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Interview Aline Magnien


 

LEXNEWS : « Pouvez-vous, pour présenter votre ouvrage, nous exposer les différents niveaux de langage de Blaise de Vigenère qui ont imposé pour cette nouvelle édition un dispositif typographique spécifique ? »

Aline MAGNIEN : « Le cœur du texte est constitué par les descriptions du rhéteur grec Callistrate du IIIe – IVe siècle apr. J.-C. (certains disent même un peu plus tard), qui sont très courtes. Il s’agit de descriptions de statues dont on ne sait pas avec certitude si elles ont existé ou non. Blaise de Vigenère a fait la traduction française de ces descriptions en entourant sa version d’une double présentation : en préalable, on trouve un argument, parfois très court, quelques lignes pour expliquer le texte, pour expliquer également le mythe que représentent ces statues à thème bien sûr mythologique. Dans un second temps, il a fait ce qu’il appelle lui-même une annotation, c’est-à-dire qu’il a développé soit des aspects techniques (la conception d’une statue, son dessin, de quelle manière on fond un bronze, les marbres utilisés, etc.), soit des thèmes historiques, artistiques, mythologiques, comme le mythe d’Orphée, des Ménades, l’histoire d’Esculape, de Médée. Il utilise beaucoup en particulier Tite-Live qu’il avait précédemment déjà traduit et édité (Ménade), ou bien encore il se lance dans des considérations, en particulier à propos d’Esculape, sur la vertu des mots, du langage.
Il y a, ainsi, trois niveaux qui s’entrelacent : un préambule où Blaise de Vigenère explique le sujet, il s’agit là d’une présentation ; puis, le texte même de Callistrate traduit ; et enfin, un commentaire de ce texte par Blaise de Vigenère avec parfois des citations qui permettent une analyse très philologique. Nous avons donc avec Jacques Damade, éditeur de cet ouvrage, voulu respecter les principes de l’édition de 1602, édition dans laquelle les différents niveaux de texte sont très bien différenciés par la graphie, les caractères. De cette manière, le lecteur saura à quel moment il est devant la traduction du texte grec caractérisée par de gros caractères et, lorsqu’il rencontrera des caractères différents, il sera soit dans la présentation de l’argument, soit dans l’annotation de Blaise de Vigenère. Nous avons ainsi un véritable dispositif typographique que l’on a repris et adapté pour vraiment respecter et différencier ces trois niveaux de texte. »

LEXNEWS : « Vous avez retenu pour cette nouvelle édition, l’édition de 1602 parue chez Abel L’Angelier, et non la première de 1597 ou encore la grande illustrée de 1614 ? Pouvez-vous nous expliquer ce choix ?

Aline MAGNIEN : « Il existe effectivement une grande édition en 1614, lorsque l’éditeur Abel L’Angelier reprend et fond tous les textes de Blaise de Vigenère qui ont été publiés les uns après les autres. En fait, Vigenère publie d’abord le « Philostrate », puis la « Suite de Philostrate », mais tout cela est déjà édité post mortem. Dans cette « Suite de Philostrate », il y a celui que l’on nomme Philostrate le Jeune, qui a écrit, comme son prédécesseur du même nom, une série de commentaires de tableaux, les statues de Callistrate, et d’autres textes. Nous avons préféré retenir l’édition de 1602 et non celle de 1614 : pour quelles raisons ? Nous avons réalisé à un moment donné avec Michel Magnien une comparaison entre l’édition de 1597 et celle de 1602, en pensant que la première édition, plus proche du vivant de Vigenère, serait peut-être par conséquent meilleure. Or, il s’est avéré, au contraire, qu’elle comportait vraiment – ce qui nous a surpris – des erreurs très grossières, des fautes de lecture qui ont été manifestement corrigées dans l’édition de 1602 par un lecteur cultivé, savant, qui a relevé, non seulement ces fautes grossières, mais également les fautes d’interprétation. L’édition de 1602 s’imposait donc finalement pour ces raisons. »

LEXNEWS : « Quelles difficultés avez-vous rencontrées eu égard à cette langue et à ce français du XVI° s. ? »

Aline MAGNIEN : « Oui, il y a en effet beaucoup de difficultés dans un travail comme celui-là. On se demande sans cesse jusqu’où il faut aller dans l’éclaircissement du texte, dans sa modernisation. Je n’ai pas touché à la grammaire, seule l’orthographe a été modifiée. J’avais déjà fait un travail assez proche, précédemment pour un autre auteur du XVIe siècle qui s’appelle Noël du Fail, qui écrivait en français comme Blaise de Vigenère, et dans une langue assez difficile. Il est vrai que la modernisation de l’orthographe pose de nombreuses questions. Il y a parfois des graphies avec des orthographes qui conservent encore une signification. Si vous prenez par exemple, le mot « dessein » dont on écrit toujours à l’époque la dernière syllabe « ein » et qui renvoie à la fois au dessin et à l’idée de projet, il est alors important de garder cette orthographe en raison de son ambiguïté qui disparaît malheureusement si on emploie uniquement le terme « dessin ». En fin de compte, il y a au cours d’un tel travail beaucoup de doutes, de difficultés parfois, à éclaircir des passages obscurs. »

LEXNEWS : « Pouvez-vous nous parler de Blaise de Vigenère, auteur, traducteur de Philostrate, ici en l’occurrence de Callistrate, mais également de Tite-Live, César… Mais, en homme de son époque, de la Renaissance, il s’intéresse à tout ou presque : outre les Antiques, la mythologie, ses goûts le portent également vers la médecine, l’alchimie, l’astrologie… grand spécialiste des nombres, il est même kabbaliste !…»

Aline MAGNIEN : « Oui, Blaise de Vigenère est un kabbaliste, un kabbaliste chrétien ! Sans entrer dans les détails qui sont complexes, il est vrai qu’il s’agit d’un personnage très fascinant par l’étendue de sa curiosité, par les nombreux textes qu’il a édités…Et, puis, c’est vraiment un des grands prosateurs de la fin du XVIe siècle avec Montaigne… Une époque de très belle langue, où la prose française s’affirme. En fait, ce qui intéresse Vigenère, c’est l’art d’une manière générale, l’art antique, mais dans une perspective moderne. Le projet de Blaise de Vigenère est en fait très multiple : il veut donner en français des traités techniques et des explications qui permettent à des artistes de développer également les arts, l’industrie en France. Et, à cette fin, il rassemble ces techniques. Il a lu les Italiens : Cellini, Vasari qui n’étaient pas encore traduits… Vigenère cherche vraiment à diffuser et à faire connaître ces traités italiens dans un but d’imitation, presque économique. On peut, d’ailleurs, ici souligner le rôle majeur qu’a pu jouer son protecteur le Duc de Nevers. Il est très important pour lui que la France, et plus particulièrement la région de son protecteur, la Nièvre, puisse égaler, rivaliser avec l’Italie, en possédant les techniques de fonte, entre autres choses. Il aime voir s’exprimer les matériaux et la manière de les utiliser dans les arts qui ont un rôle à la fois de prestige, et un rôle économique, dans le cadre du développement de la France de l’époque. 
Avec Blaise de Vigenère, tout parle, les choses, les chiffres !… A sa lecture, nous pouvons constater à quel point il est très important de faire parler les objets, les œuvres d’art et les produits de la nature. L’antique et la nature étaient étroitement liés dans la conscience des érudits et dans leurs classifications. Et c’est pour Vigenère très important de le faire en français, parce que la langue des savants à cette époque était encore le latin. Blaise de Vigenère veut vraiment – il le souligne à plusieurs reprises et insiste sur cette importance de la langue – diffuser en français des connaissances. C’est aussi d’une certaine manière participer à l’élaboration d’une langue qui est encore en travail. C’est un très beau projet que celui de Blaise de Vigenère !
Cet attachement à la langue, cette qualité de la prose de Vigenère sont liés à ce projet de traduire. Vigenère est un grand traducteur, il a traduit Jules César, Tite-Live… Du point de vue de la langue, il y a chez Vigenère des passages de la même qualité que chez Montaigne ; on y retrouve également cette manière d’entrelacer sans arrêt les références explicites ou implicites, c’est-à-dire, cette volonté de nourrir constamment son texte, de ses lectures, et de faire en même temps de son propre texte une œuvre personnelle comme le fait également Michel de Montaigne. »

LEXNEWS : « La thèse selon laquelle ces statues en fin de compte n’auraient peut-être pas existé ; cette idée qu’il s’agirait peut-être d’exercices de pure rhétorique, de pure éloquence –une sculpture des mots -, et peut-être en fin de compte de rivalités des arts, vous a-t-elle, notamment en tant que conservatrice du musée Rodin, séduite ? »

Aline MAGNIEN : « Très honnêtement, je n’ai pas de position tranchée. J’ai volontairement laissé les deux portes ouvertes dans le texte. J’ai, dans un premier temps, lors de mes premières recherches sur Blaise de Vigenère, adopté la position antiquaire selon laquelle les statues auraient existé, mais qu’elles seraient perdues ou que l’on pourrait retrouver tel ou tel modèle qui aurait néanmoins survécu, ou encore faire des liens entre des œuvres. Il y a, d’autre part, à l’intérieur du texte une pérégrination qui permet de retracer un itinéraire géographique assez précis. Un des plus importants travaux sur Callistrate, celui de Stéphan Altekamp, a rassemblé tout ce que les antiquaires, les archéologues avaient pu identifier. Mais, finalement, je ne sais pas si Jacques Boulogne qui est vraiment le premier à avoir avancé la thèse selon laquelle les statues n’auraient peut-être pas existé, et, comme les tableaux de plate peinture de Philostrate, seraient des œuvres imaginaires, n’a pas en fin de compte raison. Mais, je ne trancherai pas de manière définitive, dans la mesure où on a effectivement beaucoup de difficultés à identifier les pièces. L’idée est intéressante de considérer les sculptures de papier comme une création littéraire. De faire vivre des œuvres par la parole, par la prose et d’en donner une description, une ekphrasis (εκφραζειν) assez rigoureuse et vivante pour que l’on ait l’impression effective d’œuvres ayant existé. Blaise de Vigenère ne se situe pas dans une perspective antiquaire parce qu’il ne cherche nullement à dire « cela pourrait être telles ou telles œuvres ». Ce n’est pas un archéologue, il n’a pas cette culture, cette connaissance, même s’il essaie de replacer ces œuvres dans un corpus. Blaise de Vigenère est un traducteur et il s’attache plutôt à rendre l’esthétique de la sculpture telle que Callistrate la suggère. Vigenère élabore ainsi à partir de ces éléments de matérialité et d’une mise en perspective avec Pline ou d’autres artistes et écrivains, une démarche similaire qui lui permet de rivaliser avec l’Antiquité, et de créer des statues, des œuvres… »

LEXNEWS : « Est-ce une des raisons pour laquelle vous avez choisi de ne pas illustrer cet ouvrage ? »

Aline MAGNIEN : « Oui, de toute façon, les identifications qui sont faites de telle ou telle statue sont très aléatoires, ce sont des suppositions. Il aurait donc été abusif de mettre des illustrations. Et, puis, il est vrai, que l’on a fait le choix d’une édition non érudite. C’est, cependant, beaucoup plus savant qu’il n’y paraît, parce que la notation a été poussée très loin, mais je ne souhaitais pas pour autant ajouter mon propre commentaire et débattre. Le fait de mettre des illustrations aurait incontestablement faussé l’idée que le lecteur pourrait s’en faire. Si l’on optait pour une illustration, cela imposait que cela soit vrai. La petite « Ménade de Dresde », que nous avons justement retenue pour illustrer la couverture de cet ouvrage, est peut-être la seule dont on peut dire qu’elle s’inspire de la Ménade de Scopas, que Callistrate décrit dans la Ménade. Et encore, il s’agit d’une copie d’après Scopas. Elle a surtout pour intérêt d’illustrer une esthétique qui est vraiment celle développée par Callistrate et par Vigenère à sa suite. Mais, je crois qu’il était important de respecter l’ambiguïté du texte : est-ce que ce sont des descriptions d’œuvres ayant existé, ou des créations ? Or, justement l’ekphrasis, c’est l’exercice de rivaliser avec les images, avec les œuvres. Si on fait le choix d’illustrer avec des œuvres, on perd cette capacité à susciter dans l’esprit du lecteur une œuvre qu’il voit par les yeux de l’esprit grâce aux mots. Si on lui donne une représentation, une représentation lacunaire et encore une fois, pleine d’incertitudes, on fausse le texte plus qu’on aide à sa compréhension. Je préférais donc maintenir cette ambiguïté, ces interrogations. »

LEXNEWS : « En quoi ces différents travaux ont-ils pu nourrir votre perception en tant que conservateur du musée Rodin ? De Rodin à Callistrate, c’est un parcours singulier, non ? »

Aline MAGNIEN : « Oui, cela peut paraître étrange. Mais, c’était un projet de longue date avec Jacques Damade. C’est donc un travail de longue haleine qui aboutit maintenant que je suis au Musée Rodin. L’idée alchimique est en outre loin de se terminer au XVIe siècle ; quelqu’un comme Marcellin Berthelot, qui était un grand chimiste, un grand savant, et un ami de Rodin, s’est beaucoup passionné pour l’alchimie. La question se posait aussi de savoir ce qu’il pouvait y avoir de vrai dans la pensée alchimique, pensée qui fascine à la fin du XIXe siècle, en raison aussi de sa dimension symbolique. N’oublions pas qu’il s’agit du siècle d’Oscar Wilde et du « Portrait de Dorian Gray », du « Portrait ovale » d’Edgar Poe avec cette idée du transfert de la vie dans l’œuvre au point que le modèle meurt, dans cette dernière histoire… Au XXe siècle, on voit également des artistes se passionner pour l’alchimie et un côté très mystique de l’art. Je pense, par exemple, à Mondrian qui a été très proche de la pensée alchimique, Kandinsky… L’alchimie au XXe siècle n’est pas un vain mot. Je ne suis pas certaine qu’il y ait donc un si grand pas ! La question de la création, de la puissance de l’image, de la puissance du langage perdure incontestablement. A travers la non-représentation, c’est encore cette énergie vitale que l’on cherche à capter, à restituer dans l’œuvre par le geste et l’investissement du corps de l’artiste. »


Propos recueillis par
 L.B.K.

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Interview Michel Orcel
Nice, 29 janvier 2014

©Sylvie Yvert

Lexnews a eu le plaisir d’interviewer l’écrivain, poète et psychanalyste Michel Orcel à l’occasion de la publication de sa traduction de La Beffa di Buccari de Gabriele d’Annunzio aux Editions La Bibliothèque. L’amoureux des lettres italiennes fait revivre dans ce court récit une épopée aux intonations aussi épiques que poétiques, relevée par un patriotisme taillé à la mesure de l’écrivain. Embarquons pour Buccari et voyons si Gabriele et ses compagnons sont revenus plein d’usage et raison… de ce triomphal insuccès !

 

 

 

st-il possible de penser que Gabriele d’Annunzio recherche une nouvelle virginité (personnelle et nationale) avec ce coup de force d’une Italie embarrassée par ses positions géostratégiques au début de la Première Guerre mondiale ?


Michel Orcel : « On peut en effet penser que d’Annunzio a embrassé la cause interventionniste comme une façon de se régénérer. Aussi doué pour les lettres que pour la « communication » (c’est un des aspects les moins séduisants, mais les plus étonnants de son personnage), il avait connu dès son plus jeune âge un extraordinaire succès littéraire, amoureux, mondain. Vivant dans une sorte d’excès perpétuel, de dépense inouïe, il est possible qu’il ait pressenti – surtout après son « exil » en France, où il échappa non seulement à ses créanciers, mais au provincialisme italien – l’impasse dans laquelle il allait se retrouver. Sa vitalité prodigieuse (hypomaniaque, dirions-nous, et probablement entretenue au cours des ans par l’usage croissant de la drogue) lui fait embrasser la cause belliciste à sa manière : sans demi-mesure et comme une affaire personnelle. Il confond naturellement sa régénération et celle de l’Italie dont il est indubitablement à l’époque (avec Pascoli, qui meurt en 1912) le plus grand écrivain.

Cette aventure des temps modernes peut-elle faire penser aux héros homériques, via Nietzsche et son surhomme ? D’Annunzio serait-il le nouvel Ulysse italien ? Vous laissez d’ailleurs entendre dans votre préface qu’en l’écrivant d’Annunzio transforma en triomphe de l’audace ce qui, selon l’expression de Vittorio Martinelli, avait été un « triomphal insuccès ». 

Michel Orcel : Le personnage d’Ulysse traverse en effet le récit, sous l’espèce de quelques vers que d’Annunzio emprunte à sa tragédie La Nave. Surgeon lointain de l’Odyssée, mais de Dante aussi, l’Ulysse dannunzien est un découvreur insensé, un chantre nietzschéen de la conquête pour la conquête :


… Nous, nous serons les précurseurs
Qui ne s’en retournent pas, les messagers qui jamais ne s’en retournent,
Parce qu’ils ont voulu porter le message
Si loin qu’aux vêpres d’un jour fugace,
Ils ont outrepassé les frontières
De l’éternité, et, sans s’en apercevoir,
Ont pénétré dans les royaumes de la Mort.


D’Annunzio, qui n’a d’autre but que de sans cesse repousser les limites, s’enivre de l’action, et même de l’action la plus moderne (il est un héros de l’aviation, et n’oublions pas qu’il est contemporain de Marinetti), mais en l’habillant toujours d’une aura mythique. Et cette puissance de conviction est telle qu’il a réellement réussi à soulever les hommes et les masses, non seulement par des discours, mais par un récit comme celui dont nous parlons. La Beffa, qui ne fut pas un échec, mais un héroïque insuccès, devint sous la plume de D’Annunzio le plus puissant outil dans la résurrection du moral italien après la tragique défaite de Caporetto. Dans ce petit homme prodigieux, qui, à cinquante ans passés, s’invente un destin de soldat et va défier l’Autriche au fin fond d’un ses ports, la jeune nation se redécouvre et s’émerveille elle-même.

D’Annunzio n’en était pas à son premier essai en 1918 avec La Beffa di Buccari – et il ira même plus loin encore par la suite. Pensez-vous que l’on puisse dissocier l’écrivain de proximités fascistes qu’on lui a souvent prêtées ? 


Michel Orcel : « D’Annunzio avait été élu député conservateur en 1897, mais, aussitôt élu, il avait déclaré : « J’ai vu beaucoup de morts dans les rangs de la droite, je vais du côté de la vie », et il avait rejoint la gauche ! Plus tard, il soutint la « guerre de Lybie » (1911-1912), par laquelle l’Italie essayait de se tailler un empire colonial ; mais cela n’avait rien de très remarquable, si l’on songe qu’au même moment le doux Pascoli y était lui-même favorable, tandis qu’un des chefs du mouvement pacifiste se nommait… Mussolini ! Il fut aussi très vite un représentant de l’irrédentisme italien, et il est vrai qu’il traîna publiquement dans la boue les représentants de la bourgeoisie pacifiste italienne. Mais jusque-là il n’y a rien que de très banal à l’époque. (Pensons, chez nous, à Barrès.) Il est vrai que d’Annunzio était tellement populaire qu’il participa effectivement au basculement de l’Italie dans la Première Guerre mondiale. C’est alors que, contrairement à toute attente, le poète se transforma en véritable combattant, puis, la guerre finie, en condottiere lorsqu’il conquit à lui tout seul la ville de Fiume. Il semble qu’on n’ait jamais assez insisté sur la folie de d’Annunzio et sur sa capacité à échapper à toute classification. Certes, il y a dans sa vie et son œuvre assez d’appels à la nation, à la guerre et à la volonté, assez de goût pour la parade, assez de démonstrations de puissance oratoire sur la foule, pour que certains aient vu en lui « le saint Jean-Baptiste du fascisme », mais il y a aussi chez lui trop d’esthétisme, d’individualisme, de méfiance vis-à-vis des masses et de l’État pour qu’on ne le dissocie pas du fascisme, qu’il accepta sans doute et dont il tira même parti, mais auquel il n’adhéra jamais. Dans une époque où règne la plus grande confusion sémantique, ajoutons que d’Annunzio était d’ailleurs résolument hostile au rapprochement de l’Italie avec l’Allemagne, et qu’il détestait Hitler, qu’il traitait de « clown féroce ».

Gabriele d’Annunzio La Beffa di Buccari – Un pied de nez aux Autrichiens, 11 février 1918
Traduit et présenté par Michel Orcel
Collection L’Écrivain Voyageur, Éditions La Bibliothèque, 2014.

Splendeur de d’Annunzio ! Dans ce récit d’un acte de guerre, le courage, la mer, l’amitié masculine, l’Italie, tout se conjugue. Et si, comme le note Michel Orcel, traducteur et préfacier de l’ouvrage, ce fut un triomphal insuccès, cet exploit redonna sa fierté à l’Italie. L’audace y fut pour beaucoup, mais la littérature aussi. Un petit bijou musical d’une virilité aussi ciselée qu’entière.

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(…) Enfin, pour en revenir à sa carrière politique, on a trop oublié que l’organisation étatique qu’il imagina pour la ville de Fiume – où se mêlaient les courants les plus invraisemblables, à commencer par l’extrême gauche – était d’une modernité inimaginable, puisqu’on y trouvait notamment la dépénalisation de l’homosexualité et de la drogue… 

La mise en œuvre et la narration de cette épopée font également parfois penser au roman Chevaux échappésainsi qu’au coup de force fatal de l’écrivain japonais Mishima dans son exaltation des valeurs martiales (parallèle implicite avec le code du Bushido dans la préparation du 11 février 1918).


Michel Orcel : « Je comprends bien le parallèle que vous esquissez à partir des éthiques nationalistes et martiales des deux auteurs, mais, outre que d’Annunzio n’a ni le talent romanesque de Mishima ni ses inclinations sexuelles (même si le climat de La Beffa n’est pas dénué d’érotisme viril, le poète resta un furieux amateur de femmes), d’Annunzio est totalement étranger au code de l’honneur japonais : il se voit, se vit comme un seigneur de la Renaissance italienne. Son nietzschéisme est superficiel, mais son tempérament à la fois chevaleresque et cynique, sensuel, cupide et dispendieux, le différencie radicalement de Mishima. S’il a rêvé de mourir en vol (emportant toujours sur lui une fiole de poison pour décider de sa fin si cela s’avérait nécessaire), il n’a jamais songé, pour quelque raison que ce soit, à mettre sa mort en scène, et la disparition de ses jeunes amis au combat compta certainement parmi les plus grands chagrins de cette âme peu encline à s’apitoyer.

Pouvez-vous revenir sur votre belle traduction et de quelle manière vous avez su rendre cette poésie épique si caractéristique du style de d’Annunzio ?


Michel Orcel : « Si ma traduction a quelque beauté, elle le doit au texte original. Malgré tous les défauts qu’on peut lui reprocher (narcissisme, emphase décadente, bimbeloterie romanesque, etc.), d’Annunzio est un poète immense, qui fait sonner la langue italienne avec une somptuosité incomparable. On lui reproche aussi d’avoir pillé tous les grands auteurs italiens du passé, mais c’est que sa mémoire est immense et qu’il a une manière parfaitement singulière de faire sien l’héritage littéraire. On a pu dire qu’il recyclait cette tradition à l’usage de la bourgeoisie nouvelle – qu’il méprisait par ailleurs. Ce n’est pas faux, mais, capable des plus artificieuses beautés dans le sillage des préciosités du Cavalier Marin, il sait aussi être d’une limpidité, d’une simplicité désarmantes (il avait d’ailleurs un étrange goût pour saint François et le franciscanisme) ou soulever de grandes vagues prosodiques qui me semblent plutôt relever du lyrisme que de l’épopée. Il n’est pas insignifiant que, du point de vue musical, il ait aimé Wagner et Debussy plutôt que Puccini. Parfois on en vient même à douter que sa phrase signifie quelque chose ; on est très proche d’un formalisme hypermoderne. »

Quelle perception pouvons-nous avoir de Gabriele d’Annunzio aujourd’hui ? Pensez-vous que nous aurions profit à retenir la personne de d’Annunzio sans le d’annunzianisme ?


Michel Orcel : « L’œuvre de D’Annunzio nous paraît aujourd’hui très inégale. J’ai pour ma part un bien médiocre souvenir de certains de ses romans, dont le climat à la Huysmans et l’esthétisme forcené sont tout à fait démodés. Mais ses drames symbolistes, sa poésie (Alcyone) et ses proses les plus intimes (Le Nocturne, La Léda sans cygne, etc.) sont, je le répète, d’incomparables musiques. Quant à sa vie, on pourrait aussi bien en méditer la profonde ambivalence : d’un côté la sauvage liberté de la vie, la capacité à violer les conventions, la noblesse de l’agir, et de l’autre la triste modernité de la propagande, de la « communication », et, pour finir, la funèbre claustration dans un musée de pacotille… 

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Michel Orcel a fait également paraître aux Éditions La Bibliothèque :

 

                    lire notre chronique

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Interview Joachim Sartorius
Îles des Princes
Janvier 2016

 © Mathias Bothor

Né en 1946 en Bavière, Joachim Sartorius, poète, écrivain, traducteur, a beaucoup voyagé, Tunis dans sans jeunesse, Congo, Cameroun, New York, Istanbul, Nicosie… Il a dirigé, de 2001 à 2011, le festival de Berlin, et est actuellement membre du PEN Club d’Allemagne, de l’Académie allemande de langue et de littérature et participe à la Geschäftsführung der Kulturveranstaltungen des Bundes à Berlin. Il a reçu la distinction de Chevalier des Arts et des Lettres en 2011. Auteur et traducteur de nombreux ouvrages ou recueils, traduits pour certains en français (Des ombres sous les vagues, Ed. Grèges, 2005 ; A Tunis, les palmiers sont menteurs, Ed. Atelier La Feugraie, 2007), il a bien voulu répondre à nos questions à l’occasion de la parution de son dernier livre Iles des Princes, traduit de l’allemand par Françoise David-Schaumann et Joël Vincent, et paru aux Editions la Bibliothèque.

© Mathias Bothor

ouvez-vous nous parler un peu de vous ? Poète, écrivain, traducteur, vous avez aussi beaucoup voyagé, un parcours qui vous a valu d’être nommé Chevalier des Arts et des Lettres en France par Frédéric Mitterrand en 2011…


Joachim Sartorius :
 Mes amis allemands m´ont donné le sobriquet « bunter Hund » ce qui veut dire mot à mot « chien bariolé ». En français, est-ce le loup blanc ? Ils m´ont appelé ainsi parce que j´ai fait beaucoup de choses différentes dans ma vie. Toujours nomade, toujours voyageur, mais aussi imprésario, poète, champion d´une politique culturelle européenne, etc. Mais j´ai été nommé Chevalier pour des raisons précises : lorsque j´étais directeur des festivals de Berlin, j´avais invité beaucoup de productions françaises, de théâtre, de danse – d´Isabelle Huppert jusqu´à la Compagnie Royal de Luxe de Nantes avec ses géants. Et j´ai traduit des poètes français en allemand, Bernard Noel, et surtout, Lorand Gaspar.


Vue du Splendid Hotel sur l´embarcadère de Büyükada

A quelle occasion avez-vous découvert précisément les Iles des Princes ?

Joachim Sartorius : C´est une amie d´Istanbul, Sezer Duru, journaliste et traductrice, qui m´a emmené un jour aux Iles des Princes. C´était en 1979. C´était une excursion, rien d´autre, et je l´ai décrite dans mon livre.

La maison de Trotski à Büyükada

Vous attendiez-vous à tomber sous leurs charmes ? Et quand avez-vous décidé de leur consacrer cet ouvrage ?

Joachim Sartorius : Cette première visite, il y a bien plus de 35 ans, a laissé une marque indélébile dans ma mémoire. Les îles étaient charmantes à cette époque, un microcosme cosmopolite sous une cloche, avec des traces byzantines, grecques et ottomanes, des jardins exubérants, et une grâce certaine des insulaires… Malgré de nombreuses visites après cette première rencontre j´ai pris la décision d´écrire ce livre assez tard, en 2008.

Joachim Sartorius Iles des Princes – Aux portes d’Istanbul Collection L’Écrivain Voyageur, 163 pages, quatre illustrations Éditions La Bibliothèque, 2016.

Chapelet d’îles de la mer de Marmara, faubourg heureux d’Istanbul, Trotski s’y réfugia. Qui connaît ces îles enchantées, lumineuses, d’où l’on voit la couture de l’Europe et de l’Asie ? Se mettre dans les pas de Joachim Sartorius, voir les Arméniens parler aux chevaux, écouter les rumeurs turques, grecques, byzantines, charriées par la mer, que demander de plus ?

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Vous abordez l’histoire, la croisée des religions, mais vous ne souhaitez pas décrire ces Iles dans votre ouvrage en historien, et encore moins en historien des religions, semble-t-il… 

Joachim Sartorius : J´ai écrit ce livre avec une stratégie de plaisir. Et les lecteurs sentent cela, c’est peut-être la raison pour laquelle ils aiment ce livre ? Traduit à présent dans plusieurs langues, en anglais, en turc, bien sûr, mais aussi en croate et même en arabe. Je ne suis pas historien. Je voulais écrire ce livre en tant que poète, je voulais un livre sensuel, un livre d´aujourd’hui, avec quelques excursions dans le passé pour comprendre le présent.

Vue du quartier Nizam sur la peninsule Dilburun

Vous ne semblez pas accorder une grande place – disons- à la « possession », on sent dans votre écriture un certain détachement avec un vif sentiment de vie souligné par les sens (voir, sentir, manger, boire…)…

Joachim Sartorius : Un critique allemand a dit que ce livre est parmi d´autres choses un autoportrait, et c’est vrai que je me trouve dans une sorte de posture oblique au monde. C´est peut-être là une définition de ce que vous appelez détachement. Un poète doit avoir cette faculté de s´immerger, de se donner pleinement aux sens, mais aussi de pouvoir se retirer des affairements et voir les choses de loin, d´une plate-forme solitaire.
Peut-on encore aujourd’hui espérer retrouver ces Iles des Princes, vos Iles des Princes ? Présentent-elles encore ce côté charmeur et cosmopolite ?

Joachim Sartorius : Les Iles des Princes ont certainement changé. Moins de cosmopolitisme. Un islamisme rampant. Un influx croissant de touristes en été. Je vous conseille d´y aller fin octobre ou début mai. Vous pourriez alors découvrir encore les merveilles de cet archipel que je décris dans mon livre.

Comment percevez-vous leur avenir (politiquement, économiquement, écologiquement) ?

Joachim Sartorius : La distance à la mégapole Istanbul (50 minutes avec bateau) protège les îles de trop de développement commercial et des prometteurs. L´interdiction complète des voitures est un autre frein à un développement déraisonnable. Et il y a un mouvement écologique heureusement assez fort pour protéger l´environnement et conserver les zones vertes, surtout à Büyükada.

Joachim Sartorius avec son chat turc

Merci à Joachim Sartorius d’avoir eu la gentillesse de répondre à nos questions en français et pour cette invitation au voyage…

 

© Lexnews

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Tombeau pour Papaïoannou
Entretien avec son biographe François Bordes

Publié le 20 juin 2015 à 16:00 dans Culture Histoire Politique

C’est un petit livre orange à rabats que les éditions La Bibliothèque publient en ce printemps. Dans Kostas Papaïoannou- Les idées contre le néant, le chercheur et poète François Bordes présente avec une grande épure de style l’un des penseurs majeurs de l’antitotalitarisme. Injustement méconnu, Papaïoannou est l’auteur d’une œuvre dispersée en une multitude d’articles, dont certains ont été regroupés dans L’idéologie froide (1967), portant aussi bien sur la critique du marxisme, la pensée de Hegel ou l’histoire de l’art grec. Éternel procrastinateur, cet ami de Raymond Aron bénéficia de la complicité du célèbre penseur pour toucher des subsides du CNRS sans jamais achever sa thèse de philosophie politique. François Bordes  lui,  compte bien mener son doctorat à terme.  Sa thèse sur Kostas Papaïoannou exhume la vie et l’œuvre de son glorieux aîné disparu dans la fleur de l’âge voilà plus de trente ans.

Daoud Boughezala. Kostas Papaïoannou (1925-1981) est surtout connu pour son essai L’idéologie froide. Dans cette charge contre le marxisme-léninisme sortie en 1967, le philosophe grec démontait la pétrification théorique à l’œuvre dans les « démocraties populaires ». En quoi a-t-il rénové la critique du socialisme scientifique? 

François Bordes. En montrant que ce prétendu socialisme n’avait rien de « scientifique » et qu’il n’était même pas « socialiste ». Le philosophe grec est en cela proche de George Orwell mais plus encore de Czeslaw Milosz, de Milovan Djilas, ou de ce penseur toujours sous-estimé en France, Leszek Kolakowski (L’Idéologie froide s’achève par une citation d’un texte essentiel du philosophe polonais paru dans Les Temps modernes). Avec les armes de la critique et une érudition brillante, Kostas Papaïoannou a contribué à désensorceler Marx en l’arrachant à la rhétorique mortifère de la langue de bois stalinienne. Son « retour à Marx » est avant tout un retour aux textes, une contextualisation et une critique de l’idole. Mais c’est aussi un retour à l’esprit critique implacable de Marx, ce pourfendeur acharné des rhéteurs et des brille-babils de tout poil. L’analyse que fait Papaïoannou de la critique de l’idéologie chez Marx est particulièrement éclairante.

L’Idéologie froide est le titre qui « fit mouche » chez les intellectuels mais l’influence réelle de Papaïoannou est plus profonde et plus discrète. En 1965, il publie une anthologie de textes sur Marx et le marxisme (republiée sous le titre Les Marxistes, Gallimard, 2001) qui offrait au public français, pour la première fois, un outil complet pour comprendre Marx, connaître le marxisme dans ses développements théoriques et son destin historique. Publié en livre de poche dans une collection pour le « grand public cultivé », les étudiants, les professeurs, les citoyens, ce livre a permis à de nombreux lecteurs de se faire une idée d’ensemble de la théorie et de l’histoire du marxisme. En cela, le philosophe grec était un parfait héritier des Lumières !

Comme Kostas Axelos et Cornelius Castoriadis, Papaïoannou est arrivé en France en 1945 après avoir quitté la Grèce en embarquant sur le navire Mataroa. Rétrospectivement, en quoi cette traversée revêt une importance quasi-mythique pour la diaspora grecque ? 

Le voyage du Mataroa est un lieu de mémoire franco-grec. En décembre 1945, à bord de ce paquebot, près de 200 jeunes Grecs partirent vers la France grâce à l’action décisive du directeur de l’Institut français d’Athènes, Octave Merlier. Il s’agit d’un événement kaléidoscopique, conflictuel, contradictoire, qui a laissé une empreinte profonde dans la mémoire. D’un côté, il existe une mythification, une sorte de récit fondateur, l’épopée d’une diaspora – et de l’autre, la réalité de l’exil de « l’élite de la jeunesse » fuyant son pays broyé entre deux guerres : la Guerre mondiale et la guerre civile. Bien peu revinrent au pays natal. Avec les trois philosophes, des artistes, des architectes, des musiciens, des scientifiques, des ingénieurs, des médecins, des vétérinaires étaient partis suivre des études en France. Cette traversée sert d’imago  qui exprime tellement d’espoirs et de rêves…

En 1979, cinq ans après le retour de la démocratie, en plein « moment antitotalitaire », Guillaume Malaurie a réalisé une émission radiophonique extraordinaire recueillant les témoignages des boursiers du Mataroa. C’était alors, comme le dit Castoriadis, un « mythe fondateur de la Grèce moderne ». L’épisode rappelait ce que l’Europe devait à ce petit groupe d’exilés qui fécondèrent la vie culturelle et intellectuelle européenne. L’air de liberté que la France a pu respirer pendant les trente Glorieuses, elle le doit en grande partie à tous ces « immigrés ». Le récent Dictionnaire des étrangers qui ont fait la France leur a rendu justice. Aujourd’hui, le mythe du Mataroa est en train de changer, comme si le sens de ce voyage était brouillé avec la crise, l’exil massif des jeunes et les naufrages quotidiens en Méditerranée. C’est peut-être pour cela qu’il suscite un regain d’intérêt : en témoigne la pièce Mataroa la Mémoire trouée qui joua à guichets fermés à la cartoucherie cet hiver.

Avec ses compatriotes Castoriadis et Kostas Axelos, Papaïoannou a profondément marqué le champ intellectuel des dissidents du marxisme. Peut-on parler d’une matrice grecque de la critique du marxisme bureaucratique ? 

Absolument ! C’est l’un des grands apports de la Grèce à la philosophie politique du XXe siècle – et singulièrement de cette génération née dans les années 1920. En 1945, la plupart des philosophes français ignoraient Marx et n’avaient qu’une connaissance vague de Hegel. Les jeunes Grecs débarquent à Paris avec plusieurs longueurs d’avance. Ils connaissaient cinq langues : grec ancien et moderne, latin, anglais, allemand, français… Ils avaient commencé à lire dans le texte Hegel, Holderlin, Marx et Nietszche. Une telle ouverture intellectuelle et linguistique favorise la critique ! A cela s’ajoute leur expérience directe, dans la Résistance, du communisme bureaucratique. Ils accueillent par exemple l’année 1956 comme une libération tandis que nombre d’intellectuels français ont vécu le rapport « attribué au camarade Khrouchtchev » comme un traumatisme. L’événement confirmait leurs analyses, là où pour les autres, il signifiait la ruine des illusions. Mais ce n’est qu’après mai 1968, la répression du Printemps de Prague et la parution de L’Archipel du Goulag, que leur critique fut véritablement reconnue. Encore fut-elle en partie oblitérée par le phénomène des nouveaux philosophes.

Papaïoannou se défiait donc des « nouveaux philosophes » apparus dans les années 1970. Pourquoi éprouvait-il tant de méfiance envers ses cadets ? 

Il ne faut pas exagérer cette méfiance. Comme Aron, il y a au début plutôt de la sympathie pour ces nouveaux venus dans la petite troupe des « antitotalitaires ». Jean-Marie Benoist, André Gluscksmann et Bernard-Henri Lévy reprennent certaines de leurs analyses en les utilisant dans une perspective et avec un style radicalement différents. La brouille ne se fait pas sur la question du totalitarisme mais sur celle de la philosophie, avec la parution du Testament de Dieu puis celle de L’Idéologie française de Bernard-Henri Lévy. Papaïoannou trouvait insupportable le style des nouveaux philosophes, leur façon rock’n roll de poser des questions complexes en quelques formules bien frappées. Ce sont deux mondes très différents. Papaïoannou est étranger à l’avènement de l’âge médiatique des intellectuels.

Héritier de la tradition socialiste démocratique grecque telle qu’elle s’était incarnée dans la Résistance, une fois exilé à Paris, Kostas Papaïoannou a rejoint des cercles libéraux autour de Raymond Aron et de la revue Commentaire. Leur antitotalitarisme commun a-t-il érodé les convictions socialistes de Papaïoannou ? 

Pour bien comprendre, il est nécessaire de remonter plus en amont. Commentaire est fondé en 1978. Kostas Papaïoannou comme Jean-François Revel et d’autres intellectuels marqués à gauche s’y retrouvent. Malade, le philosophe grec collabora peu à la revue libérale. Celle-ci se voulait l’héritière de deux grandes revues des années 1950-1960 : Preuves de François Bondy et Le Contrat social de Boris Souvarine. C’est à cet univers-là que Papaïoannou appartient : la plus grande partie de son œuvre paraît dans ces deux revues, authentiques lieux d’élaboration de la critique antitotalitaire. La colonne vertébrale de ce milieu est composée de la gauche antistalinienne, d’anciens trotskistes, de socialistes alliés aux libéraux (au sens politique) et de fédéralistes européens. Il s’agit d’un milieu très original, fertile, dynamique, ouvert. Il gagnerait à être redécouvert aujourd’hui. En 1967, les révélations du financement indirect de la CIA ont disqualifié toutes les publications liées au Congrès pour la liberté de la culture. Une revue comme Preuves constitue pourtant une véritable mine d’or pour la réflexion politique mais aussi pour la littérature et les arts des années 1950-1960. Papaïoannou appartient pleinement à ce milieu cosmopolite où l’on croise Arendt et Aron, Calet et Simenon, Duvignaud et Rougemont. En 1978, il retrouve des anciens de Preuves dans Commentaire et ses amis aroniens comme Alain Besançon ou Jean-Claude Casanova.

Dans votre bel essai, vous évoquez l’attitude ambivalente de Papaïoannou pendant mai 68. Sympathisant avec une partie du mouvement, il a néanmoins participé à la grande manifestation gaulliste du 30 mai, aux côtés de Raymond Aron. Le même malentendu s’est-il reproduit en 1981 lorsque le philosophe grec a soutenu Mitterrand, à la différence de ses amis libéraux ? 

Ambivalence, peut-être. Malentendu, je ne pense pas. Sur son attitude en Mai 68, la contradiction n’est qu’apparente. Enthousiasmé par la dimension libertaire du mouvement, il prend la défense d’Aron lorsque celui-ci est violemment attaqué par Sartre. Il se rend à la Sorbonne occupée : cela ne fait pas de lui un insurgé ; il se rend à la manifestation de soutien à de Gaulle : cela ne fait pas de lui un gaulliste. Comme Revel, il déteste le « style du Général » et accueille favorablement mai 68 car le mouvement secoue une société bloquée par le poids des hiérarchies et des conservatismes. Il s’oppose dans le même mouvement au retour de flamme du marxisme-léninisme et il brocardera l’aveuglement maoïste.

Papaïoannou ne votait pas en France, c’est un point important. Est-ce si paradoxal d’avoir soutenu Mitterrand ? Comme tous ses amis, il était opposé à l’Union de la gauche avec le PC. À bien y réfléchir cependant, il semble logique de souhaiter la victoire d’un responsable politiquement profondément anticommuniste, comme l’avenir le montrera. Et puis, avec André Philip et quelques autres, François Mitterrand fut l’un des rares hommes politiques à publier dans Preuves

N’ayant jamais achevé sa thèse, Papaïoannou a laissé une grande quantité d’articles épars recueillis dans quelques volumes. Mais ses travaux politiques ont occulté ses écrits savants sur l’art grec. Pouvez-vous nous en dire plus sur cet aspect occulté de son œuvre ? 

L’Art grec publié chez Mazenod est, avec La Consécration de l’histoire (Ivréa, 1995), le cœur vivant de son œuvre – le plus vif. Il n’a pu malheureusement la développer, puisque les urgences de l’heure le menèrent à « griller » une grande partie de ses forces dans l’étude de Lénine… Croire que le philosophe ne fut qu’un « spécialiste » serait une erreur complète. Sa connaissance profonde de l’Antiquité et sa réflexion sur la condition humaine s’inscrivent dans une véritable « critique de la raison historique » dont Serge Audier a parfaitement montré l’actualité. Cette critique « non réactionnaire de la modernité » peut offrir de nouvelles perspectives pour penser et repenser ce qui advient.

Au fil des pages les plus lyriques de votre livre, vous revenez sur la grande amitié que Papaïoannou avait nouée avec le poète mexicain Octavio Paz. Comment s’est développée leur complicité ?

Leur amitié est fascinante, il s’agit d’une fraternité intellectuelle hors du commun. L’Arc et la lyre, le classique de Paz, est imprégné de leur dialogue. L’Idéologie froide est dédiée à Octavio Paz qui, en retour lui dédiera L’Ogre philanthropique. Dans sa biographie de Paz parue récemment, Christopher Domìnguez Michael montre le rôle-clef de Papaïoannou. Le poète l’évoque d’ailleurs largement dans son Itinéraire où son ami Kostas est mis sur le même plan qu’André Breton, Albert Camus et Victor Serge. Le poète mexicain et le philosophe grec se rencontrent au Café de Flore en 1946 et restent amis jusqu’à la mort de Papaïoannou en 1981.

À l’abbaye d’Ardenne, dans le fonds Kostas Papaïoannou conservé à l’IMEC (Institut mémoires de l’édition contemporaine), se trouve un magnifique album photographique du voyage du philosophe en Inde, chez le poète-diplomate. Celui-ci lui consacre l’un de ses plus beaux poèmes dans lequel il évoque leur amitié, l’expérience de l’histoire et la quête de la réconciliation. Voici sans doute ce que le philosophe et le poète nous apportent de plus précieux. La consécration de l’instant comme antidote à la consécration de l’histoire : la politique n’est pas l’ultime et seule demeure de l’homme.

Daoud Boughezala

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Lexnews
Interview Jean BLOT
Paris, 11 décembre 2014

© Jean Blot

Longtemps haut fonctionnaire international et Secrétaire du Pen Club, Jean Blot est l’auteur d’une œuvre – romans, essais, livres de voyages, biographies – couronnée par de nombreux prix et traduite en neuf langues. Cet homme de lettres et de langues a décliné sa vie au diapason de la vie culturelle internationale. Découverte d’une âme slave, à l’élégance  britannique, et épris du bon goût français !

ès le plus jeune âge, votre vie est marquée par une dimension internationale, celle de l’émigration russe vers l’Allemagne, puis la France, celle de l’éducation et de la culture entre la France et l’Angleterre – sans oublier vos racines russes et juives, mais aussi l’influence de vos activités professionnelles en tant que haut fonctionnaire international…
Jean Blot : « De l’Allemagne, il ne m’est rien resté ; c’était la NEP, et à ce moment-là, on pouvait racheter les citoyens en devises fortes, comme nous avions de la famille en Allemagne, nous avons donc été rachetés et sommes partis pour Berlin. Mais, je n’en ai aucun souvenir, ma vie commence à Paris. En revanche, effectivement, j’ai été élevé dans le bilinguisme, et même dans le trilinguisme. Or, le bilinguisme et a fortiori le trilinguisme peuvent être une rude épreuve pour un jeune enfant d’autant plus qu’à cette époque je bégayais (je m’en suis soigné, vous vous en êtes aperçus, pour le meilleur ou pour le pire !). Cet environnement a pu introduire un doute certain dans l’univers d’un enfant trilingue.

Un réfugié russe arrive à Paris © Jean Blot

Je pense également en vous parlant à un autre élément biographique qui a eu son importance : j’ai reçu une éducation à la fameuse école de Montessori, ce qui était certes une bonne chose à bien des égards et une mauvaise à bien d’autres… Une bonne chose parce qu’à Montessori, il était impossible de savoir si on travaillait ou si on s’amusait, et cela est précieux et rare. Après cela, je suis allé aux Roches, une école terrible pour jeunes gens de bonne famille – mes parents se ruinaient en m’y envoyant – et qui imitait, à mon avis, assez mal les écoles anglaises. En ces lieux, était pratiquée cette chose horrible qui s’appelait le bizutage, et dont je ne me suis toujours pas remis… Alors que j’étais dans ce nouvel établissement très malheureux, on me donna un beau matin une rédaction dont le thème était : « Tout nouveau, tout beau » ; bien sûr, dans ce contexte cauchemardesque, j’aurais dû comprendre que le bizut devait se tenir tranquille, mais j’entrepris malgré tout une apologie – à mon avis, absolument remarquable ! – du bizut et une attaque violente contre cette pratique. J’ai eu zéro ! A partir de ce moment, on a décidé de m’envoyer poursuivre mes études en Angleterre chez un oncle qui était un homme à la carrière internationale. J’ai passé seulement quatre années en Angleterre, mais à cet âge de onze ans, ces années sont importantes. A cette époque, je n’aimais pas beaucoup l’Angleterre, je préférais la France. Avec les années, j’ai quelque peu changé… Les écoles anglaises sont à la fois un paradis parce que vous avez des paysages merveilleux qui conviennent tellement bien à la jeunesse, il y a un système éducatif d’une très grande intelligence, mais c’était cependant pour moi également un enfer parce que j’étais privé de ma mère, de ma famille et que je me sentais étranger ; A vrai dire, j’ai toujours gardé ce sentiment d’être un étranger partout où je me trouve : Russe en France, Français en Russie, Anglais en Amérique et Américain en Angleterre, etc. ! J’ai pris conscience de cela en Angleterre à onze ans, soit il fallait « en crever », soit en faire des romans… J’ai préféré en faire des romans ! Voilà à peu près le périple de départ. Quand je parle russe, je me sens Russe, mais je suis avant tout Français, c’est cela que j’ai voulu être dès ma toute petite enfance… »

Une âme russe et un cœur français…
Jean Blot : « Oui, c’est en effet un raccourci dans lequel je me reconnais. Mais, auquel il faut également ajouter cette éducation anglaise qui m’est souvent très précieuse. »

À partir de ce que nous venons d’évoquer, quel regard portez-vous sur ces influences plurielles et en quoi ont-elles pu avoir un rôle déterminant sur votre inspiration littéraire et votre écriture ?
Jean Blot : « Je suis réellement bilingue, non pas tout à fait trilingue car si je parle le russe, je ne l’écris pas. Cela vient du fait que mes parents me parlaient en russe, ce que je ne voulais absolument pas. Je me souviens que je leur répondais systématiquement en français ; j’ai désappris ainsi le russe, je voulais être français comme tout le monde ! Cela dit, j’ai écrit beaucoup sur la Russie ; je me suis intéressé à la Russie plus tard. Dans mon jeune âge, je ne voulais rien savoir, rien connaître. Quelle est en fait l’influence de la Russie ? Je pense qu’elle est quelque part, à la fois, très grande et très secrète. Cela serait plus facile de commencer par le français en ce sens que j’ai toujours voulu écrire dans cette langue et ne penser qu’en français, sentir en français… Il est vrai qu’écrire en anglais ou en russe, pour moi, ne signifie rien. Certes, en tant que haut fonctionnaire international, j’ai écrit, vous vous en doutez, plusieurs volumes de rapports en anglais, cela ne me pose pas de problème sur un strict plan linguistique, mais quelque part, la littérature n’a de sens, le monde n’a de sens, n’est lisible et ne doit être lu, pour moi, qu’en français. Il y a dans le français une exigence qui, selon moi, est profondément éclairante et structurante ; lorsqu’on dit quelque chose en français, c’est clair ; lorsqu’on dit quelque chose en russe, c’est émouvant ; et lorsqu’on dit quelque chose en anglais, c’est amusant ! (rires). »

 

© Jean Blot

Justement, lorsque vous avez composé, et encore récemment, vos romans, vos essais, est-ce que cette langue – le français – que l’on peut dire maternelle a été elle-même éclairée, influencée par ces autres langues que vous pratiquez ?

Jean Blot : « Lorsque j’ai commencé Les cosmopolites(1976, Editions Gallimard, Prix Valery-Larbaud), cette trilogie, j’avais initialement l’intention de l’écrire en trois langues, pour la simple raison que les dialogues, les idées des protagonistes se disaient en moi en chaque langue en fin de compte. En fait, si j’exagère un peu, si je force quelque peu le trait, le russe résonne, en moi, comme la langue des sentiments, le français est la langue de la réflexion, de la compréhension, de la clarté, et l’anglais est la langue de l’action. Encore aujourd’hui, je dicte plus facilement une lettre en anglais qu’en français. L’anglais garde également pour moi une certaine nostalgie de ces années d’enfance, j’aimais particulièrement la poésie anglaise. Mais, c’est extrêmement difficile de démêler toutes ces influences linguistiques plus précisément. Je crois qu’il y a dans mes trente-cinq écrits, dans mon œuvre, une sensibilité russe de base, certainement. Et, j’avoue que dans les rapports interhumains, j’ai – pour le meilleur et pour le pire ! – une attitude russe, judéo-russe qui peut parfois, faut-il le confesser ?, être un peu exaspérante. J’ai la fâcheuse manie de parler des choses dont on ne parle pas ! (rires) »
Quelles sont les influences déterminantes dans la littérature russe ? Vous avez consacré un essai à Gontcharov…
Jean Blot : « Oui, j’ai consacré un essai à Gontcharov parce que – il faut bien tout vous avouer ! – si tout le monde a écrit sur Tolstoï, si tout le monde a écrit sur Dostoïevski, personne en France, je crois, n’avait écrit sur Gontcharov ! Il n’y a que deux écrits, un de 1900 et le mien. Personne ne le connaissait. Oblomov, une de ses œuvres capitales, par exemple, a été totalement méconnue jusqu’au moment où elle a été jouée au Vieux Colombier l’année dernière. C’est une œuvre géniale ! Et Oblomov, plus proche du contemplatif que du paresseux, considère – ce qui, pour moi, est très important, l’action même comme un péché. Il y a toujours quelque chose de dangereux dans l’action. Mais, ce qui m’intéressait également, c’est que Gontcharov a créé avec Oblomov le seul russe positif de la littérature russe. Il est, je crois, le seul à avoir tenté d’expliquer ce que pourrait être un bonheur russe ; il a voulu montrer par son héros Stolz (Oblomov étant l’antihéros, n’est-ce pas…), ce que pourrait être un Russe qui garderait toute la richesse émotive et sentimentale de la Russie et qui aurait appris en Occident l’énergie, la discipline et une certaine forme de gaieté au sens de vitalité. Cela étant dit, selon moi, le plus grand écrivain russe demeure néanmoins Tolstoï. Alain disait : « Ah ! Si la vie écrivait comme le Comte Tolstoï ! » Tolstoï est réellement extraordinaire, tout est immédiatement là ; la présence, l’évocation sont immédiates. En revanche, dès que Tolstoï se met à penser, cela devient grotesque, les idées de Tolstoï que dieu nous en garde ! »

 

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« Voyez-vous, je voulais être Le cosmopolite. J’aurais voulu apporter à la littérature une chose, qui du moins à l’époque était nouvelle, c’est-à-dire cette expérience de quelqu’un qui chaque matin ouvre son carnet et regarde la date pour savoir où il est, à New York, Paris ou à Londres… »

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On évoquait les influences des langues que vous avez acquises et intégrées très jeune, les parcours que nous avons également – trop rapidement – évoqués ont eu, je suppose, également une influence dans l’inspiration littéraire elle-même ?
Jean Blot : « Voyez-vous, je voulais être Le cosmopolite. J’aurais voulu apporter à la littérature une chose, qui du moins à l’époque était nouvelle, c’est-à-dire cette expérience de quelqu’un qui chaque matin ouvre son carnet et regarde la date pour savoir où il est, à New York, Paris ou à Londres… Cela a été ma vie et cela m’est, à vrai dire, arrivé deux fois ! Le cosmopolite, de même qu’il s’habille différemment selon qu’il est à Londres, Moscou ou Paris, pense aussi différemment. Il me semblait qu’il y avait là, dans cette attitude, la formation de l’homme moderne. »

 

Jean Blot, secrétaire international du PEN Club © Jean Blot

Cette ouverture a fait de vous un homme d’amitié, amitiés qui vous ont permis de côtoyer de grandes figures du paysage intellectuel et littéraire comme Albert Cohen, Vladimir Nabokov ou encore Marcel Arland. Avec le recul, comment percevez-vous ces rencontres ? Ont-elles joué un rôle sur votre propre écriture ?
Jean Blot : « Je vais vous répondre, en premier lieu, sur l’écriture même : franchement, non ! Dans mon œuvre littéraire, la seule influence déterminante est celle de Proust. C’est pour tout avouer, Proust qui m’a permis d’écrire. J’ai commencé à écrire assez tôt ; j’avais à l’époque envoyé mes écrits à Jean Paulhan, j’avais 23 ans et j’ai reçu en réponse cette lettre que je cite de mémoire : « Monsieur, j’ai lu vos récits et ils m’ont semblés – encore que fort mal écrits – admirables. »
On oublie le « fort mal écrit » lorsqu’on reçoit une telle lettre, évidemment !

 

Jean Blot : « C’est certain ! J’ai beaucoup lu et aimé Cohen. J’ai aimé l’homme qui a été un très grand ami. Mais, Cohen a surtout été une découverte ; peu de personnes, à l’époque le connaissaient. Belle du Seigneur n’était pas encore paru, c’était Solal, et j’ai été vraiment enthousiasmé par cette prose, par ce brillant. Les circonstances ont d’autre part joué puisqu’à l’époque j’étais à Genève et qu’Albert y prenait sa retraite. Mais, celui qui a vraiment joué un rôle déterminant, que j’ai un peu connu, c’est Albert Camus. Albert Camus est resté celui dont j’ai encore beaucoup de mal à parler sans un sanglot dans la gorge… C’était un homme admirable, certes comme écrivain, bien entendu, mais des écrivains admirables, il y en a pas mal, or Albert Camus était surtout un Homme admirable. Je peux vous raconter à son sujet deux petites anecdotes : La première, j’entre dans le bureau d’Albert Camus, j’étais très jeune, très émotionné, il se tait alors immédiatement et bouge sa chaise de l’autre côté du bureau à côté de son interlocuteur…vous comprenez… »
Oui, c’est un geste qui en dit long…
Jean Blot : » … J’évoque encore ce geste avec des larmes aux yeux… Ensuite, nous avons parlé, et à un certain moment, il me cite le nom de René Char ; je n’ai pu que lui répondre que j’étais désolé, mais pour moi, René Char était un poète dont je n’entendais pas la musique, j’étais navré… A ce moment, il me demande si j’ai lu Fureur et Mystère, et me dit qu’il est sûr que cet ouvrage devrait retenir mon attention, et ce d’égal à égal ce que je n’ai jamais pu oublier. Je l’ai, bien entendu, remercié et je suis reparti visiter Paris, il devait être quatre heures de l’après-midi. Or, quelle n’a pas été ma surprise, lorsque rentrant à l’hôtel, le soir, d’y trouver le livre de René Char qui m’attendait ! Vous vous en rendez compte, le livre était là ! Une telle attitude pour un jeune homme qui lui était inconnu a forcé mon admiration, même si je l’ai mieux connu par la suite aux Nations Unies. Pour moi, c’est un des souvenirs les plus précieux et l’expression d’une humanité des plus remarquables ! Et je n’ai jamais tout à fait eu ce sentiment avec les autres. J’aimais, certes, énormément Albert Cohen, nous nous entendions très bien, il était extrêmement gentil, toujours très curieux – et aussi très jaloux de ce qui n’était pas lui !, très amusant, je pourrais multiplier les anecdotes, mais je ne veux pas me leurrer, j’étais surtout un très jeune homme et il est toujours réconfortant pour un écrivain d’avoir à ses côtés un jeune homme docile et qui a, qui plus est, cette petite plume lorsqu’on en a besoin. Ce qui m’arrangeait, à l’époque, également, je dois bien aussi l’avouer ! Bref, il n’y avait pas tout à fait ce désintérêt, cette humanité que je vous rappelais en vous parlant d’Albert Camus. Cela s’est malheureusement mal terminé avec Albert Cohen, mais, cela aussi, est assez classique chez lui, et c’est pour cela que je peux le raconter : On se téléphonait trois fois par jour, on se voyait au moins une fois par semaine, et un jour, je lui dis que j’ai une grande nouvelle et lui apprends que je viens d’être nommé à UNESCO, et donc que j’allais devoir quitter Genève et partir à Paris. A ce moment-là, il me répond : « Ah bon, vous partez à Paris…Vous l’aviez demandé Alex ? » – il le savait bien, c’était très important pour un écrivain d’être à Paris – alors, Albert ajoute : « Ah bon… et bien nous n’avons plus rien à nous dire. » Voilà, avec Albert Cohen, cela s’arrête ainsi… Cela dit, j’ai écrit souvent sur lui et beaucoup réfléchi à son œuvre. »

 

© Jean Blot

Et Marcel Arland ?…
Jean Blot : « Marcel Arland, c’est une très jolie histoire ! Un jour, mon père me montre un monsieur que je n’aimais pas tellement, il était mon professeur de français et marchait…mon père me dit : « c’est un grand écrivain ! ». Je le vois et l’entends encore… s’il y avait eu Jupiter bras dessus, bras dessous avec Athéna, cela n’aurait pas eu plus d’effets ! (rires) bon, mais on s’est néanmoins quittés, bien entendu, et je n’ai de cette époque, de lui, que ce souvenir… Et puis, nous nous sommes retrouvés ensuite à la NRF où il m’a tiré des griffes de Paulhan, et c’est grâce à lui notamment que j’ai pu publier à la NRF plus de 157 articles ! Un jour, il se plaint à moi de mon ami Emmanuel Berl en me disant qu’il n’était pas avec lui très gentil, qu’il se moquait de lui, tout en soulignant qu’il avait cependant peut-être raison…et que c’est vrai, les arbres ne parlent pas, un chat non plus, mais il ajoute en se tournant vers moi : « Mais, Alex, vous savez bien, vous, ce que c’est un matin d’été lorsque vous ouvrez les volets…les arbres… le ciel, enfin tout… tout à l’air de vous parler, tout à l’air de dire…» ; je l’interromps et poursuis : « Tout vous dit : Bonjour petit, tu es des nôtres ! » ; Il me répond : « comme c’est beau ! Alex, vous devez l’écrire.», et là, je suis bien obligé de lui avouer : « ça, Marcel, je ne peux pas.. » ; pourquoi ?, me demande-t-il alors : « Parce que cela a déjà été écrit, Marcel, pas par moi, mais par vous ! » (rires). J’étais tout cramoisi, mais cela était tout Marcel ! Il y avait ce côté un peu « ailleurs » de Marcel qui était délicieux, et il y avait le marcheur, silencieux. Il avait sa place à la NRF, il était très attentif, et surtout pour moi, c’était la littérature. La littérature, prise comme une ascèse, c’était cela Marcel. »

Les derniers livres de Jean Blot

Jean Blot : Les Enfants de New York, Éditions La Bibliothèque, 2014.
 » You die – We do the rest  » propose une publicité des pompes funèbres. New York, après la seconde guerre mondiale, incarne le rêve, le Graal, pour qui a subi les bombes, les camps, la barbarie, la destruction de la vieille Europe et aborde ces berges tant désirées. C’est cette ville dressée comme un cheval cabré, ses buildings oniriques, ce décor nocturne que Jean Blot radiographie à travers la destinée de personnages dont on suit passionnément les péripéties. À réaliser leur rêve, les enfants de New York en seraient-ils devenus les victimes ? Constat amer, vif, surprenant et paradoxalement prophétique : 

New York hier ne serait-il pas Paris aujourd’hui ?

Jean Blot : Le rendez-vous de la Marquise, Editions L’Age d’Homme, 2014.
Le rendez-vous de la Marquise est celui de tout mortel. Faut-il le préciser ? Mais quand elle sort à cinq heures, c’est la réalité même qui apparaît. En vain, la littérature la refuse. En vain, l’immense poète Cétois cherche à s’enfermer dans des énigmes pour s’en protéger. En vain, l’immense poète Britton éjacule une fureur verbale incontrôlée pour la faire taire. En vain, l’art lui tourne le dos pour accueillir le vide et le non-sens. En vain, la politique cherche à l’égarer. Un bel incendie viendra conclure ces tentatives rocambolesques où toute valeur sera consumée. Seule la politique en réchappera mais pour courir après le vide au nom du rien.
Sur ces thèmes apocalyptiques, malgré une fin nécessairement tragique, Jean Blot a composé la plus drôle des satyres, persuadé que si, comme le voulait Rabelais, « le rire est le propre de l’homme », tout ce dont on rit, redevient humain.

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Et Nabokov ?
Jean Blot : »Nabokov, je ne l’ai quasiment pas connu. Je l’ai croisé, une première fois, il habitait le même hôtel que nous à la porte de Saint-Cloud, mais à l’époque j’avais 4-5 ans, et il me paraissait être un monsieur extraordinairement ennuyeux et insupportable. Ensuite, je l’ai rencontré chez un cousin qui était autant homme de bourse que de lettres, ils étaient très proches et souvent nous dînions avec ces derniers. Mais, j’étais un très jeune homme et Nabokov était assez méprisant. Il n’avait pas l’attention de Cohen ou d’Arland. Et ce d’autant plus, que comme tout écrivain, il était très sensible et qu’il sentait très bien la limite de mon enthousiasme ; je l’admirais, certes, mais probablement pas avec l’élan qu’il eut souhaité. C’est, en fait, beaucoup plus tard que j’ai apprécié Nabokov non seulement dans son écriture, mais également dans sa vie. Nabokov a été pour moi un des premiers de l’immigration russe à briller avec son insolence, son intelligence et son élégance (vous savez, être un enfant de l’immigration russe – les parents, les adultes, eux, vivaient encore en « Russie », mais pour un enfant, c’était une situation extrêmement dure et humiliante). Et puis, ce qui m’a passionné chez Nabokov, c’est qu’il est un des rares à être un grand écrivain en deux langues. Nabokov est à la fois un grand écrivain russe et un grand écrivain américain, c’est une expérience unique qui m’a, pour les raisons que j’ai évoquées, vous le comprenez bien, beaucoup touché. J’ai écrit sur Nabokov deux ou trois papiers et on m’a proposé d’écrire sur lui un livre. A ce moment-là, je l’ai, bien sûr, beaucoup étudié, je connaissais bien son fils, je l’ai ainsi deviné en le suivant à la trace… Je l’aime beaucoup, mais je ne l’ai jamais vraiment connu. »

 

 

Congrès du PEN à Tokyo : Jean Blot, le secrétaire international,
une Geisha et Vaksberg, le président international et secrétaire du Prix Nobel © Jean Blot

Revenons, si vous le voulez bien, sur le cosmopolite pour évoquer cette Grèce que vous chérissez tant, mais aussi l’Asie, et la Corée notamment que vous avez connue jeune.
Jean Blot : « La Corée est une histoire très curieuse qui est partie en premier lieu de Tokyo. Nous avions été invités en tant que Français à l’ambassade française de Tokyo avant de rejoindre Séoul. Là, le représentant de la France nous reçoit ; c’était un général, grand patriote, il était le fils de Gorki, et avait perdu un bras pour la France, à la suite de quoi il avait été nommé ambassadeur de France. Mais, s’il aimait profondément la France et les Français, il parlait en revanche un français détestable, et donc il évitait, autant que peut se faire, le français. Nous accueillant, il nous dit avec son accent inévitable : « Alors, jeunes gens, vous partez pour la Corée ?! ». Il prend alors un encrier et deux cendriers sur une table et nous dit : « La Corée…28e parallèle…bon, après je ne sais…peut-être comme si, peut-être comme ça…peut-être comme si, comme ça, bonne chance ! » (rires). A l’époque, c’était ainsi la Corée et ce sont avec ces « instructions » que nous sommes partis! J’ai été bouleversé en arrivant en Corée par l’état du pays. Séoul était pourtant une grande ville, mais l’eau courante n’existait plus, il n’y avait quasiment pas de voitures à l’exception de celles des Nations Unies…c’était absolument désolant, ce n’était pas même une misère, mais une pauvreté incroyable, effroyable. C’est bien la seule ville où je me réjouis, encore aujourd’hui, des encombrements de voitures qui peuvent durer des heures ! Je vous raconte un incident qui m’a marqué : une nuit, nous sommes à l’hôtel à Séoul, il est 3 heures du matin, et nous sommes réveillés par des cris de femme effroyables… Nous descendons, bien entendu, voir ce qui se passe et nous trouvons le gardien en train de traîner une femme, assez jeune, avec un enfant. L’enfant est visiblement malade, c’est assez effrayant, et elle veut l’emmener à l’hôpital. Bien sûr, il n’y a aucune voiture, aucune ambulance, ainsi que je vous le disais… et la seule automobile disponible est celle des Nations Unies, mais le gardien des Nations Unies était de par sa charge très réticent à nous la donner, et ce n’est qu’après de longues discussions que nous avons, enfin, réussi à emmener l’enfant à l’hôpital. Vous comprenez, maintenant, pourquoi je me réjouis encore aujourd’hui des encombrements de voitures ! Pour l’anecdote, encore, lorsque nous sommes arrivés en avion au-dessus de Séoul, en 1948, le pilote était très angoissé parce que le jour tombait et qu’il n’y avait sur cet aéroport aucune lumière ! Je suis retourné en Corée, plus de trente ans après, je suis arrivé alors dans un aéroport d’une beauté… puis je suis monté dans une véhicule et j’ai demandé à la petite interprète la marque de cette voiture : elle était de marque coréenne ! Or, pour moi, il était très difficile d’imaginer qu’il puisse exister une marque d’automobiles coréennes, et qu’il puisse y en avoir autant ! Plus sérieusement, mon émotion a été alors grande de voir ce peuple qui a connu deux guerres affreuses, qui leur ont coûté des millions d’hommes, reconstruire et réussir tant de choses. C’était vraiment bouleversant. Un jour, lors des jeux Olympiques de Séoul, on m’a conduit dans un endroit, très boisé, que je ne reconnaissais pas ; je demande alors où nous sommes, je suis surpris, je ne reconnais absolument pas, c’était avant un total désert… On m’a simplement répondu : « vous comprenez, nous avons pris l’habitude de planter un arbre à chaque fois qu’il y a un évènement heureux… ». C’était devenu une véritable forêt ! Tout est comme cela. La Corée, c’est aussi, pour moi, un épisode amoureux qui a donné naissance à un roman Obscur ennemi (1961, Editions Gallimard) qui se déroule en Corée…

 

© Jean Blot

La Grèce est une tout autre expérience, un miracle très différent. Comme je vous l’ai déjà dit, ma jeunesse n’a pas été très drôle, être juif russe, c’était vraiment très malsain, j’ai beaucoup couru…Or, j’arrive en janvier 1947 en Grèce sur un bateau de guerre, c’était la guerre civile, et nous étions là en qualité de nouveaux observateurs. Et pourtant, c’est en ces lieux que j’ai découvert le bonheur, le plaisir de vivre. Il ne s’agit pas pour autant d’oublier à cette époque les horreurs de la guerre civile que nous devions constater en tant qu’observateurs. Mais surtout, la Grèce, et je n’ai jamais réussi à l’écrire, est un mystère. L’Italie est belle, tout y est beau, mais en Grèce, il y un rapport à la vie immédiate, à la vie quotidienne, à la nature que vous n’avez nulle part ailleurs. C’est en Grèce que j’ai appris à boire un verre d’eau ! Et même aujourd’hui, soixante ans après l’avoir découverte, je pense que le miracle, malgré tout, y est encore présent. C’est une magie que je ne peux pas vraiment décrire et expliciter parce que je n’en trouve pas vraiment le ressort. C’est au-delà du fait que la mer est bleue, que le vin est de l’ouzo, etc. La Grèce tout entière tient sur un clou rouillé dans un mur qui s’effondre, et le reste, c’est le Bon Dieu ! Cette totale liberté, cette absence de responsabilité, c’est fabuleux pour un juif …Je vais vous raconter, de nouveau, une anecdote : un ami grec qui était dans les années 50 très friand des fameuses pilules de jouvence en provenance de Roumanie et à l’époque très à la mode, me dit un jour : « tu sais, j’ai bien réfléchi, tu vas me trouver un poste à l’UNESCO, je vais travailler dix ans, prendrai ces pilules de jeunesse, après quoi, je peindrai… » ; un peu, étonné, je lui réponds « ah bon…», et là, très confiant, il me répond : « Connais-tu, au fait, une bonne galerie ? » ! (rires) Voilà, c’est cela. »

Vous avez tout au long de votre riche vie professionnelle exploré les arcanes des langues principales sur lesquelles vous aviez à travailler. Quels liens percevez-vous entre la langue – maternelle et celles acquises par la suite – et la littérature ? Certains de vos livres sont traduits en langues étrangères, comment réagissez-vous à cela en étant à la fois leur auteur et en même temps avec votre regard d’interprète ?
Jean Blot : « Je pense que quelqu’un qui me lirait attentivement devinerait que je suis Russe, du moins slave. Il y a quelque part, dans mes livres, une sensibilité slave, certes, très difficile à définir, sinon dans un débordement, un manque de retenue sentimentale et affective. Il n’y a pas ces barrières que mettent notamment les Français, mais une relation intersubjective beaucoup plus riche tout en étant, cependant, bien plus dangereuse. Je crois que le slave a une affectivité, peut-être, non pas plus profonde, mais plus en éveil, plus présente ou plus simplement moins retenue… Concernant le style même, je ne pense pas en revanche qu’il y ait une influence venant du russe ; concernant mon dernier livre, Le rendez-vous de la Marquise (2014, Editions l’Âge d’Homme), les premières réactions, qui me sont revenues, soulignent qu’il est écrit dans un style très français. C’est vrai que j’aime beaucoup la langue française, peut-être même un peu trop ! »
Justement, quel regard portez-vous aujourd’hui sur la culture et sur le livre, en tant que directeur de la collection Les Cosmopolites aux Éditions La Bibliothèque ?
Jean Blot : « Vous savez, Euripide nous a laissé un volume entier de notes, de projets, lettres, etc., et parmi ses phrases, il y en a une que je ne saurais que trop recommander et qui est celle-ci : « Hélas !…il n’y a rien de bon dans les nouvelles générations. », écrite 400 ans av. J.-C. ! Éternel débat, mais je pense aussi qu’il n’y a rien de bon dans la nouvelle génération, même s’il y a néanmoins beaucoup de choses qui se passent… Spontanément, évidemment, je suis d’un autre siècle et me sens étranger dans le XXIe siècle. Cela dit, j’admire beaucoup – étant membre de beaucoup de jurys – de bons livres, de bons écrivains, mais ces derniers n’arrivent pas à sortir, à s’imposer. Il n’y a pas ces personnalités fortes, qu’avait notamment Camus ou de manière très différente Cohen, cette aura qu’avait aussi Neruda et Marquez que j’ai connus également, et qui est bien plus que du charme, mais un véritable charisme. Or, ce charisme, aujourd’hui, fait défaut. Il est vrai que le charisme en France est suspect ; nous n’avons pas en France, je pense, de Shakespeare, de Goethe, parce que nous avons en France un esprit trop critique extrêmement cassant n’aimant pas le charisme. Tout français est voltairien ! Certes, nous lui devons beaucoup de choses, mais dans ce domaine, celui de la littérature, Voltaire s’avère être opposé au fait d’être un grand écrivain. Nous aimons bien bousculer le piédestal. La littérature, pour moi, n’existe que dans deux pays : en Russie, mais seulement pendant un siècle, et en France avec le XVIIIe siècle.

 

Maison de l’Amérique Latine, hommage à Georges Emmanuel Clancier

(© photo Gyula Zarand : P.E.N. CLUB Français)

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« Kafka est, certes, un grand écrivain, un génie, mais je ne suis pas différent parce que j’ai lu Kafka, en revanche, je suis devenu autre parce que j’ai lu Proust. »

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Mon cher Professeur Etiemble pensait que la littérature ne commençait qu’à partir du moment où la religion en sortait et la remplaçait. Aujourd’hui, je suis certain que la littérature n’a plus ce poids. Voyez-vous, Kafka est, certes, un grand écrivain, un génie, mais je ne suis pas différent parce que j’ai lu Kafka, en revanche, je suis devenu autre parce que j’ai lu Proust. La vraie littérature a un rôle au-delà de la formation, un rôle déterminant de création intérieure. En ce qui concerne la culture, ce domaine bien plus vaste, je m’en suis occupé toute la deuxième partie de ma vie en tant que Directeur de la création artistique à l’UNESCO. Cela inquiétait, d’ailleurs, beaucoup mon père que je cherchais à rassurer en lui disant que tout ce que je faisais revenait simplement à passer des coups de téléphone ! J’ai d’ailleurs écrit un texte qui s’appelle Recommandation internationale sur la condition de l’écrivain et de la Russie qui a été adoptée à l’unanimité après deux ans et au moins 157 amendements, mais dont personne n’a entendu parler ! Néanmoins, cette question de la condition de l’écrivain m’a toujours semblé, et me semble encore, un point capital, mais dans l’action culturelle, il faut être extrêmement patient et ne jamais brusquer les choses. Je suis un grand partisan de l’UNESCO. J’ai composé un livre Dans l’esprit des hommes parce qu’il est écrit dans la charte de l’UNESCO que les guerres commençant dans l’esprit des hommes, il importe, dès lors, que ce soit également dans l’esprit des hommes que l’on jette les bases de la paix. Il faut que la guerre devienne impensable. »
Peut-on pour finir parler de vos derniers livres ? Les enfants de New York aux Editions La Bibliothèque et Le rendez-vous de la marquise aux Editions L’âge d’Homme…
Jean Blot : « Mon ouvrage Les enfants de New Yorkvient d’être réédité aux Éditions La Bibliothèque avec cette ambiance particulière de l’après-guerre… Et puis, l’âge venant, j’ai aussi eu envie d’écrire une satire aimable, drôle de tout ce dont finalement nous avions souffert. On y trouve la politique, la littérature, la catastrophe de l’art contemporain… Pour l’art contemporain, j’ai des idées tellement réservées que je passe le plus souvent pour un réactionnaire ! Vous savez Breton a écrit qu’avec Valery, ils n’étaient d’accord sur rien, mais qu’ils étaient tout de même d’accord pour dire que jamais ni l’un ni l’autre n’écrirait : « La marquise sortit à cinq heures… » ; parce que ce « sortit à cinq heures », c’est la réalité, la vie quotidienne. Or, si vous acceptez d’accueillir la vie quotidienne, vous vous apercevez assez rapidement qu’elle va vous mener par le bout du nez. J’ai essayé de montrer comment l’histoire s’impose à l’écrivain, il y a des personnages que vous découvrez et que l’écrivain n’avait pas prévus, et en même temps, l’exigence de maintenir cette volonté de la réalité et ce respect de la réalité. Pour moi, il n’y a d’art que dans la mimesis, non dans l’imitation, mais dans la reproduction. Et cela est vrai pour la peinture, la littérature, et peut-être aussi pour la politique. En tout cas, je me suis beaucoup amusé en écrivant ce livre, Le rendez-vous de la marquise, et j’espère surtout que mon lecteur s’amusera aussi ! »

 

 

© Jean Blot

Un grand merci à Jean Blot, d’avoir trouvé l’énergie et le temps pour ce témoignage plein d’optimisme adressé à nos lecteurs !

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Lexnews
Interview Vincent Puente
Paris, Vendredi 4 mars 2011

Un faussaire plus vrai que nature !

Vincent Puente, auteur d’une dizaine d’ouvrages dont « Anatomie du Faux » paru aux Editions La bibliothèque, est un passionné du faux ! fausses histoires, faux catalogues, faux livres, fausses bibliothèques…mais, vrai faussaire ou habile prestidigitateur, ce qu’il aime avant tout c’est tisser des liens entre le faux et le vrai ou le vrai et le faux ; Ecrivain, libraire, mais également collectionneur, photographe, dessinateur, et surtout falsificateur, rien ne le réjouit plus que de voir son lecteur, son interlocuteur commencer à douter, et prêt à se laisser convaincre…

 

  

LEXNEWS : « Vous venez de publier aux Editions La Bibliothèque, « Anatomie du Faux », dans cet ouvrage – disons pour l’instant – tissé de faux, qu’est-ce qui vous intéresse : convaincre le lecteur ou plus subtilement cette fabrication même du faux ? »

Vincent Puente : « Les deux sans doute ; mais, avant tout, cette présumée fabrication du faux, est une fabrication du probable, du plausible, de ce qui fait que le lecteur va commencer petit à petit à douter, à croire, et à parfois se convaincre ; ce n’est pas, non plus, tout à fait ce qui est vraisemblable, parce que le vraisemblable, c’est ce qui est vrai ou donné pour vrai. Or, ce que je cherche c’est justement l’inverse, en faisant en sorte que ce « faux » qui bien qu’incroyable, s’installe dans une forme de réalité. J’aime lorsque le lecteur se demande si, en fin de compte, ce qu’il lit est vrai et qu’il commence à y croire… puis à vérifier ce qu’il lit, aujourd’hui le plus souvent sur Internet. Internet est un outil prodigieux, mais aussi très approximatif qui permet souvent de fabriquer, de trouver le faux probable. Ce sont ces failles, oui, ces millimètres non vérifiés ou vérifiables que j’aime exploiter… »

FAUX

LEXNEWS : « En fait, vous vous situez, du moins dans cet ouvrage, toujours à la frontière du crédible, sur le fil du rasoir… On ne peut s’empêcher de vouloir y croire même si on sait pertinemment qu’il s’agit de l’ « Anatomie du Faux » ; On sait que c’est faux, mais on hésite néanmoins à y croire ! Vous semblez vous attacher moins à ce qui est invraisemblable, à la fiction même qu’à ce que l’homme est prêt à croire ? »

Vincent Puente : « Oui, ce qui m’intéresse c’est ce petit rien, cette banalité en quelque sorte à partir de laquelle je vais basculer vers le faux, mais toujours un faux probable. Je n’aime pas la fiction en tant que telle. Je ne lis plus ou quasiment pas de romans pour ces raisons ; de même, je ne vais pas au cinéma. Je n’arrive plus à me laisser prendre dans un tel jeu, de tels mensonges. J’imagine tout de suite les caméras, les acteurs qui répètent, voire qu’ils se donnent la réplique seuls… Ce qui m’intéresse dans l’ « Anatomie du Faux » c’est le lent glissement qui mène la réalité à basculer dans la fiction – ou vice-versa -, glissement, même annoncé, qu’on pourrait être tenté de croire.
Je n’ai rien contre l’idée de faussaire ; d’ailleurs, dans cet ouvrage, je donne expressément – ce qui est peut-être un peu rébarbatif – la définition de la contrefaçon. J’aime fabriquer du probable, du faux vrai, du faux qui devient vrai, ou du moins crédible. Certains des noms propres que j’utilise sont des anagrammes, d’autres sont laissés comme tels, en particulier pour des personnes connues. Ainsi, j’ai adressé « Anatomie du Faux » à certaines personnes dont j’avais utilisé le nom qui n’ont jusqu’à présent fait aucune objection ou aucune réserve ! »

LEXNEWS : « D’où, au-delà du texte, également ces illustrations et photos ? »

Vincent Puente : « Oui, les photos aussi sont des ajustements. On retrouve ici aussi cette idée de contrefaçon. Ce sont des « photos maison » que j’ai glanées ça ou là. Elles attendent dans un carton, prêtes à être utilisées, si un jour l’occasion se présentait. Le montage pour ajouter à la recherche du crédible est un allié de choix pour atteindre une réalité très présentable. Il m’arrive régulièrement d’offrir une bouteille de vin affublée d’une étiquette parfaitement fausse…tout comme j’ai aussi publié un vrai catalogue de faux ouvrages, à moins que ce ne soit le contraire, j’avoue que je m’y perds parfois… C’est le problème : à force de répéter une illusion, on finit parfois par perdre de vue la réalité… »

 LEXNEWS : « Pour vous, la fabrication du faux, ce faux que vous maniez, ne suppose pas nécessairement – contrairement à certains écrits – le mystère, le secret…toute chose qui facilite amalgame ou confusion, non ? »

Vincent Puente : « Oui, c’est exact. Cela dit, dans la première histoire de l’ « Anatomie du Faux », vous trouvez néanmoins l’idée de complot, mais les choses, d’histoire en histoire, s’accélèrent effectivement…la dernière histoire est une histoire de faux gigogne dans laquelle les faux s’entremêlent, s’emboîtent… les faux se suivent, s’enchaînent et finissent par s’annuler, comme en mathématiques : moins multiplié par moins donne plus. Ainsi ceux qui d’avance refusent de se laisser abuser par des histoires de voleurs qui ne volent pas, d’écrivains qui n’écrivent pas, sont pourtant bien forcés d’admettre que pour un photographe aveugle, la plus grande difficulté est de cadrer !…
Mais cependant l’inverse aussi, m’interpelle : le vrai surajouté au vrai amène parfois la réalité à dépasser la fiction et ainsi à devenir difficilement crédible. Prêcher le faux pour découvrir le vrai, en quelque sorte. »

 

LEXNEWS : « Vous affectionnez, semble-t-il, particulièrement dans vos rapports avec le faux, l’écriture, les livres… »

Vincent Puente : « Oui, j’aime beaucoup les livres, les livres anciens ou non d’ailleurs…après cela se pose un problème de rangement, de place. Les livres sont très envahissants. Nous en avons partout, nous en laissons partout ! J’aime l’idée de collection de livres, d’objets, les listes…et cela devient fascinant lorsque leurs caractères, leur nature sont ambivalents, comme dans l’ « Histoire de la Bibliothèque du comte Fortsas » qui raconte la véritable histoire d’un canular ayant comme point de départ un faux comte et sa collection – inventée, cela va sans dire – de livres uniques dont pourtant le catalogue existe bel et bien jusqu’à figurer en bonne place dans les raretés bibliophiliques.
J’ai des souvenirs très vivaces de mes premiers livres d’enfants. J’ai toujours aimé les histoires, mais également les livres. Je me souviens très bien du moment et du livre qui précisément m’a décidé à constituer une bibliothèque personnelle, aussi je me retrouve tout à fait dans la citation de Jorge Luis Borges que mon éditeur, Jacques Damade, directeur des Editions La Bibliothèque, met en exergue de tous ses ouvrages : « Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n’en suis jamais sorti. »…

LEXNEWS : « Vous avez déjà publié une dizaine d’ouvrages, il y a-t-il un fils conducteur qui relie ces ouvrages ou est-ce justement vain d’en rechercher un ? »
Vincent Puente : « Non ce n’est pas vain ! Je creuse le même sillon : je m’attache à explorer des uchronies en partant de propositions données pour erronées dès l’origine. Ainsi, L’ « Histoire de la Bibliothèque du comte Fortsas », dont je viens de parler, publiée au Editions des Cendres, « Hôtels d’exceptions », chez le même éditeur, qui propose aux voyageurs chics de descendre dans des hôtels jamais répertoriés dans les guides, mais dont le service n’a pas d’égal; « Dix ans de Chine » est un vrai catalogue de faux livres … »

LEXNEWS : « Vous travaillez dans une librairie, ceci a-t-il facilité votre rapport à l’écriture ? Au faux ? »

Vincent Puente : « Cela me permet surtout de « tester » quelques idées à l’insu mes clients ; je vérifie dans quelle mesure ils sont ou non prêts à me suivre, à me croire : le photographe aveugle par exemple, a plusieurs fois été l’objet d’expériences pour me permettre de résoudre quelques difficultés d’élaboration. L’ennui aujourd’hui, c’est que beaucoup de mes amis ne sont plus prêts à me croire sur paroles ! Et si je vous raconte, là, maintenant, par exemple que le comte de …. Allez-vous me croire ?! »

Merci Vincent Puente pour cette interview. Merci également pour cette dernière histoire à laquelle je n’ai pu résister à la tentation de croire, cette incroyable histoire du comte de…Mais, chut, nous n’en dirons rien de plus puisqu’il s’agit de votre prochain ouvrage !

interview réalisée par L.B.K.

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