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Lexnews
Interview Michel Orcel
Nice, 29 janvier 2014

©Sylvie Yvert

Lexnews a eu le plaisir d’interviewer l’écrivain, poète et psychanalyste Michel Orcel à l’occasion de la publication de sa traduction de La Beffa di Buccari de Gabriele d’Annunzio aux Editions La Bibliothèque. L’amoureux des lettres italiennes fait revivre dans ce court récit une épopée aux intonations aussi épiques que poétiques, relevée par un patriotisme taillé à la mesure de l’écrivain. Embarquons pour Buccari et voyons si Gabriele et ses compagnons sont revenus plein d’usage et raison… de ce triomphal insuccès !

 

 

 

st-il possible de penser que Gabriele d’Annunzio recherche une nouvelle virginité (personnelle et nationale) avec ce coup de force d’une Italie embarrassée par ses positions géostratégiques au début de la Première Guerre mondiale ?


Michel Orcel : « On peut en effet penser que d’Annunzio a embrassé la cause interventionniste comme une façon de se régénérer. Aussi doué pour les lettres que pour la « communication » (c’est un des aspects les moins séduisants, mais les plus étonnants de son personnage), il avait connu dès son plus jeune âge un extraordinaire succès littéraire, amoureux, mondain. Vivant dans une sorte d’excès perpétuel, de dépense inouïe, il est possible qu’il ait pressenti – surtout après son « exil » en France, où il échappa non seulement à ses créanciers, mais au provincialisme italien – l’impasse dans laquelle il allait se retrouver. Sa vitalité prodigieuse (hypomaniaque, dirions-nous, et probablement entretenue au cours des ans par l’usage croissant de la drogue) lui fait embrasser la cause belliciste à sa manière : sans demi-mesure et comme une affaire personnelle. Il confond naturellement sa régénération et celle de l’Italie dont il est indubitablement à l’époque (avec Pascoli, qui meurt en 1912) le plus grand écrivain.

Cette aventure des temps modernes peut-elle faire penser aux héros homériques, via Nietzsche et son surhomme ? D’Annunzio serait-il le nouvel Ulysse italien ? Vous laissez d’ailleurs entendre dans votre préface qu’en l’écrivant d’Annunzio transforma en triomphe de l’audace ce qui, selon l’expression de Vittorio Martinelli, avait été un « triomphal insuccès ». 

Michel Orcel : Le personnage d’Ulysse traverse en effet le récit, sous l’espèce de quelques vers que d’Annunzio emprunte à sa tragédie La Nave. Surgeon lointain de l’Odyssée, mais de Dante aussi, l’Ulysse dannunzien est un découvreur insensé, un chantre nietzschéen de la conquête pour la conquête :


… Nous, nous serons les précurseurs
Qui ne s’en retournent pas, les messagers qui jamais ne s’en retournent,
Parce qu’ils ont voulu porter le message
Si loin qu’aux vêpres d’un jour fugace,
Ils ont outrepassé les frontières
De l’éternité, et, sans s’en apercevoir,
Ont pénétré dans les royaumes de la Mort.


D’Annunzio, qui n’a d’autre but que de sans cesse repousser les limites, s’enivre de l’action, et même de l’action la plus moderne (il est un héros de l’aviation, et n’oublions pas qu’il est contemporain de Marinetti), mais en l’habillant toujours d’une aura mythique. Et cette puissance de conviction est telle qu’il a réellement réussi à soulever les hommes et les masses, non seulement par des discours, mais par un récit comme celui dont nous parlons. La Beffa, qui ne fut pas un échec, mais un héroïque insuccès, devint sous la plume de D’Annunzio le plus puissant outil dans la résurrection du moral italien après la tragique défaite de Caporetto. Dans ce petit homme prodigieux, qui, à cinquante ans passés, s’invente un destin de soldat et va défier l’Autriche au fin fond d’un ses ports, la jeune nation se redécouvre et s’émerveille elle-même.

D’Annunzio n’en était pas à son premier essai en 1918 avec La Beffa di Buccari – et il ira même plus loin encore par la suite. Pensez-vous que l’on puisse dissocier l’écrivain de proximités fascistes qu’on lui a souvent prêtées ? 


Michel Orcel : « D’Annunzio avait été élu député conservateur en 1897, mais, aussitôt élu, il avait déclaré : « J’ai vu beaucoup de morts dans les rangs de la droite, je vais du côté de la vie », et il avait rejoint la gauche ! Plus tard, il soutint la « guerre de Lybie » (1911-1912), par laquelle l’Italie essayait de se tailler un empire colonial ; mais cela n’avait rien de très remarquable, si l’on songe qu’au même moment le doux Pascoli y était lui-même favorable, tandis qu’un des chefs du mouvement pacifiste se nommait… Mussolini ! Il fut aussi très vite un représentant de l’irrédentisme italien, et il est vrai qu’il traîna publiquement dans la boue les représentants de la bourgeoisie pacifiste italienne. Mais jusque-là il n’y a rien que de très banal à l’époque. (Pensons, chez nous, à Barrès.) Il est vrai que d’Annunzio était tellement populaire qu’il participa effectivement au basculement de l’Italie dans la Première Guerre mondiale. C’est alors que, contrairement à toute attente, le poète se transforma en véritable combattant, puis, la guerre finie, en condottiere lorsqu’il conquit à lui tout seul la ville de Fiume. Il semble qu’on n’ait jamais assez insisté sur la folie de d’Annunzio et sur sa capacité à échapper à toute classification. Certes, il y a dans sa vie et son œuvre assez d’appels à la nation, à la guerre et à la volonté, assez de goût pour la parade, assez de démonstrations de puissance oratoire sur la foule, pour que certains aient vu en lui « le saint Jean-Baptiste du fascisme », mais il y a aussi chez lui trop d’esthétisme, d’individualisme, de méfiance vis-à-vis des masses et de l’État pour qu’on ne le dissocie pas du fascisme, qu’il accepta sans doute et dont il tira même parti, mais auquel il n’adhéra jamais. Dans une époque où règne la plus grande confusion sémantique, ajoutons que d’Annunzio était d’ailleurs résolument hostile au rapprochement de l’Italie avec l’Allemagne, et qu’il détestait Hitler, qu’il traitait de « clown féroce ».

Gabriele d’Annunzio La Beffa di Buccari – Un pied de nez aux Autrichiens, 11 février 1918
Traduit et présenté par Michel Orcel
Collection L’Écrivain Voyageur, Éditions La Bibliothèque, 2014.

Splendeur de d’Annunzio ! Dans ce récit d’un acte de guerre, le courage, la mer, l’amitié masculine, l’Italie, tout se conjugue. Et si, comme le note Michel Orcel, traducteur et préfacier de l’ouvrage, ce fut un triomphal insuccès, cet exploit redonna sa fierté à l’Italie. L’audace y fut pour beaucoup, mais la littérature aussi. Un petit bijou musical d’une virilité aussi ciselée qu’entière.

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(…) Enfin, pour en revenir à sa carrière politique, on a trop oublié que l’organisation étatique qu’il imagina pour la ville de Fiume – où se mêlaient les courants les plus invraisemblables, à commencer par l’extrême gauche – était d’une modernité inimaginable, puisqu’on y trouvait notamment la dépénalisation de l’homosexualité et de la drogue… 

La mise en œuvre et la narration de cette épopée font également parfois penser au roman Chevaux échappésainsi qu’au coup de force fatal de l’écrivain japonais Mishima dans son exaltation des valeurs martiales (parallèle implicite avec le code du Bushido dans la préparation du 11 février 1918).


Michel Orcel : « Je comprends bien le parallèle que vous esquissez à partir des éthiques nationalistes et martiales des deux auteurs, mais, outre que d’Annunzio n’a ni le talent romanesque de Mishima ni ses inclinations sexuelles (même si le climat de La Beffa n’est pas dénué d’érotisme viril, le poète resta un furieux amateur de femmes), d’Annunzio est totalement étranger au code de l’honneur japonais : il se voit, se vit comme un seigneur de la Renaissance italienne. Son nietzschéisme est superficiel, mais son tempérament à la fois chevaleresque et cynique, sensuel, cupide et dispendieux, le différencie radicalement de Mishima. S’il a rêvé de mourir en vol (emportant toujours sur lui une fiole de poison pour décider de sa fin si cela s’avérait nécessaire), il n’a jamais songé, pour quelque raison que ce soit, à mettre sa mort en scène, et la disparition de ses jeunes amis au combat compta certainement parmi les plus grands chagrins de cette âme peu encline à s’apitoyer.

Pouvez-vous revenir sur votre belle traduction et de quelle manière vous avez su rendre cette poésie épique si caractéristique du style de d’Annunzio ?


Michel Orcel : « Si ma traduction a quelque beauté, elle le doit au texte original. Malgré tous les défauts qu’on peut lui reprocher (narcissisme, emphase décadente, bimbeloterie romanesque, etc.), d’Annunzio est un poète immense, qui fait sonner la langue italienne avec une somptuosité incomparable. On lui reproche aussi d’avoir pillé tous les grands auteurs italiens du passé, mais c’est que sa mémoire est immense et qu’il a une manière parfaitement singulière de faire sien l’héritage littéraire. On a pu dire qu’il recyclait cette tradition à l’usage de la bourgeoisie nouvelle – qu’il méprisait par ailleurs. Ce n’est pas faux, mais, capable des plus artificieuses beautés dans le sillage des préciosités du Cavalier Marin, il sait aussi être d’une limpidité, d’une simplicité désarmantes (il avait d’ailleurs un étrange goût pour saint François et le franciscanisme) ou soulever de grandes vagues prosodiques qui me semblent plutôt relever du lyrisme que de l’épopée. Il n’est pas insignifiant que, du point de vue musical, il ait aimé Wagner et Debussy plutôt que Puccini. Parfois on en vient même à douter que sa phrase signifie quelque chose ; on est très proche d’un formalisme hypermoderne. »

Quelle perception pouvons-nous avoir de Gabriele d’Annunzio aujourd’hui ? Pensez-vous que nous aurions profit à retenir la personne de d’Annunzio sans le d’annunzianisme ?


Michel Orcel : « L’œuvre de D’Annunzio nous paraît aujourd’hui très inégale. J’ai pour ma part un bien médiocre souvenir de certains de ses romans, dont le climat à la Huysmans et l’esthétisme forcené sont tout à fait démodés. Mais ses drames symbolistes, sa poésie (Alcyone) et ses proses les plus intimes (Le Nocturne, La Léda sans cygne, etc.) sont, je le répète, d’incomparables musiques. Quant à sa vie, on pourrait aussi bien en méditer la profonde ambivalence : d’un côté la sauvage liberté de la vie, la capacité à violer les conventions, la noblesse de l’agir, et de l’autre la triste modernité de la propagande, de la « communication », et, pour finir, la funèbre claustration dans un musée de pacotille… 

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Michel Orcel a fait également paraître aux Éditions La Bibliothèque :

 

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« Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n'en suis jamais sorti. » Jorge Luis Borges