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Interview Jean BLOT
Paris, 11 décembre 2014

© Jean Blot

Longtemps haut fonctionnaire international et Secrétaire du Pen Club, Jean Blot est l’auteur d’une œuvre – romans, essais, livres de voyages, biographies – couronnée par de nombreux prix et traduite en neuf langues. Cet homme de lettres et de langues a décliné sa vie au diapason de la vie culturelle internationale. Découverte d’une âme slave, à l’élégance  britannique, et épris du bon goût français !

ès le plus jeune âge, votre vie est marquée par une dimension internationale, celle de l’émigration russe vers l’Allemagne, puis la France, celle de l’éducation et de la culture entre la France et l’Angleterre – sans oublier vos racines russes et juives, mais aussi l’influence de vos activités professionnelles en tant que haut fonctionnaire international…
Jean Blot : « De l’Allemagne, il ne m’est rien resté ; c’était la NEP, et à ce moment-là, on pouvait racheter les citoyens en devises fortes, comme nous avions de la famille en Allemagne, nous avons donc été rachetés et sommes partis pour Berlin. Mais, je n’en ai aucun souvenir, ma vie commence à Paris. En revanche, effectivement, j’ai été élevé dans le bilinguisme, et même dans le trilinguisme. Or, le bilinguisme et a fortiori le trilinguisme peuvent être une rude épreuve pour un jeune enfant d’autant plus qu’à cette époque je bégayais (je m’en suis soigné, vous vous en êtes aperçus, pour le meilleur ou pour le pire !). Cet environnement a pu introduire un doute certain dans l’univers d’un enfant trilingue.

Un réfugié russe arrive à Paris © Jean Blot

Je pense également en vous parlant à un autre élément biographique qui a eu son importance : j’ai reçu une éducation à la fameuse école de Montessori, ce qui était certes une bonne chose à bien des égards et une mauvaise à bien d’autres… Une bonne chose parce qu’à Montessori, il était impossible de savoir si on travaillait ou si on s’amusait, et cela est précieux et rare. Après cela, je suis allé aux Roches, une école terrible pour jeunes gens de bonne famille – mes parents se ruinaient en m’y envoyant – et qui imitait, à mon avis, assez mal les écoles anglaises. En ces lieux, était pratiquée cette chose horrible qui s’appelait le bizutage, et dont je ne me suis toujours pas remis… Alors que j’étais dans ce nouvel établissement très malheureux, on me donna un beau matin une rédaction dont le thème était : « Tout nouveau, tout beau » ; bien sûr, dans ce contexte cauchemardesque, j’aurais dû comprendre que le bizut devait se tenir tranquille, mais j’entrepris malgré tout une apologie – à mon avis, absolument remarquable ! – du bizut et une attaque violente contre cette pratique. J’ai eu zéro ! A partir de ce moment, on a décidé de m’envoyer poursuivre mes études en Angleterre chez un oncle qui était un homme à la carrière internationale. J’ai passé seulement quatre années en Angleterre, mais à cet âge de onze ans, ces années sont importantes. A cette époque, je n’aimais pas beaucoup l’Angleterre, je préférais la France. Avec les années, j’ai quelque peu changé… Les écoles anglaises sont à la fois un paradis parce que vous avez des paysages merveilleux qui conviennent tellement bien à la jeunesse, il y a un système éducatif d’une très grande intelligence, mais c’était cependant pour moi également un enfer parce que j’étais privé de ma mère, de ma famille et que je me sentais étranger ; A vrai dire, j’ai toujours gardé ce sentiment d’être un étranger partout où je me trouve : Russe en France, Français en Russie, Anglais en Amérique et Américain en Angleterre, etc. ! J’ai pris conscience de cela en Angleterre à onze ans, soit il fallait « en crever », soit en faire des romans… J’ai préféré en faire des romans ! Voilà à peu près le périple de départ. Quand je parle russe, je me sens Russe, mais je suis avant tout Français, c’est cela que j’ai voulu être dès ma toute petite enfance… »

Une âme russe et un cœur français…
Jean Blot : « Oui, c’est en effet un raccourci dans lequel je me reconnais. Mais, auquel il faut également ajouter cette éducation anglaise qui m’est souvent très précieuse. »

À partir de ce que nous venons d’évoquer, quel regard portez-vous sur ces influences plurielles et en quoi ont-elles pu avoir un rôle déterminant sur votre inspiration littéraire et votre écriture ?
Jean Blot : « Je suis réellement bilingue, non pas tout à fait trilingue car si je parle le russe, je ne l’écris pas. Cela vient du fait que mes parents me parlaient en russe, ce que je ne voulais absolument pas. Je me souviens que je leur répondais systématiquement en français ; j’ai désappris ainsi le russe, je voulais être français comme tout le monde ! Cela dit, j’ai écrit beaucoup sur la Russie ; je me suis intéressé à la Russie plus tard. Dans mon jeune âge, je ne voulais rien savoir, rien connaître. Quelle est en fait l’influence de la Russie ? Je pense qu’elle est quelque part, à la fois, très grande et très secrète. Cela serait plus facile de commencer par le français en ce sens que j’ai toujours voulu écrire dans cette langue et ne penser qu’en français, sentir en français… Il est vrai qu’écrire en anglais ou en russe, pour moi, ne signifie rien. Certes, en tant que haut fonctionnaire international, j’ai écrit, vous vous en doutez, plusieurs volumes de rapports en anglais, cela ne me pose pas de problème sur un strict plan linguistique, mais quelque part, la littérature n’a de sens, le monde n’a de sens, n’est lisible et ne doit être lu, pour moi, qu’en français. Il y a dans le français une exigence qui, selon moi, est profondément éclairante et structurante ; lorsqu’on dit quelque chose en français, c’est clair ; lorsqu’on dit quelque chose en russe, c’est émouvant ; et lorsqu’on dit quelque chose en anglais, c’est amusant ! (rires). »

 

© Jean Blot

Justement, lorsque vous avez composé, et encore récemment, vos romans, vos essais, est-ce que cette langue – le français – que l’on peut dire maternelle a été elle-même éclairée, influencée par ces autres langues que vous pratiquez ?

Jean Blot : « Lorsque j’ai commencé Les cosmopolites(1976, Editions Gallimard, Prix Valery-Larbaud), cette trilogie, j’avais initialement l’intention de l’écrire en trois langues, pour la simple raison que les dialogues, les idées des protagonistes se disaient en moi en chaque langue en fin de compte. En fait, si j’exagère un peu, si je force quelque peu le trait, le russe résonne, en moi, comme la langue des sentiments, le français est la langue de la réflexion, de la compréhension, de la clarté, et l’anglais est la langue de l’action. Encore aujourd’hui, je dicte plus facilement une lettre en anglais qu’en français. L’anglais garde également pour moi une certaine nostalgie de ces années d’enfance, j’aimais particulièrement la poésie anglaise. Mais, c’est extrêmement difficile de démêler toutes ces influences linguistiques plus précisément. Je crois qu’il y a dans mes trente-cinq écrits, dans mon œuvre, une sensibilité russe de base, certainement. Et, j’avoue que dans les rapports interhumains, j’ai – pour le meilleur et pour le pire ! – une attitude russe, judéo-russe qui peut parfois, faut-il le confesser ?, être un peu exaspérante. J’ai la fâcheuse manie de parler des choses dont on ne parle pas ! (rires) »
Quelles sont les influences déterminantes dans la littérature russe ? Vous avez consacré un essai à Gontcharov…
Jean Blot : « Oui, j’ai consacré un essai à Gontcharov parce que – il faut bien tout vous avouer ! – si tout le monde a écrit sur Tolstoï, si tout le monde a écrit sur Dostoïevski, personne en France, je crois, n’avait écrit sur Gontcharov ! Il n’y a que deux écrits, un de 1900 et le mien. Personne ne le connaissait. Oblomov, une de ses œuvres capitales, par exemple, a été totalement méconnue jusqu’au moment où elle a été jouée au Vieux Colombier l’année dernière. C’est une œuvre géniale ! Et Oblomov, plus proche du contemplatif que du paresseux, considère – ce qui, pour moi, est très important, l’action même comme un péché. Il y a toujours quelque chose de dangereux dans l’action. Mais, ce qui m’intéressait également, c’est que Gontcharov a créé avec Oblomov le seul russe positif de la littérature russe. Il est, je crois, le seul à avoir tenté d’expliquer ce que pourrait être un bonheur russe ; il a voulu montrer par son héros Stolz (Oblomov étant l’antihéros, n’est-ce pas…), ce que pourrait être un Russe qui garderait toute la richesse émotive et sentimentale de la Russie et qui aurait appris en Occident l’énergie, la discipline et une certaine forme de gaieté au sens de vitalité. Cela étant dit, selon moi, le plus grand écrivain russe demeure néanmoins Tolstoï. Alain disait : « Ah ! Si la vie écrivait comme le Comte Tolstoï ! » Tolstoï est réellement extraordinaire, tout est immédiatement là ; la présence, l’évocation sont immédiates. En revanche, dès que Tolstoï se met à penser, cela devient grotesque, les idées de Tolstoï que dieu nous en garde ! »

 

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« Voyez-vous, je voulais être Le cosmopolite. J’aurais voulu apporter à la littérature une chose, qui du moins à l’époque était nouvelle, c’est-à-dire cette expérience de quelqu’un qui chaque matin ouvre son carnet et regarde la date pour savoir où il est, à New York, Paris ou à Londres… »

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On évoquait les influences des langues que vous avez acquises et intégrées très jeune, les parcours que nous avons également – trop rapidement – évoqués ont eu, je suppose, également une influence dans l’inspiration littéraire elle-même ?
Jean Blot : « Voyez-vous, je voulais être Le cosmopolite. J’aurais voulu apporter à la littérature une chose, qui du moins à l’époque était nouvelle, c’est-à-dire cette expérience de quelqu’un qui chaque matin ouvre son carnet et regarde la date pour savoir où il est, à New York, Paris ou à Londres… Cela a été ma vie et cela m’est, à vrai dire, arrivé deux fois ! Le cosmopolite, de même qu’il s’habille différemment selon qu’il est à Londres, Moscou ou Paris, pense aussi différemment. Il me semblait qu’il y avait là, dans cette attitude, la formation de l’homme moderne. »

 

Jean Blot, secrétaire international du PEN Club © Jean Blot

Cette ouverture a fait de vous un homme d’amitié, amitiés qui vous ont permis de côtoyer de grandes figures du paysage intellectuel et littéraire comme Albert Cohen, Vladimir Nabokov ou encore Marcel Arland. Avec le recul, comment percevez-vous ces rencontres ? Ont-elles joué un rôle sur votre propre écriture ?
Jean Blot : « Je vais vous répondre, en premier lieu, sur l’écriture même : franchement, non ! Dans mon œuvre littéraire, la seule influence déterminante est celle de Proust. C’est pour tout avouer, Proust qui m’a permis d’écrire. J’ai commencé à écrire assez tôt ; j’avais à l’époque envoyé mes écrits à Jean Paulhan, j’avais 23 ans et j’ai reçu en réponse cette lettre que je cite de mémoire : « Monsieur, j’ai lu vos récits et ils m’ont semblés – encore que fort mal écrits – admirables. »
On oublie le « fort mal écrit » lorsqu’on reçoit une telle lettre, évidemment !

 

Jean Blot : « C’est certain ! J’ai beaucoup lu et aimé Cohen. J’ai aimé l’homme qui a été un très grand ami. Mais, Cohen a surtout été une découverte ; peu de personnes, à l’époque le connaissaient. Belle du Seigneur n’était pas encore paru, c’était Solal, et j’ai été vraiment enthousiasmé par cette prose, par ce brillant. Les circonstances ont d’autre part joué puisqu’à l’époque j’étais à Genève et qu’Albert y prenait sa retraite. Mais, celui qui a vraiment joué un rôle déterminant, que j’ai un peu connu, c’est Albert Camus. Albert Camus est resté celui dont j’ai encore beaucoup de mal à parler sans un sanglot dans la gorge… C’était un homme admirable, certes comme écrivain, bien entendu, mais des écrivains admirables, il y en a pas mal, or Albert Camus était surtout un Homme admirable. Je peux vous raconter à son sujet deux petites anecdotes : La première, j’entre dans le bureau d’Albert Camus, j’étais très jeune, très émotionné, il se tait alors immédiatement et bouge sa chaise de l’autre côté du bureau à côté de son interlocuteur…vous comprenez… »
Oui, c’est un geste qui en dit long…
Jean Blot : » … J’évoque encore ce geste avec des larmes aux yeux… Ensuite, nous avons parlé, et à un certain moment, il me cite le nom de René Char ; je n’ai pu que lui répondre que j’étais désolé, mais pour moi, René Char était un poète dont je n’entendais pas la musique, j’étais navré… A ce moment, il me demande si j’ai lu Fureur et Mystère, et me dit qu’il est sûr que cet ouvrage devrait retenir mon attention, et ce d’égal à égal ce que je n’ai jamais pu oublier. Je l’ai, bien entendu, remercié et je suis reparti visiter Paris, il devait être quatre heures de l’après-midi. Or, quelle n’a pas été ma surprise, lorsque rentrant à l’hôtel, le soir, d’y trouver le livre de René Char qui m’attendait ! Vous vous en rendez compte, le livre était là ! Une telle attitude pour un jeune homme qui lui était inconnu a forcé mon admiration, même si je l’ai mieux connu par la suite aux Nations Unies. Pour moi, c’est un des souvenirs les plus précieux et l’expression d’une humanité des plus remarquables ! Et je n’ai jamais tout à fait eu ce sentiment avec les autres. J’aimais, certes, énormément Albert Cohen, nous nous entendions très bien, il était extrêmement gentil, toujours très curieux – et aussi très jaloux de ce qui n’était pas lui !, très amusant, je pourrais multiplier les anecdotes, mais je ne veux pas me leurrer, j’étais surtout un très jeune homme et il est toujours réconfortant pour un écrivain d’avoir à ses côtés un jeune homme docile et qui a, qui plus est, cette petite plume lorsqu’on en a besoin. Ce qui m’arrangeait, à l’époque, également, je dois bien aussi l’avouer ! Bref, il n’y avait pas tout à fait ce désintérêt, cette humanité que je vous rappelais en vous parlant d’Albert Camus. Cela s’est malheureusement mal terminé avec Albert Cohen, mais, cela aussi, est assez classique chez lui, et c’est pour cela que je peux le raconter : On se téléphonait trois fois par jour, on se voyait au moins une fois par semaine, et un jour, je lui dis que j’ai une grande nouvelle et lui apprends que je viens d’être nommé à UNESCO, et donc que j’allais devoir quitter Genève et partir à Paris. A ce moment-là, il me répond : « Ah bon, vous partez à Paris…Vous l’aviez demandé Alex ? » – il le savait bien, c’était très important pour un écrivain d’être à Paris – alors, Albert ajoute : « Ah bon… et bien nous n’avons plus rien à nous dire. » Voilà, avec Albert Cohen, cela s’arrête ainsi… Cela dit, j’ai écrit souvent sur lui et beaucoup réfléchi à son œuvre. »

 

© Jean Blot

Et Marcel Arland ?…
Jean Blot : « Marcel Arland, c’est une très jolie histoire ! Un jour, mon père me montre un monsieur que je n’aimais pas tellement, il était mon professeur de français et marchait…mon père me dit : « c’est un grand écrivain ! ». Je le vois et l’entends encore… s’il y avait eu Jupiter bras dessus, bras dessous avec Athéna, cela n’aurait pas eu plus d’effets ! (rires) bon, mais on s’est néanmoins quittés, bien entendu, et je n’ai de cette époque, de lui, que ce souvenir… Et puis, nous nous sommes retrouvés ensuite à la NRF où il m’a tiré des griffes de Paulhan, et c’est grâce à lui notamment que j’ai pu publier à la NRF plus de 157 articles ! Un jour, il se plaint à moi de mon ami Emmanuel Berl en me disant qu’il n’était pas avec lui très gentil, qu’il se moquait de lui, tout en soulignant qu’il avait cependant peut-être raison…et que c’est vrai, les arbres ne parlent pas, un chat non plus, mais il ajoute en se tournant vers moi : « Mais, Alex, vous savez bien, vous, ce que c’est un matin d’été lorsque vous ouvrez les volets…les arbres… le ciel, enfin tout… tout à l’air de vous parler, tout à l’air de dire…» ; je l’interromps et poursuis : « Tout vous dit : Bonjour petit, tu es des nôtres ! » ; Il me répond : « comme c’est beau ! Alex, vous devez l’écrire.», et là, je suis bien obligé de lui avouer : « ça, Marcel, je ne peux pas.. » ; pourquoi ?, me demande-t-il alors : « Parce que cela a déjà été écrit, Marcel, pas par moi, mais par vous ! » (rires). J’étais tout cramoisi, mais cela était tout Marcel ! Il y avait ce côté un peu « ailleurs » de Marcel qui était délicieux, et il y avait le marcheur, silencieux. Il avait sa place à la NRF, il était très attentif, et surtout pour moi, c’était la littérature. La littérature, prise comme une ascèse, c’était cela Marcel. »

Les derniers livres de Jean Blot

Jean Blot : Les Enfants de New York, Éditions La Bibliothèque, 2014.
 » You die – We do the rest  » propose une publicité des pompes funèbres. New York, après la seconde guerre mondiale, incarne le rêve, le Graal, pour qui a subi les bombes, les camps, la barbarie, la destruction de la vieille Europe et aborde ces berges tant désirées. C’est cette ville dressée comme un cheval cabré, ses buildings oniriques, ce décor nocturne que Jean Blot radiographie à travers la destinée de personnages dont on suit passionnément les péripéties. À réaliser leur rêve, les enfants de New York en seraient-ils devenus les victimes ? Constat amer, vif, surprenant et paradoxalement prophétique : 

New York hier ne serait-il pas Paris aujourd’hui ?

Jean Blot : Le rendez-vous de la Marquise, Editions L’Age d’Homme, 2014.
Le rendez-vous de la Marquise est celui de tout mortel. Faut-il le préciser ? Mais quand elle sort à cinq heures, c’est la réalité même qui apparaît. En vain, la littérature la refuse. En vain, l’immense poète Cétois cherche à s’enfermer dans des énigmes pour s’en protéger. En vain, l’immense poète Britton éjacule une fureur verbale incontrôlée pour la faire taire. En vain, l’art lui tourne le dos pour accueillir le vide et le non-sens. En vain, la politique cherche à l’égarer. Un bel incendie viendra conclure ces tentatives rocambolesques où toute valeur sera consumée. Seule la politique en réchappera mais pour courir après le vide au nom du rien.
Sur ces thèmes apocalyptiques, malgré une fin nécessairement tragique, Jean Blot a composé la plus drôle des satyres, persuadé que si, comme le voulait Rabelais, « le rire est le propre de l’homme », tout ce dont on rit, redevient humain.

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Et Nabokov ?
Jean Blot : »Nabokov, je ne l’ai quasiment pas connu. Je l’ai croisé, une première fois, il habitait le même hôtel que nous à la porte de Saint-Cloud, mais à l’époque j’avais 4-5 ans, et il me paraissait être un monsieur extraordinairement ennuyeux et insupportable. Ensuite, je l’ai rencontré chez un cousin qui était autant homme de bourse que de lettres, ils étaient très proches et souvent nous dînions avec ces derniers. Mais, j’étais un très jeune homme et Nabokov était assez méprisant. Il n’avait pas l’attention de Cohen ou d’Arland. Et ce d’autant plus, que comme tout écrivain, il était très sensible et qu’il sentait très bien la limite de mon enthousiasme ; je l’admirais, certes, mais probablement pas avec l’élan qu’il eut souhaité. C’est, en fait, beaucoup plus tard que j’ai apprécié Nabokov non seulement dans son écriture, mais également dans sa vie. Nabokov a été pour moi un des premiers de l’immigration russe à briller avec son insolence, son intelligence et son élégance (vous savez, être un enfant de l’immigration russe – les parents, les adultes, eux, vivaient encore en « Russie », mais pour un enfant, c’était une situation extrêmement dure et humiliante). Et puis, ce qui m’a passionné chez Nabokov, c’est qu’il est un des rares à être un grand écrivain en deux langues. Nabokov est à la fois un grand écrivain russe et un grand écrivain américain, c’est une expérience unique qui m’a, pour les raisons que j’ai évoquées, vous le comprenez bien, beaucoup touché. J’ai écrit sur Nabokov deux ou trois papiers et on m’a proposé d’écrire sur lui un livre. A ce moment-là, je l’ai, bien sûr, beaucoup étudié, je connaissais bien son fils, je l’ai ainsi deviné en le suivant à la trace… Je l’aime beaucoup, mais je ne l’ai jamais vraiment connu. »

 

 

Congrès du PEN à Tokyo : Jean Blot, le secrétaire international,
une Geisha et Vaksberg, le président international et secrétaire du Prix Nobel © Jean Blot

Revenons, si vous le voulez bien, sur le cosmopolite pour évoquer cette Grèce que vous chérissez tant, mais aussi l’Asie, et la Corée notamment que vous avez connue jeune.
Jean Blot : « La Corée est une histoire très curieuse qui est partie en premier lieu de Tokyo. Nous avions été invités en tant que Français à l’ambassade française de Tokyo avant de rejoindre Séoul. Là, le représentant de la France nous reçoit ; c’était un général, grand patriote, il était le fils de Gorki, et avait perdu un bras pour la France, à la suite de quoi il avait été nommé ambassadeur de France. Mais, s’il aimait profondément la France et les Français, il parlait en revanche un français détestable, et donc il évitait, autant que peut se faire, le français. Nous accueillant, il nous dit avec son accent inévitable : « Alors, jeunes gens, vous partez pour la Corée ?! ». Il prend alors un encrier et deux cendriers sur une table et nous dit : « La Corée…28e parallèle…bon, après je ne sais…peut-être comme si, peut-être comme ça…peut-être comme si, comme ça, bonne chance ! » (rires). A l’époque, c’était ainsi la Corée et ce sont avec ces « instructions » que nous sommes partis! J’ai été bouleversé en arrivant en Corée par l’état du pays. Séoul était pourtant une grande ville, mais l’eau courante n’existait plus, il n’y avait quasiment pas de voitures à l’exception de celles des Nations Unies…c’était absolument désolant, ce n’était pas même une misère, mais une pauvreté incroyable, effroyable. C’est bien la seule ville où je me réjouis, encore aujourd’hui, des encombrements de voitures qui peuvent durer des heures ! Je vous raconte un incident qui m’a marqué : une nuit, nous sommes à l’hôtel à Séoul, il est 3 heures du matin, et nous sommes réveillés par des cris de femme effroyables… Nous descendons, bien entendu, voir ce qui se passe et nous trouvons le gardien en train de traîner une femme, assez jeune, avec un enfant. L’enfant est visiblement malade, c’est assez effrayant, et elle veut l’emmener à l’hôpital. Bien sûr, il n’y a aucune voiture, aucune ambulance, ainsi que je vous le disais… et la seule automobile disponible est celle des Nations Unies, mais le gardien des Nations Unies était de par sa charge très réticent à nous la donner, et ce n’est qu’après de longues discussions que nous avons, enfin, réussi à emmener l’enfant à l’hôpital. Vous comprenez, maintenant, pourquoi je me réjouis encore aujourd’hui des encombrements de voitures ! Pour l’anecdote, encore, lorsque nous sommes arrivés en avion au-dessus de Séoul, en 1948, le pilote était très angoissé parce que le jour tombait et qu’il n’y avait sur cet aéroport aucune lumière ! Je suis retourné en Corée, plus de trente ans après, je suis arrivé alors dans un aéroport d’une beauté… puis je suis monté dans une véhicule et j’ai demandé à la petite interprète la marque de cette voiture : elle était de marque coréenne ! Or, pour moi, il était très difficile d’imaginer qu’il puisse exister une marque d’automobiles coréennes, et qu’il puisse y en avoir autant ! Plus sérieusement, mon émotion a été alors grande de voir ce peuple qui a connu deux guerres affreuses, qui leur ont coûté des millions d’hommes, reconstruire et réussir tant de choses. C’était vraiment bouleversant. Un jour, lors des jeux Olympiques de Séoul, on m’a conduit dans un endroit, très boisé, que je ne reconnaissais pas ; je demande alors où nous sommes, je suis surpris, je ne reconnais absolument pas, c’était avant un total désert… On m’a simplement répondu : « vous comprenez, nous avons pris l’habitude de planter un arbre à chaque fois qu’il y a un évènement heureux… ». C’était devenu une véritable forêt ! Tout est comme cela. La Corée, c’est aussi, pour moi, un épisode amoureux qui a donné naissance à un roman Obscur ennemi (1961, Editions Gallimard) qui se déroule en Corée…

 

© Jean Blot

La Grèce est une tout autre expérience, un miracle très différent. Comme je vous l’ai déjà dit, ma jeunesse n’a pas été très drôle, être juif russe, c’était vraiment très malsain, j’ai beaucoup couru…Or, j’arrive en janvier 1947 en Grèce sur un bateau de guerre, c’était la guerre civile, et nous étions là en qualité de nouveaux observateurs. Et pourtant, c’est en ces lieux que j’ai découvert le bonheur, le plaisir de vivre. Il ne s’agit pas pour autant d’oublier à cette époque les horreurs de la guerre civile que nous devions constater en tant qu’observateurs. Mais surtout, la Grèce, et je n’ai jamais réussi à l’écrire, est un mystère. L’Italie est belle, tout y est beau, mais en Grèce, il y un rapport à la vie immédiate, à la vie quotidienne, à la nature que vous n’avez nulle part ailleurs. C’est en Grèce que j’ai appris à boire un verre d’eau ! Et même aujourd’hui, soixante ans après l’avoir découverte, je pense que le miracle, malgré tout, y est encore présent. C’est une magie que je ne peux pas vraiment décrire et expliciter parce que je n’en trouve pas vraiment le ressort. C’est au-delà du fait que la mer est bleue, que le vin est de l’ouzo, etc. La Grèce tout entière tient sur un clou rouillé dans un mur qui s’effondre, et le reste, c’est le Bon Dieu ! Cette totale liberté, cette absence de responsabilité, c’est fabuleux pour un juif …Je vais vous raconter, de nouveau, une anecdote : un ami grec qui était dans les années 50 très friand des fameuses pilules de jouvence en provenance de Roumanie et à l’époque très à la mode, me dit un jour : « tu sais, j’ai bien réfléchi, tu vas me trouver un poste à l’UNESCO, je vais travailler dix ans, prendrai ces pilules de jeunesse, après quoi, je peindrai… » ; un peu, étonné, je lui réponds « ah bon…», et là, très confiant, il me répond : « Connais-tu, au fait, une bonne galerie ? » ! (rires) Voilà, c’est cela. »

Vous avez tout au long de votre riche vie professionnelle exploré les arcanes des langues principales sur lesquelles vous aviez à travailler. Quels liens percevez-vous entre la langue – maternelle et celles acquises par la suite – et la littérature ? Certains de vos livres sont traduits en langues étrangères, comment réagissez-vous à cela en étant à la fois leur auteur et en même temps avec votre regard d’interprète ?
Jean Blot : « Je pense que quelqu’un qui me lirait attentivement devinerait que je suis Russe, du moins slave. Il y a quelque part, dans mes livres, une sensibilité slave, certes, très difficile à définir, sinon dans un débordement, un manque de retenue sentimentale et affective. Il n’y a pas ces barrières que mettent notamment les Français, mais une relation intersubjective beaucoup plus riche tout en étant, cependant, bien plus dangereuse. Je crois que le slave a une affectivité, peut-être, non pas plus profonde, mais plus en éveil, plus présente ou plus simplement moins retenue… Concernant le style même, je ne pense pas en revanche qu’il y ait une influence venant du russe ; concernant mon dernier livre, Le rendez-vous de la Marquise (2014, Editions l’Âge d’Homme), les premières réactions, qui me sont revenues, soulignent qu’il est écrit dans un style très français. C’est vrai que j’aime beaucoup la langue française, peut-être même un peu trop ! »
Justement, quel regard portez-vous aujourd’hui sur la culture et sur le livre, en tant que directeur de la collection Les Cosmopolites aux Éditions La Bibliothèque ?
Jean Blot : « Vous savez, Euripide nous a laissé un volume entier de notes, de projets, lettres, etc., et parmi ses phrases, il y en a une que je ne saurais que trop recommander et qui est celle-ci : « Hélas !…il n’y a rien de bon dans les nouvelles générations. », écrite 400 ans av. J.-C. ! Éternel débat, mais je pense aussi qu’il n’y a rien de bon dans la nouvelle génération, même s’il y a néanmoins beaucoup de choses qui se passent… Spontanément, évidemment, je suis d’un autre siècle et me sens étranger dans le XXIe siècle. Cela dit, j’admire beaucoup – étant membre de beaucoup de jurys – de bons livres, de bons écrivains, mais ces derniers n’arrivent pas à sortir, à s’imposer. Il n’y a pas ces personnalités fortes, qu’avait notamment Camus ou de manière très différente Cohen, cette aura qu’avait aussi Neruda et Marquez que j’ai connus également, et qui est bien plus que du charme, mais un véritable charisme. Or, ce charisme, aujourd’hui, fait défaut. Il est vrai que le charisme en France est suspect ; nous n’avons pas en France, je pense, de Shakespeare, de Goethe, parce que nous avons en France un esprit trop critique extrêmement cassant n’aimant pas le charisme. Tout français est voltairien ! Certes, nous lui devons beaucoup de choses, mais dans ce domaine, celui de la littérature, Voltaire s’avère être opposé au fait d’être un grand écrivain. Nous aimons bien bousculer le piédestal. La littérature, pour moi, n’existe que dans deux pays : en Russie, mais seulement pendant un siècle, et en France avec le XVIIIe siècle.

 

Maison de l’Amérique Latine, hommage à Georges Emmanuel Clancier

(© photo Gyula Zarand : P.E.N. CLUB Français)

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« Kafka est, certes, un grand écrivain, un génie, mais je ne suis pas différent parce que j’ai lu Kafka, en revanche, je suis devenu autre parce que j’ai lu Proust. »

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Mon cher Professeur Etiemble pensait que la littérature ne commençait qu’à partir du moment où la religion en sortait et la remplaçait. Aujourd’hui, je suis certain que la littérature n’a plus ce poids. Voyez-vous, Kafka est, certes, un grand écrivain, un génie, mais je ne suis pas différent parce que j’ai lu Kafka, en revanche, je suis devenu autre parce que j’ai lu Proust. La vraie littérature a un rôle au-delà de la formation, un rôle déterminant de création intérieure. En ce qui concerne la culture, ce domaine bien plus vaste, je m’en suis occupé toute la deuxième partie de ma vie en tant que Directeur de la création artistique à l’UNESCO. Cela inquiétait, d’ailleurs, beaucoup mon père que je cherchais à rassurer en lui disant que tout ce que je faisais revenait simplement à passer des coups de téléphone ! J’ai d’ailleurs écrit un texte qui s’appelle Recommandation internationale sur la condition de l’écrivain et de la Russie qui a été adoptée à l’unanimité après deux ans et au moins 157 amendements, mais dont personne n’a entendu parler ! Néanmoins, cette question de la condition de l’écrivain m’a toujours semblé, et me semble encore, un point capital, mais dans l’action culturelle, il faut être extrêmement patient et ne jamais brusquer les choses. Je suis un grand partisan de l’UNESCO. J’ai composé un livre Dans l’esprit des hommes parce qu’il est écrit dans la charte de l’UNESCO que les guerres commençant dans l’esprit des hommes, il importe, dès lors, que ce soit également dans l’esprit des hommes que l’on jette les bases de la paix. Il faut que la guerre devienne impensable. »
Peut-on pour finir parler de vos derniers livres ? Les enfants de New York aux Editions La Bibliothèque et Le rendez-vous de la marquise aux Editions L’âge d’Homme…
Jean Blot : « Mon ouvrage Les enfants de New Yorkvient d’être réédité aux Éditions La Bibliothèque avec cette ambiance particulière de l’après-guerre… Et puis, l’âge venant, j’ai aussi eu envie d’écrire une satire aimable, drôle de tout ce dont finalement nous avions souffert. On y trouve la politique, la littérature, la catastrophe de l’art contemporain… Pour l’art contemporain, j’ai des idées tellement réservées que je passe le plus souvent pour un réactionnaire ! Vous savez Breton a écrit qu’avec Valery, ils n’étaient d’accord sur rien, mais qu’ils étaient tout de même d’accord pour dire que jamais ni l’un ni l’autre n’écrirait : « La marquise sortit à cinq heures… » ; parce que ce « sortit à cinq heures », c’est la réalité, la vie quotidienne. Or, si vous acceptez d’accueillir la vie quotidienne, vous vous apercevez assez rapidement qu’elle va vous mener par le bout du nez. J’ai essayé de montrer comment l’histoire s’impose à l’écrivain, il y a des personnages que vous découvrez et que l’écrivain n’avait pas prévus, et en même temps, l’exigence de maintenir cette volonté de la réalité et ce respect de la réalité. Pour moi, il n’y a d’art que dans la mimesis, non dans l’imitation, mais dans la reproduction. Et cela est vrai pour la peinture, la littérature, et peut-être aussi pour la politique. En tout cas, je me suis beaucoup amusé en écrivant ce livre, Le rendez-vous de la marquise, et j’espère surtout que mon lecteur s’amusera aussi ! »

 

 

© Jean Blot

Un grand merci à Jean Blot, d’avoir trouvé l’énergie et le temps pour ce témoignage plein d’optimisme adressé à nos lecteurs !

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« Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n'en suis jamais sorti. » Jorge Luis Borges