis Borges

La Bibliothèque Numérique