Actualités

Dernières parutions

Harold de Louis Stéphane Ulysse, Chronique de Sur une île j’emporterais d’Isabelle Louviot

HITCHCOCK EN AMÉRIQUE, À COUPS DE

GRIFFES

Harold, Louis-Stéphane Ulysse, La Bibliothèque, 2018

Si sur une île je devais n’emporter qu’une seule filmographie ce serait celle d’Hitchcock. Éclatant du visible tranchant sur le sombre du secret, chaque film comme une succession de couches à détacher une à une sans être jamais sûr du noyau auquel on parvient. Des films vus et revus sans épuisement. Un peu comme les peintures de Hopper, deux esthétiques classiques et l’obsession de la construction impeccable. Sous la clarté des films de l’un et des peintures de l’autre, l’effroi, l’impureté, le désordre, le manque. De la fin des années 1950 aux années 1980, le roman de Louis-Stéphane Ulysse explore l’ombre d’Hitchcock et celle de l’Amérique. Il le fait à coups de griffes, à l’image de son personnage principal, un corbeau nommé Harold. Lumineuse peinture d’un monde en noir.

Harold vient de Vienne, il appartenait à un magicien qui lui a appris des tours et son nom a été gravé sur une bague argentée. L’homme s’approche. D’un geste précis, il resserre la bague, encore fumante, autour de la patte du jeune corbeau. Le cri est strident et les autres corbeaux lui répondent avec frénésie. Le vacarme se propage par vagues jusqu’aux voûtes les plus éloignées, transformant les catacombes en volière infernaleEt sans doute que l’enfance d’Harold s’est arrêtée à cet instant précis quand les flammes du brasero dansaient encore en reflet dans ses prunelles noires. Trait d’union mystérieux, noir et violent du roman, Harold passe de la vieille Europe à l’Amérique des années 1960 hantée par ses rêves de réussite, d’argent, secouée de dérives mafieuses et de sursauts puritains. Le même trajet qu’Hitchcock qui, à partir de Rebecca (1940), réalisa tous ses films à Hollywood (hors le dernier, thriller britannique, Frenzy, 1975).

Février 1962, Bodega Bay, le tournage des Oiseaux débute sous tension. Jouer avec les caprices océaniques de la météo, se débrouiller avec les volatiles (les capturer, les lâcher, s’en protéger, les protéger puisque la Ligue de protection des oiseaux veille, user de doublures mécaniques… tout y passe), temps et argent ne font qu’un sur un tournage. C’est là qu’Harold rencontre la blonde Tippi Hedren qui joue le rôle de Mélanie (du grec, la noire). Une première, elle était mannequin. Hitchcock aime fabriquer, pour mieux la contrôler, la célébrité, surtout celle des femmes. Très finement documenté, le roman de L.S. Ulysse reconstitue l’atmosphère du tournage et ses suites, tire des fils à partir de certains personnages pour multiplier les intrigues, les reliant au noir de l’histoire des États-Unis. Il manie le pinceau sans s’attarder, à coups de brosse secs, précis, qui éclairent, amorcent, démultiplient les ombres, nous plongeant dans le poisseux.

L’un des fils a des airs de mini-série racinienne : Hitchcock aime Hedren qui aime Harold qui n’aime personne. Du grand contrôleur des émotions d’autrui, quelques brèches sont montrées, savoureuses. Hitch consulte… un graphologue allemand pour tenter de résoudre l’énigme de la blonde glacée.
— Cette femme est-elle folle ?
— Rien dans son écriture ne permet d’affirmer une chose pareille. Je crois que c’est une personnalité introvertie, lente, en quête d’absolu mais lucide…
— Alors pourquoi est-elle si froide ?
— Sa froideur est une façon de gagner du temps pour réfléchir, de se protéger… Oui, sans doute a-t-elle besoin d’être protégée.
—Justement, c’est ce point-là que je ne comprends pas chez miss Hedren : je peux la protéger, je ne demande que ça, mais elle ne le veut pas…
Et le graphologue de conclure : Je pense, cher monsieur, que nous gagnerions du temps en analysant votre propre écriture. Et Hitch de conclure : Je ne crois pas que cela soit une très bonne idée.

Des dialogues revêtus de tailleurs parfaitement ajustés, toute en élégance extérieure, avec au-dessous, les tourments du maître. C’est sa femme, Alma qui en parle le mieux. De Vertigo, L.S Ulysse lui fait dire que c’est l’histoire d’un homme qui ne voit pas son désir pour une femme vivante parce qu’il est aveuglé par une femme qui est morte. On pourrait ajouter que c’est aussi l’histoire de Fenêtre sur cour, de Rebecca ou de Psychose et que l’attrait d’Hitchcock pour la femme froide peut s’entendre de deux façons.

Si le roman de L.S. Ulysse s’abreuve largement au réel, son invention tient à sa façon de le conter, glissant avec aisance d’un personnage à l’autre, et à injecter par endroits de la fiction. La création d’Harold est à ce titre lumineuse. Le corbeau, comme un double animal d’Hitchcock. Même obsession pour observer, protéger Tippi et tenir à distance les gêneurs, même noirceur et même mystère entretenu sur lui-même, même goût pour la brusque apparition… H comme Harold ou Hitchcock, le premier, indomptable, incarnation des fantasmes du second…

Des films d’Hitchcock, le roman de L.S. Ulysse reprend le principe de l’épaisseur, la densité, mais il la fabrique avec d’autres matériaux : démultiplication des personnages, des références à l’histoire nord-américaine (intéressante relation de l’assassinat de Kennedy,  minute par minute,  via le célèbre film amateur d’Abraham Zapruder), des ombres portées (le couple formé par Chase, éleveur d’oiseaux et Eva, doublure lumière de Tippi Hedren, comme une réplique de l’impossible couple Hitchcock-Hedren). Le romancier n’épure pas, au contraire, il accumule, démultiplie, peut-être ivre de son sujet, son ampleur, ses ramifications. On s’y perd parfois, comme dans certains films noirs des années 1940-50 dont on serait bien incapable de raconter l’histoire, mais on reste tenu par l’atmosphère, le vif de l’écriture et Harold qui régulièrement resurgit, lorgnant les scènes de ses prunelles noires.

Né en 1958, Louis-Stéphane Ulysse a écrit des nouvelles,  des scénarios, des romans dont Soleil sale (Florent Massot, 1996) et Médium les jours de pluie (Le Serpent à plume, 2015) et Une histoire du western en 2 tomes (Carlotta et GM éditions, 2018).

 

 

Harold de Louis-Stéphane Ulysse, Culture prohibée, Jérôme Pottier

Ce blog est celui de l’émission radiophonique Culture Prohibée. Produite et animée par les équipes des Films de la Gorgone et de Radio Graf’Hit, Culture Prohibée vous invite, chaque semaine, à découvrir divers aspects de la contre-culture à travers des émis-sions thématiques (le mouvement beatnik, le polar, la presse cinéma, le rock alternatif, le giallo, etc.) et des rencontres passion-nantes (interviews de Dario Argento, Bertrand Tavernier, Philippe Nahon, Costa-Gavras, etc.). Culture Prohibée est une émission hebdomadaire d’une heure diffusée le mardi à 17H sur les ondes de Radio Graf’Hit (rediffusions le samedi à 10H et le dimanche à 23H), une radio compiègnoise (Oise) du Réseau Ferarock. L’émission est également diffusée sur d’autres antennes : Radio Active 100 FM à Toulon, Radio Ballade à Espéraza, Radio Béton à Tours, Clin D’Oeil FM à Sophia-Antipolis, C’rock Radio à Vienne, Radio Valois Multien à Crépy en Valois et Radio Panik à Bruxelles.
Ce blog constitue un complément à l’émission en vous proposant des interviews inédites, des prolongements aux sujets traités à l’antenne ainsi qu’un retour détaillé sur les sorties DVD et bouquins que nous abordons « radiophoniquement ». Autre particularités du blog, vous fournir le sommaire détaillée ainsi que la playlist de chaque émission. Pour plus d’infos, vous pouvez vous connecter sur le FB de l’émission en cliquant ici. Vous pouvez écouter et télécharger l’émission sur le site des Films De La Gorgone.

vendredi 6 juillet 2018

Lectures – La playlist de l’été 2018 – Episode 1 : Harold de Louis-Stéphane Ulysse publié aux Editions La Bibliothèque

L’été, paraît-il, est une saison propice à la lecture, l’occasion pour notre rédaction de vous faire part de nos derniers coups de cœur. Les bouquins abordés sur notre blog pendant la période estivale seront chroniqués dans nos émissions de rentrée, certains en compagnie de leurs auteurs. Débutons cette saison 2018 avec Harold de Louis-Stéphane Ulysse publié par les Editions La Bibliothèque. Louis-Stéphane Ulysse n’est, d’ailleurs, pas un complet inconnu pour les fidèles de Culture Prohibée puisqu’il était venu, en avril, nous causer de son essai historique en deux volumes intitulé Une histoire du western paru chez Carlotta films (ça s’écoute en cliquant ici). Harold est un roman noir se déroulant dans l’univers du cinéma qui a déjà été publié il y a huit ans. Aussi, cette nouvelle édition est une sorte de director’s cut avec des ajouts et des modifications, tel que le souligne l’écrivain : « Je voulais présenter une édition qui soit un petit peu différente de la première. Le début et certains chapitres sont un peu différents. Mais, ça reste quand même, globalement, le même texte ». Et justement, ce texte, de quoi parle t’il ?

L’ouvrage nous présente les mésaventures d’un corbeau nommé Harold. Et oui, vous avez bien lu, un corbeau. Mais pas n’importe lequel, non, Harold est l’un des volatiles travaillant sur le tournage du chef-d’oeuvre d’Alfred Hitchcock, Les oiseaux. Dans un premier temps, le lecteur suit le parcours de ce drôle d’oiseau et le sort, souvent malheureux, de ses différents propriétaires. Puis, Harold débarque sur le set de Big Hitch. C’est là qu’il rencontre Tippi Hedren. Il tombe sous le charme de cette blonde sophistiquée et devient son ange gardien. Malheur à celui qui veut importuner la belle car la bête veille, adoptant des attitudes parfois effrayantes. Louis-Stéphane Ulysse affirme que « L’idée, c’était de faire un personnage qui soit aussi complexe qu’un être humain. Il est le témoin actif de tout un univers : Les studios d’Hollywood, la mafia qui venait aux studios ». En effet, le petit monde gravitant autour du tournage s’avère parfois peu recommandable. Chase, le dresseur d’Harold, va être entraîné, bien malgré lui, dans une sordide affaire criminelle. De voyous il est d’ailleurs beaucoup question dans Harold, le lecteur devra toutefois démêler le vrai du faux, Louis-Stéphane Ulysse s’amusant à mélanger personnages de fiction et personnalités réelles, tel le légendaire truand Mickey Cohen.

Harold, comme tout bon roman noir, n’est pas qu’un simple polar, il trace le tableau d’une société. En l’occurrence, celui de l’Amérique du début des années soixante. L’auteur explique que, « Si on rendait compte de l’époque où se passait l’action, on rendait compte aussi de personnages qui avaient une représentation du monde qui n’est pas du tout la notre aujourd’hui. Ils voyaient tout plus grand. Ce sont des gens qui sortaient d’un trou noir, qui était la seconde guerre mondiale, et qui disaient que demain, après-demain, les générations à venir n’iraient plus sur la lune mais sur Mars ». Ce portrait, très documenté, des USA durant les 60’s, donne l’occasion à Louis-Stéphane Ulysse de faire un parallèle avec les années 2010 : « Aujourd’hui, le processus est totalement inversé. On se dit : Qu’est ce qu’on va laisser aux générations qui sont derrière nous ? Alors qu’à l’époque, c’est le contraire. Les gens ont une vision encore un peu cowboy qui consiste à conquérir de nouveaux espaces, des territoires. Je trouvais que c’était marrant de traiter de cette époque-là pour éclairer la notre sur ce qui lui manque : Le mythe, le rêve, des gens plus grands que la vie », comme le mogul Lew Wasserman, patron d’Universal Studios, employeur d’Hitchcock pour Les oiseaux.

Alfred Hitchcock, dont la relation avec Tippi Hedren est ici décortiquée, est un tel génie que Louis Stéphane Ulysse n’arrive pas à complètement le détester : « C’est un gros petit garçon qui est dans son art, sa création, qui, à un moment, ne comprend pas qu’on lui résiste. C’est un drôle de lascar ». Hitch qui, à l’époque, voit son cinéma évoluer, tel que le souligne l’auteur : « Quand il a arrêté de travailler avec Alma, sa femme, son cinéma a basculé vers autre chose ». Alma Reville était l’épouse et la scénariste d’Hitchcock. Leur collaboration débute en 1927 avec Le ring et se termine avec Le grand alibi en 1950. Selon Louis-Stéphane Ulysse, « On peut faire une projection, à partir de Psychose, sur ce vers quoi va le cinéma d’Hitchcock. Ce qui est fascinant c’est que ce mec, qui a fabriqué du chrome, des icones, de l’image parfaite, ne fait pas exactement ça avec ses derniers films. Quand on pense à Frenzy, tout est laid. Et en même temps, moi je ne suis pas du tout d’accord avec cette idée qui dit qu’il est en plein déclin au moment de Frenzy. /…/ On peut dire qu’il aurait réalisé des films pornos à la fin de sa vie, car dans ses derniers films /…/ il montre de plus en plus. Il a beaucoup suggéré, il ne suggère plus du tout ».

Harold est donc, tout à la fois, un livre captivant sur le tournage d’un des plus grands films de l’histoire du cinéma, un roman noir haletant, et une tragique histoire d’amour qui finit par basculer dans le sordide. Louis-Stéphane Ulysse, adepte de la concision, sait donner à son lectorat l’envie irrépressible de tourner la page. Difficile, en effet, de stopper la lecture d’Harold dès lors qu’on l’a débutée. Cerise sur le gâteau, dès que le lecteur a refermé l’ouvrage, l’expérience continue sur la toile avec un blog passionnant. L’auteur précise : « Il y a plein de documents qui m’ont inspiré. Il fallait les stocker et qu’ils puissent être accessibles. Ce type de roman doit avoir un prolongement sur Internet afin que l’on puisse trouver des archives, des bonus ». Vous savez ce qui vous reste à faire après avoir lu Harold, vous rendre sur le blog du même nom en cliquant sur ce lien. Pour en savoir encore plus sur le corbeau, rendez-vous à la rentrée pour écouter l’entretien que nous a accordé Louis-Stéphane Ulysse. Maintenant, vous savez ce qu’il vous reste à faire, allez acheter Harold chez votre libraire et filez le lire sur la plage. Et puis, si votre épicier ne l’a pas en stock, pas de panique, la semaine prochaine nous vous offrirons trois exemplaires de ce délicieux roman noir (merci à notre partenaire les Editions La Bibliothèque), surveillez notre profil Facebook.

Hanzo

Harold par Jérôme Pottier

Après Philippe Rouyer à Mauvais Genres de France Culture, le cinéma continue à s’intéresser au volatile hollywoodien :

vendredi 6 juillet 2018

Lectures – La playlist de l’été 2018 – Episode 1 : Harold de Louis-Stéphane Ulysse publié aux Editions La Bibliothèque

L’été, paraît-il, est une saison propice à la lecture, l’occasion pour notre rédaction de vous faire part de nos derniers coups de cœur. Les bouquins abordés sur notre blog pendant la période estivale seront chroniqués dans nos émissions de rentrée, certains en compagnie de leurs auteurs. Débutons cette saison 2018 avec Harold de Louis-Stéphane Ulysse publié par les Editions La Bibliothèque. Louis-Stéphane Ulysse n’est, d’ailleurs, pas un complet inconnu pour les fidèles de Culture Prohibée puisqu’il était venu, en avril, nous causer de son essai historique en deux volumes intitulé Une histoire du western paru chez Carlotta films (ça s’écoute en cliquant ici). Harold est un roman noir se déroulant dans l’univers du cinéma qui a déjà été publié il y a huit ans. Aussi, cette nouvelle édition est une sorte de director’s cut avec des ajouts et des modifications, tel que le souligne l’écrivain : « Je voulais présenter une édition qui soit un petit peu différente de la première. Le début et certains chapitres sont un peu différents. Mais, ça reste quand même, globalement, le même texte ». Et justement, ce texte, de quoi parle t’il ?

L’ouvrage nous présente les mésaventures d’un corbeau nommé Harold. Et oui, vous avez bien lu, un corbeau. Mais pas n’importe lequel, non, Harold est l’un des volatiles travaillant sur le tournage du chef-d’oeuvre d’Alfred Hitchcock, Les oiseaux. Dans un premier temps, le lecteur suit le parcours de ce drôle d’oiseau et le sort, souvent malheureux, de ses différents propriétaires. Puis, Harold débarque sur le set de Big Hitch. C’est là qu’il rencontre Tippi Hedren. Il tombe sous le charme de cette blonde sophistiquée et devient son ange gardien. Malheur à celui qui veut importuner la belle car la bête veille, adoptant des attitudes parfois effrayantes. Louis-Stéphane Ulysse affirme que « L’idée, c’était de faire un personnage qui soit aussi complexe qu’un être humain. Il est le témoin actif de tout un univers : Les studios d’Hollywood, la mafia qui venait aux studios ». En effet, le petit monde gravitant autour du tournage s’avère parfois peu recommandable. Chase, le dresseur d’Harold, va être entraîné, bien malgré lui, dans une sordide affaire criminelle. De voyous il est d’ailleurs beaucoup question dans Harold, le lecteur devra toutefois démêler le vrai du faux, Louis-Stéphane Ulysse s’amusant à mélanger personnages de fiction et personnalités réelles, tel le légendaire truand Mickey Cohen.

Harold, comme tout bon roman noir, n’est pas qu’un simple polar, il trace le tableau d’une société. En l’occurrence, celui de l’Amérique du début des années soixante. L’auteur explique que, « Si on rendait compte de l’époque où se passait l’action, on rendait compte aussi de personnages qui avaient une représentation du monde qui n’est pas du tout la notre aujourd’hui. Ils voyaient tout plus grand. Ce sont des gens qui sortaient d’un trou noir, qui était la seconde guerre mondiale, et qui disaient que demain, après-demain, les générations à venir n’iraient plus sur la lune mais sur Mars ». Ce portrait, très documenté, des USA durant les 60’s, donne l’occasion à Louis-Stéphane Ulysse de faire un parallèle avec les années 2010 : « Aujourd’hui, le processus est totalement inversé. On se dit : Qu’est ce qu’on va laisser aux générations qui sont derrière nous ? Alors qu’à l’époque, c’est le contraire. Les gens ont une vision encore un peu cowboy qui consiste à conquérir de nouveaux espaces, des territoires. Je trouvais que c’était marrant de traiter de cette époque-là pour éclairer la notre sur ce qui lui manque : Le mythe, le rêve, des gens plus grands que la vie », comme le mogul Lew Wasserman, patron d’Universal Studios, employeur d’Hitchcock pour Les oiseaux.

Alfred Hitchcock, dont la relation avec Tippi Hedren est ici décortiquée, est un tel génie que Louis Stéphane Ulysse n’arrive pas à complètement le détester : « C’est un gros petit garçon qui est dans son art, sa création, qui, à un moment, ne comprend pas qu’on lui résiste. C’est un drôle de lascar ». Hitch qui, à l’époque, voit son cinéma évoluer, tel que le souligne l’auteur : « Quand il a arrêté de travailler avec Alma, sa femme, son cinéma a basculé vers autre chose ». Alma Reville était l’épouse et la scénariste d’Hitchcock. Leur collaboration débute en 1927 avec Le ring et se termine avec Le grand alibi en 1950. Selon Louis-Stéphane Ulysse, « On peut faire une projection, à partir de Psychose, sur ce vers quoi va le cinéma d’Hitchcock. Ce qui est fascinant c’est que ce mec, qui a fabriqué du chrome, des icones, de l’image parfaite, ne fait pas exactement ça avec ses derniers films. Quand on pense à Frenzy, tout est laid. Et en même temps, moi je ne suis pas du tout d’accord avec cette idée qui dit qu’il est en plein déclin au moment de Frenzy. /…/ On peut dire qu’il aurait réalisé des films pornos à la fin de sa vie, car dans ses derniers films /…/ il montre de plus en plus. Il a beaucoup suggéré, il ne suggère plus du tout ».

Harold est donc, tout à la fois, un livre captivant sur le tournage d’un des plus grands films de l’histoire du cinéma, un roman noir haletant, et une tragique histoire d’amour qui finit par basculer dans le sordide. Louis-Stéphane Ulysse, adepte de la concision, sait donner à son lectorat l’envie irrépressible de tourner la page. Difficile, en effet, de stopper la lecture d’Harold dès lors qu’on l’a débutée. Cerise sur le gâteau, dès que le lecteur a refermé l’ouvrage, l’expérience continue sur la toile avec un blog passionnant. L’auteur précise : « Il y a plein de documents qui m’ont inspiré. Il fallait les stocker et qu’ils puissent être accessibles. Ce type de roman doit avoir un prolongement sur Internet afin que l’on puisse trouver des archives, des bonus ». Vous savez ce qui vous reste à faire après avoir lu Harold, vous rendre sur le blog du même nom en cliquant sur ce lien. Pour en savoir encore plus sur le corbeau, rendez-vous à la rentrée pour écouter l’entretien que nous a accordé Louis-Stéphane Ulysse. Maintenant, vous savez ce qu’il vous reste à faire, allez acheter Harold chez votre libraire et filez le lire sur la plage. Et puis, si votre épicier ne l’a pas en stock, pas de panique, la semaine prochaine nous vous offrirons trois exemplaires de ce délicieux roman noir (merci à notre partenaire les Editions La Bibliothèque), surveillez notre profil Facebook.

Hanzo

HAROLD à MAUVAIS GENRES Samedi 23 juin

Harold 
Il veut la protéger, qui la protégera de lui ?
de Louis-Stéphane Ulysse à Mauvais genres
« La plume de Louis-Stéphane Ulysse, dit Philippe Rouyer, à la fois très vibrante et très documentée pour faire du noir presque à l’américaine, le livre est extrêmement vénéneux, il retrouve cette esthétique poisseuse du roman noir et je vous le recommande ! » (moi aussi).

 

Harold de Louis-Stéphane Ulysse

☀︎
NOTES DE LECTURE 2018NOUVEAUTÉS

Note de lecture : « Harold » (Louis-Stéphane Ulysse)

Les vérités fantastiques et rusées du tournage des « Oiseaux » de Hitchcock, sous le signe d’un étrange corbeau nommé Harold.

x

CVT_Harold_1025

La bague, de plus près… Un nom gravé, en creux : « Harold ».
L’homme recouvre ses mains de vieux gants isolants. Il prend la bague, se retourne vers le corbeau de plus en plus paniqué… Cette fois, le cœur de l’animal bat si fort qu’il pourrait exploser.
L’homme s’approche. D’un geste précis, il resserre la bague, encore fumante, autour de la patte du jeune corbeau. Le cri est strident et les autres oiseaux lui répondent avec frénésie. Le vacarme se propage par échos, jusqu’aux voûtes les plus éloignées, transformant les catacombes en volière infernale. Et sans doute que l’enfance d’Harold – comme son innocence – s’est arrêtée à cet instant précis, quand les flammes du brasero dansaient encore en reflet dans ses prunelles noires… Et tout le reste ne fut plus qu’une histoire d’obscurité.

C’est en 2010, cinq ans avant le magnifique « Médium les jours de pluie », qu’était paru, également au Serpent à Plumes, ce fort étonnant « Harold », neuvième roman de l’auteur, réédité ces jours-ci aux éditions de la Bibliothèque.

Harold, le protagoniste qui donne son titre au roman, est un corbeau. Bien qu’il ne soit peut-être pas un corbeau tout à fait comme les autres (ce qu’un certain nombre d’indices laissent éventuellement entendre, dans le doute, à la lectrice ou au lecteur), il mobilise d’abord, subrepticement ou non, toute la nébuleuse imaginaire attachée à cet oiseau bien particulier, nébuleuse qu’illustra en son temps, bien entendu, le Edgar Allan Poe du « Corbeau » (1845), plus récemment Otfried Preussler, avec son adaptation rusée des frères Grimm (« Les douze corbeaux », 1971), ou certaines nouvelles choisies de Mélanie Fazi (par exemple dans son recueil « Le jardin des silences » en 2014), avant que les corbeaux ne deviennent également des acteurs principaux, voire essentiels, du « Soundtrack » (2003) de Furukawa Hideo ou du « Charøgnards » (2015) de Stéphane Vanderhaeghe.

Laszlo demanda que l’on apporte sur scène ses trois corbeaux viennois. Un accessoiriste arriva avec un perchoir et les trois oiseaux. Le magicien s’adressa au public dans un français approximatif. Il expliqua que le numéro qu’il allait présenter était unique au monde. Il se dirigea vers le perchoir, prit les trois corbeaux, et les lança sans prévenir dans la salle. Les oiseaux tournoyèrent au-dessus des têtes levées dans un étrange ballet aérien. On avait l’impression que l’homme les guidait avec des fils invisibles.
L’attention de Lee se porta sur celui que le magicien avait appelé « Harold ». Plus vif que les deux autres, ses acrobaties étaient presque terrifiantes. Plusieurs fois, au milieu des cris apeurés de l’assistance, il fondit en piqué sur l’une des tables, avant de rétablir son vol au dernier moment, pour revenir défier ses partenaires d’un croassement triomphal. Il paraissait se délecter de l’angoisse provoquée, comme s’il en jouait, et comprenait ce que ressentaient les humains face à ses acrobaties.

x

louis-stephane-ulysse-harold

Louis-Stéphane Ulysse ne s’est toutefois pas contenté ici de construire une variation élaborée tirant parti des noirceurs inquiétantes (ou non) de cet oiseau si particulier : en associant, à ce motif initial du corbeau Harold jouant finement avec un surnaturel simplement suggéré, les ombres portées du film « Les oiseaux » d’Alfred Hitchcock, les ambiguïtés de la construction de ses effets spéciaux, entre oiseaux mécaniques et oiseaux bien vivants menés par leurs dresseurs, mais également les révélations ayant perlé au fil des années sur la face sombre du célèbre réalisateur, et tout particulièrement sur sa véritable obsession pour Tippi Hedren, l’actrice principale des « Oiseaux » et de « Marnie », dont il fut certes le pygmalion, mais dont on dirait aujourd’hui (et plus encore depuis le #metoo movement) qu’il fut surtout l’impitoyable harceleur sexuel (Donald Spoto« La face cachée d’Alfred Hitchcock », 1983).

Universal, le studio qui produisait le film d’Hitchcock, avait passé un accord avec la ville : dès la fin décembre, plusieurs équipes viendraient en repérage, et d’autres commenceraient à s’installer peu à peu… C’est ainsi que Bodega vit débarquer des décorateurs, des menuisiers, des électriciens, et plusieurs fois, même, M. Hitchcok en personne, accompagné de sa garde rapprochée.
Ça faisait bien rire les gens du coin de voir ces citadins, habillés comme des pingouins, se prendre le vent et la boue de plein fouet, maladroits, aussi raides que des parapluies, pas très sûrs de leurs mouvements… Pour une fois, les ploucs, c’étaient eux.
Un jour, Lew Wasserman, le grand patron d’Universal, vint jeter un œil sur l’avancement des préparatifs de tournage. Il obtint le droit d’installer des volières à différents endroits de la plage, mais également sur les falaises au nord de Bodega, ainsi que dans plusieurs hangars loués pour la circonstance à des fermiers. Il repartit avec une sinusite carabinée.

x

tippi_hedren

D’une manière nettement plus intime que le James Ellroy du « Quatuor de Los Angeles » ou de la trilogie « Underworld USA »Louis-Stéphane Ulysse tisse également ici une savante toile de fond des diverses intersections californiennes des années 1960, lorsque les mafieux de Las Vegas et les pontes d’Hollywood, les actrices et les margoulins, les arrivistes et les arrivés, se fréquentent et échangent, au milieu de la politique, du stupre et – surtout – de l’argent. N’hésitant pas à recourir à certaines audaces scénaristiques, alors même que la majeure partie des cartes à jouer semble avoir été dévoilée d’emblée ou presque, l’auteur parvient aussi superbement – sans affèteries ni tromperies – à surprendre la lectrice ou le lecteur par la violence de certains retournements de situation. Et c’est ainsi que naît un grand roman matois qui agite habilement ses évidences apparentes pour mieux conduire sa réflexion souterraine.

Une fois dehors, Chase marcha le long de la baie, sans but réel, jusqu’à la sortie de Bodega. Les halos des lampadaires, les quelques fenêtres encore allumées, lui permettaient de se repérer sans difficulté. Et dans cette nuit finalement lumineuse, il commença à projeter son propre film dans le ciel. Il en était à la fois le réalisateur et le spectateur. Sur l’écran, il y avait la bouche, les yeux, les cheveux de miss Hedren, surtout, aussi, cette voix à la fois fluide et précise, sa peau tendue, et cette façon de regarder les hommes avec une fierté contenue, et l’envie, pour n’importe quel homme normalement constitué, de savoir ce qu’il y avait derrière, parce que tout ce qu’elle était, laissait penser qu’il y avait forcément quelque chose de secret derrière. Et les jours suivants, jusqu’à la fin du tournage à Bodega, pour Chase, miss Hedren était dans le ciel.
Il n’y avait pas un jour sans que des oiseaux s’enfuient de la baie par centaines, tandis que d’autres s’en prenaient aux figurants et aux techniciens, pas un jour sans que Berwick et sa troupe ne colmatent les brèches, tout en cherchant de nouvelles solutions, mais, au final, toujours Chase contemplait le ciel, espérant franchir, pour de bon, la distance qui l’en séparait.

Louis-Stéphane Ulysse sera présent à la librairie Charybde le mardi 19 juin prochain à partir de 19 h 30 pour une lecture-discussion et dédicace autour de « Harold » et de « Médium les jours de pluie ».

x

786914

Logo Achat

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.

:)

Harold à Paris

Marché de la poésie, place Saint-Sulpice

Des fois il pleut Stand 610… mais pas toujours, les livres vous attendent. Et selon Lucrèce Luciani dans Le Démon de saint Jérôme, ce sont des animaux vivants qui sont  là et qui étaient là bien avant vous.
Et le corbeau Harold aussi, samedi 9 à 17 H
et Louis-Stéphane Ulysse viendra signer.
Verre sûr et certain, soleil peut-être…
Bon, et ce n’est pas tout, Harold encore et toujours avec sa couverture jaune, Tippi Hedren de dos. C’est elle, non ?
14 juin, Librairie de Paris, 7 place de Clichy, 75017, 18 h 30.
19 juin, Librairie Charybde, 129 rue de Charenton, 75012, 19 h.
21 juin Librairie Libres Champs Léa, 18 rue le Verrier, 75006, 19 h.

Le démon de saint Jérôme

Le démon de saint Jérôme de Lucrèce Luciani par

 François Huglo

 

 

Si par « fou littéraire » on entend fou de littérature, saint Jérôme en est un fameux, « sorte de Borges du IVème siècle entièrement voué au culte des livres » (ou un Montaigne de mauvaise humeur ?), mais loin d’être un saint de la Littérature divinisée, il se rêve flagellé ou plutôt, titre donné par Lucrèce Luciani au premier des trois chapitres de son livre, rêve « la bibliothèque flagellée ». Retenons deux répliques de ce « cauchemar initiatique » conté par le Doctor Maximus à sa pupille spirituelle Julia Eustochium, celle du juge : « Tu mens, dit-il, c’est cicéronien que tu es et non pas chrétien ; où est ton trésor, là est ton cœur ». Et celle de Jérôme : « Seigneur, disais-je, si jamais je possède des ouvrages profanes ou si j’en lis, c’est comme si je te reniais ». Plus loin : « Depuis, j’ai lu les livres divins avec plus de soin que je n’avais lu jadis les ouvrages des mortels ». Peinte par Sano di Pietro, la scène onirique rappelle « l’éviction d’Adam du paradis », ce refoulé qui forcément revient : « Jérôme lisait Cicéron le jour et Platon la nuit, les préférant au style négligé des livres saints », et il « emporte Virgile au désert ». Mais « au-delà ou en-deçà de la distribution entre bonnes et mauvaises lectures », c’est « le vice de la lecture » qui est puni et la littérature flagellée, une lecture en chair et en os inséparable du medium accessible à tous les sens, du « corps qui lit ou écrit, soit exactement la même chose pour Jérôme ». Jusque dans le désert, « le vecteur littéraire » est « constitutif de Jérôme, son aiguillon de chair ». Et « par-dessous la foi lui servant de paravent, de paratonnerre, on voit bien comment ça continue de circuler en réalité ».

 

Des « trois protagonistes principaux (avec Augustin et Paul de Nole) », Jérôme est « bien le seul à incarner à ce point » une « lutte des Lettres sans merci, entre le texte païen et le texte divin », en cette période historique à cheval entre volumen et codex comme entre papyrus et parchemin, « celle d’une exclusive imposition des mains. On note, on écrit, on copie, on recopie, on lit et on relit pour vérifier chaque paragraphe, chaque feuille », folia du liber, les livres libri étant disposés en dômes de bûchettes dans la bibliothèque astelier ou tas d’attelles de bois (psychanalyste, Lucrèce Luciani attire notre attention sur le bruissement forestier des mots et des métaphores qu’ils portent). Jérôme, homme-bibliothèque comme on dit homme-orchestre (il l’est aussi, à la fois épistolier, styliste, traducteur de la Bible en latin, romancier, guide spirituel, conférencier satiriste, polémiste, et se désigne : « philosophe, rhéteur, grammairien, dialecticien, hébreu, grec, latin, trilingue »), la transporte partout, dans ses armaria(niches creusées dans la paroi du mur), ses capsae (boîtes à livres ou à reliques), son studiolo, de Rome à Chalcis, enfin à Bethléem où, dans son atelier d’écriture, il fabrique toujours plus de livres, de « niais ou littéralement « encore au nid », nidus signifiant « nid » chez Cicéron, « nichée » chez Virgile et « rayon de bibliothèque » chez Martial ». Mais « Akédia en embuscade » (acédie : démon de l’indifférence menaçant les pères du désert, « l’Ennui » dirait Baudelaire), d’Antonio da Messina à Cranach l’Ancien, « au commencement de Vanité en peinture est Jérôme ». Les premières pages du livre offrent de beaux échantillons de cette iconographie : gravure de Dürer, retable de Sano di Pietro, tableaux d’Antonello da Messina, Lorenzo Lotto, Colantonio, où le seul compagnon de l’ascète érudit est le lion qu’il a apprivoisé après lui avoir ôté une épine du pied, lion né en vérité de l’erreur d’un copiste qui, dans Le Pré spirituel, aurait lu Hyéronime au lieu de Gérasime. En approchant l’oreille des textes, on entend mieux la « fantastique rumeur » des livres grouillant dans le cerveau, le corps, les membres. « Avec Jérôme, ça ronfle, ça mugit au moins autant que dans l’imprimerie infernale de William Blake. Les phrases sont lancées à la volée et retranscrites aussi vite sur la tablette » par le notario, artisan tachygraphe, nous dirions sténographe. Auprès de lui trottine aussi un alumnus, instruit à l’art du copiste. La langue de Jérôme est « le calame du scribe qui écrit vite », sa main « taille et coud sans discontinuer » pour « les beaux yeux vairons de sa bibliothèque, l’un divin, l’autre mécréant ». Pour lui comme pour son correspondant, le pape Damase, « lire sans écrire, c’est dormir », et dans la préparation des feuilles il ne faut « pas oublier les marges à inscrire les commentaires ou illustrations ».

 

Le chapitre II, « Le Cabinet de lecture », s’attarde sur le tableau d’Antonello da Messina (1474) : chat, oiseaux, plantes, « tout le monde a l’air mort là-dedans », sauf les livres « grimpés partout » qui « jouent à saute-mouton ». Sortis du Cabinet et du tableau, ils voyagent, « milliers de lettres » de Jérôme ou d’Augustin, « véritables bibliothèques nomades hissées sur le dos des messagers qui prennent la mer ». Les esclaves porteurs sont précieux, « on se les échange, on se les recommande ». Dans sa grotte de Chalcis ou sa cellule de Bethléem, Jérôme est un « passe-muraille ». Mais un travail spécifique de l’écrit renforce la parole en différant son envol : « Nous n’avons pas en dictant la même élégance qu’en écrivant nous-même ; dans ce dernier cas, nous retournons souvent le style pour écrire et réécrire des phrases qui soient dignes d’être lues ; dans l’autre, nous débitons rapidement et avec volubilité tout ce qui nous vient à la bouche ».

 

Un « aéropage féminin » entoure Jérôme : « mères et filles tombent dans ses filets (…) Il dirige leur conscience, leur vie ; leurs lectures évidemment. Il les fait jeûner, les empêche de dormir, de se reposer (…). Il veut la Femme mais il la veut blême, soumise, servante, enfermée, chaste ». Il « insiste sur la virginité à propos de laquelle il est d’une intransigeance absolue ».

 

Le chapitre III, « le désert », cite une lettre où Jérôme attise les voluptés d’un ascète : « les jeûnes avaient pâli mon visage, mais les désirs enflammaient mon esprit, le corps restant glacé ». Lucrèce Luciani rappelle qu’à cette époque « l’aspirant au désert est paulinien à la lettre, militant et combattant christique contre l’amour humain, le sien au premier chef ». Mais « c’est peut-être davantage d’avoir lu d’abord ces tentations qui permet à Jérôme de les éprouver ainsi ». Don Quijote ascète, « il se met littérairement en scène ». Il « fustige le mariage au profit de la sainte virginité », mais « Paul, l’inventeur du christianisme, (dont on néglige ou ignore qu’il est antérieur aux Évangiles) a-t-il dit les choses autrement que dans la bouche et par le bras de Jérôme (et des fameux ermites) ? Jérôme n’invente rien, il applique à la lettre comme dans l’esprit ce nouvel amour dont le nom agapè rime avec l’éradication de l’éros ».

 

Reste qu’avec Jérôme et quelques autres « la lecture occidentale reçoit son acte de naissance. La question n’est pas tant qu’elle est lectio divina (bien entendu) que cette sorte d’ombilic qui s’invagine alors dans le paysage lettré sur le modèle cicéronien. Il s’agit de faire de la place et de l’espace à la lecture ». Cicéron célébrait l’otium litteratum : « Quoi de plus délicieux que le loisir lettré, j’entends consacré aux lettres qui nous donnent de connaître l’infinité des choses et de la nature, et dans le monde même où nous sommes, le ciel, la terre et les mers ? ». Lucrèce Luciani ajoute : « l’otium n’a pas besoin de lyrisme, de transcendance. Il s’offre à vous comme un havre, comme une grotte où votre pensée vient s’écarquiller (…). Il vous faut soigner votre otium, l’embellir, le faire croître. Plus encore que d’être un espace, l’otium est le temps ». Ce temps libre (ou livre) nous mène de Jérôme à Cicéron (le juge du « cauchemar initiatique » avait raison). Pourquoi pas de Cicéron à Paul Lafargue ?

 

 

 

Vol d’un corbeau sur Paris ou Harold de Louis-Stéphane Ulysse INVITATIONS

 

Carton d’invitation
Le samedi 9 juin à 17 h au marché de la Poésie à Paris, stand 610, place Saint-Sulpice, Louis-Stéphane Ulysse signera Harold. Vin et soleil…
Le jeudi 14 juin à la Librairie de Paris, place Clichy à Paris, à 18 H 30, Louis-Stéphane Ulysse, Jean-Christophe Millois et votre serviteur présenteront Harold, les coulisses du corbeau, les Oiseaux, Tippi Hedren, Hitchcock. A ne pas manquer.
Le mardi 19 juin, à 19 h à la Librairie Charybde, 129 rue de Charenton à Paris, Hugues Robert et ses complices s’empareront de Harold. Y laissera-t-il des plumes ?
Le 21 juin à la Librairie Libres Champs à 19 h, 18 rue Le Verrier, auprès de Léa Santamaria, on fêtera la musique avec Harold, le corbeau (il n’y a pas que des rossignols).

« Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n’en suis jamais sorti. »

Jorge Luis Borges

La Bibliothèque Numérique