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Harold de Louis-Stéphane Ulysse

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NOTES DE LECTURE 2018NOUVEAUTÉS

Note de lecture : « Harold » (Louis-Stéphane Ulysse)

Les vérités fantastiques et rusées du tournage des « Oiseaux » de Hitchcock, sous le signe d’un étrange corbeau nommé Harold.

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La bague, de plus près… Un nom gravé, en creux : « Harold ».
L’homme recouvre ses mains de vieux gants isolants. Il prend la bague, se retourne vers le corbeau de plus en plus paniqué… Cette fois, le cœur de l’animal bat si fort qu’il pourrait exploser.
L’homme s’approche. D’un geste précis, il resserre la bague, encore fumante, autour de la patte du jeune corbeau. Le cri est strident et les autres oiseaux lui répondent avec frénésie. Le vacarme se propage par échos, jusqu’aux voûtes les plus éloignées, transformant les catacombes en volière infernale. Et sans doute que l’enfance d’Harold – comme son innocence – s’est arrêtée à cet instant précis, quand les flammes du brasero dansaient encore en reflet dans ses prunelles noires… Et tout le reste ne fut plus qu’une histoire d’obscurité.

C’est en 2010, cinq ans avant le magnifique « Médium les jours de pluie », qu’était paru, également au Serpent à Plumes, ce fort étonnant « Harold », neuvième roman de l’auteur, réédité ces jours-ci aux éditions de la Bibliothèque.

Harold, le protagoniste qui donne son titre au roman, est un corbeau. Bien qu’il ne soit peut-être pas un corbeau tout à fait comme les autres (ce qu’un certain nombre d’indices laissent éventuellement entendre, dans le doute, à la lectrice ou au lecteur), il mobilise d’abord, subrepticement ou non, toute la nébuleuse imaginaire attachée à cet oiseau bien particulier, nébuleuse qu’illustra en son temps, bien entendu, le Edgar Allan Poe du « Corbeau » (1845), plus récemment Otfried Preussler, avec son adaptation rusée des frères Grimm (« Les douze corbeaux », 1971), ou certaines nouvelles choisies de Mélanie Fazi (par exemple dans son recueil « Le jardin des silences » en 2014), avant que les corbeaux ne deviennent également des acteurs principaux, voire essentiels, du « Soundtrack » (2003) de Furukawa Hideo ou du « Charøgnards » (2015) de Stéphane Vanderhaeghe.

Laszlo demanda que l’on apporte sur scène ses trois corbeaux viennois. Un accessoiriste arriva avec un perchoir et les trois oiseaux. Le magicien s’adressa au public dans un français approximatif. Il expliqua que le numéro qu’il allait présenter était unique au monde. Il se dirigea vers le perchoir, prit les trois corbeaux, et les lança sans prévenir dans la salle. Les oiseaux tournoyèrent au-dessus des têtes levées dans un étrange ballet aérien. On avait l’impression que l’homme les guidait avec des fils invisibles.
L’attention de Lee se porta sur celui que le magicien avait appelé « Harold ». Plus vif que les deux autres, ses acrobaties étaient presque terrifiantes. Plusieurs fois, au milieu des cris apeurés de l’assistance, il fondit en piqué sur l’une des tables, avant de rétablir son vol au dernier moment, pour revenir défier ses partenaires d’un croassement triomphal. Il paraissait se délecter de l’angoisse provoquée, comme s’il en jouait, et comprenait ce que ressentaient les humains face à ses acrobaties.

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Louis-Stéphane Ulysse ne s’est toutefois pas contenté ici de construire une variation élaborée tirant parti des noirceurs inquiétantes (ou non) de cet oiseau si particulier : en associant, à ce motif initial du corbeau Harold jouant finement avec un surnaturel simplement suggéré, les ombres portées du film « Les oiseaux » d’Alfred Hitchcock, les ambiguïtés de la construction de ses effets spéciaux, entre oiseaux mécaniques et oiseaux bien vivants menés par leurs dresseurs, mais également les révélations ayant perlé au fil des années sur la face sombre du célèbre réalisateur, et tout particulièrement sur sa véritable obsession pour Tippi Hedren, l’actrice principale des « Oiseaux » et de « Marnie », dont il fut certes le pygmalion, mais dont on dirait aujourd’hui (et plus encore depuis le #metoo movement) qu’il fut surtout l’impitoyable harceleur sexuel (Donald Spoto« La face cachée d’Alfred Hitchcock », 1983).

Universal, le studio qui produisait le film d’Hitchcock, avait passé un accord avec la ville : dès la fin décembre, plusieurs équipes viendraient en repérage, et d’autres commenceraient à s’installer peu à peu… C’est ainsi que Bodega vit débarquer des décorateurs, des menuisiers, des électriciens, et plusieurs fois, même, M. Hitchcok en personne, accompagné de sa garde rapprochée.
Ça faisait bien rire les gens du coin de voir ces citadins, habillés comme des pingouins, se prendre le vent et la boue de plein fouet, maladroits, aussi raides que des parapluies, pas très sûrs de leurs mouvements… Pour une fois, les ploucs, c’étaient eux.
Un jour, Lew Wasserman, le grand patron d’Universal, vint jeter un œil sur l’avancement des préparatifs de tournage. Il obtint le droit d’installer des volières à différents endroits de la plage, mais également sur les falaises au nord de Bodega, ainsi que dans plusieurs hangars loués pour la circonstance à des fermiers. Il repartit avec une sinusite carabinée.

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D’une manière nettement plus intime que le James Ellroy du « Quatuor de Los Angeles » ou de la trilogie « Underworld USA »Louis-Stéphane Ulysse tisse également ici une savante toile de fond des diverses intersections californiennes des années 1960, lorsque les mafieux de Las Vegas et les pontes d’Hollywood, les actrices et les margoulins, les arrivistes et les arrivés, se fréquentent et échangent, au milieu de la politique, du stupre et – surtout – de l’argent. N’hésitant pas à recourir à certaines audaces scénaristiques, alors même que la majeure partie des cartes à jouer semble avoir été dévoilée d’emblée ou presque, l’auteur parvient aussi superbement – sans affèteries ni tromperies – à surprendre la lectrice ou le lecteur par la violence de certains retournements de situation. Et c’est ainsi que naît un grand roman matois qui agite habilement ses évidences apparentes pour mieux conduire sa réflexion souterraine.

Une fois dehors, Chase marcha le long de la baie, sans but réel, jusqu’à la sortie de Bodega. Les halos des lampadaires, les quelques fenêtres encore allumées, lui permettaient de se repérer sans difficulté. Et dans cette nuit finalement lumineuse, il commença à projeter son propre film dans le ciel. Il en était à la fois le réalisateur et le spectateur. Sur l’écran, il y avait la bouche, les yeux, les cheveux de miss Hedren, surtout, aussi, cette voix à la fois fluide et précise, sa peau tendue, et cette façon de regarder les hommes avec une fierté contenue, et l’envie, pour n’importe quel homme normalement constitué, de savoir ce qu’il y avait derrière, parce que tout ce qu’elle était, laissait penser qu’il y avait forcément quelque chose de secret derrière. Et les jours suivants, jusqu’à la fin du tournage à Bodega, pour Chase, miss Hedren était dans le ciel.
Il n’y avait pas un jour sans que des oiseaux s’enfuient de la baie par centaines, tandis que d’autres s’en prenaient aux figurants et aux techniciens, pas un jour sans que Berwick et sa troupe ne colmatent les brèches, tout en cherchant de nouvelles solutions, mais, au final, toujours Chase contemplait le ciel, espérant franchir, pour de bon, la distance qui l’en séparait.

Louis-Stéphane Ulysse sera présent à la librairie Charybde le mardi 19 juin prochain à partir de 19 h 30 pour une lecture-discussion et dédicace autour de « Harold » et de « Médium les jours de pluie ».

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Harold à Paris

Marché de la poésie, place Saint-Sulpice

Des fois il pleut Stand 610… mais pas toujours, les livres vous attendent. Et selon Lucrèce Luciani dans Le Démon de saint Jérôme, ce sont des animaux vivants qui sont  là et qui étaient là bien avant vous.
Et le corbeau Harold aussi, samedi 9 à 17 H
et Louis-Stéphane Ulysse viendra signer.
Verre sûr et certain, soleil peut-être…
Bon, et ce n’est pas tout, Harold encore et toujours avec sa couverture jaune, Tippi Hedren de dos. C’est elle, non ?
14 juin, Librairie de Paris, 7 place de Clichy, 75017, 18 h 30.
19 juin, Librairie Charybde, 129 rue de Charenton, 75012, 19 h.
21 juin Librairie Libres Champs Léa, 18 rue le Verrier, 75006, 19 h.

Le démon de saint Jérôme

Le démon de saint Jérôme de Lucrèce Luciani par

 François Huglo

 

 

Si par « fou littéraire » on entend fou de littérature, saint Jérôme en est un fameux, « sorte de Borges du IVème siècle entièrement voué au culte des livres » (ou un Montaigne de mauvaise humeur ?), mais loin d’être un saint de la Littérature divinisée, il se rêve flagellé ou plutôt, titre donné par Lucrèce Luciani au premier des trois chapitres de son livre, rêve « la bibliothèque flagellée ». Retenons deux répliques de ce « cauchemar initiatique » conté par le Doctor Maximus à sa pupille spirituelle Julia Eustochium, celle du juge : « Tu mens, dit-il, c’est cicéronien que tu es et non pas chrétien ; où est ton trésor, là est ton cœur ». Et celle de Jérôme : « Seigneur, disais-je, si jamais je possède des ouvrages profanes ou si j’en lis, c’est comme si je te reniais ». Plus loin : « Depuis, j’ai lu les livres divins avec plus de soin que je n’avais lu jadis les ouvrages des mortels ». Peinte par Sano di Pietro, la scène onirique rappelle « l’éviction d’Adam du paradis », ce refoulé qui forcément revient : « Jérôme lisait Cicéron le jour et Platon la nuit, les préférant au style négligé des livres saints », et il « emporte Virgile au désert ». Mais « au-delà ou en-deçà de la distribution entre bonnes et mauvaises lectures », c’est « le vice de la lecture » qui est puni et la littérature flagellée, une lecture en chair et en os inséparable du medium accessible à tous les sens, du « corps qui lit ou écrit, soit exactement la même chose pour Jérôme ». Jusque dans le désert, « le vecteur littéraire » est « constitutif de Jérôme, son aiguillon de chair ». Et « par-dessous la foi lui servant de paravent, de paratonnerre, on voit bien comment ça continue de circuler en réalité ».

 

Des « trois protagonistes principaux (avec Augustin et Paul de Nole) », Jérôme est « bien le seul à incarner à ce point » une « lutte des Lettres sans merci, entre le texte païen et le texte divin », en cette période historique à cheval entre volumen et codex comme entre papyrus et parchemin, « celle d’une exclusive imposition des mains. On note, on écrit, on copie, on recopie, on lit et on relit pour vérifier chaque paragraphe, chaque feuille », folia du liber, les livres libri étant disposés en dômes de bûchettes dans la bibliothèque astelier ou tas d’attelles de bois (psychanalyste, Lucrèce Luciani attire notre attention sur le bruissement forestier des mots et des métaphores qu’ils portent). Jérôme, homme-bibliothèque comme on dit homme-orchestre (il l’est aussi, à la fois épistolier, styliste, traducteur de la Bible en latin, romancier, guide spirituel, conférencier satiriste, polémiste, et se désigne : « philosophe, rhéteur, grammairien, dialecticien, hébreu, grec, latin, trilingue »), la transporte partout, dans ses armaria(niches creusées dans la paroi du mur), ses capsae (boîtes à livres ou à reliques), son studiolo, de Rome à Chalcis, enfin à Bethléem où, dans son atelier d’écriture, il fabrique toujours plus de livres, de « niais ou littéralement « encore au nid », nidus signifiant « nid » chez Cicéron, « nichée » chez Virgile et « rayon de bibliothèque » chez Martial ». Mais « Akédia en embuscade » (acédie : démon de l’indifférence menaçant les pères du désert, « l’Ennui » dirait Baudelaire), d’Antonio da Messina à Cranach l’Ancien, « au commencement de Vanité en peinture est Jérôme ». Les premières pages du livre offrent de beaux échantillons de cette iconographie : gravure de Dürer, retable de Sano di Pietro, tableaux d’Antonello da Messina, Lorenzo Lotto, Colantonio, où le seul compagnon de l’ascète érudit est le lion qu’il a apprivoisé après lui avoir ôté une épine du pied, lion né en vérité de l’erreur d’un copiste qui, dans Le Pré spirituel, aurait lu Hyéronime au lieu de Gérasime. En approchant l’oreille des textes, on entend mieux la « fantastique rumeur » des livres grouillant dans le cerveau, le corps, les membres. « Avec Jérôme, ça ronfle, ça mugit au moins autant que dans l’imprimerie infernale de William Blake. Les phrases sont lancées à la volée et retranscrites aussi vite sur la tablette » par le notario, artisan tachygraphe, nous dirions sténographe. Auprès de lui trottine aussi un alumnus, instruit à l’art du copiste. La langue de Jérôme est « le calame du scribe qui écrit vite », sa main « taille et coud sans discontinuer » pour « les beaux yeux vairons de sa bibliothèque, l’un divin, l’autre mécréant ». Pour lui comme pour son correspondant, le pape Damase, « lire sans écrire, c’est dormir », et dans la préparation des feuilles il ne faut « pas oublier les marges à inscrire les commentaires ou illustrations ».

 

Le chapitre II, « Le Cabinet de lecture », s’attarde sur le tableau d’Antonello da Messina (1474) : chat, oiseaux, plantes, « tout le monde a l’air mort là-dedans », sauf les livres « grimpés partout » qui « jouent à saute-mouton ». Sortis du Cabinet et du tableau, ils voyagent, « milliers de lettres » de Jérôme ou d’Augustin, « véritables bibliothèques nomades hissées sur le dos des messagers qui prennent la mer ». Les esclaves porteurs sont précieux, « on se les échange, on se les recommande ». Dans sa grotte de Chalcis ou sa cellule de Bethléem, Jérôme est un « passe-muraille ». Mais un travail spécifique de l’écrit renforce la parole en différant son envol : « Nous n’avons pas en dictant la même élégance qu’en écrivant nous-même ; dans ce dernier cas, nous retournons souvent le style pour écrire et réécrire des phrases qui soient dignes d’être lues ; dans l’autre, nous débitons rapidement et avec volubilité tout ce qui nous vient à la bouche ».

 

Un « aéropage féminin » entoure Jérôme : « mères et filles tombent dans ses filets (…) Il dirige leur conscience, leur vie ; leurs lectures évidemment. Il les fait jeûner, les empêche de dormir, de se reposer (…). Il veut la Femme mais il la veut blême, soumise, servante, enfermée, chaste ». Il « insiste sur la virginité à propos de laquelle il est d’une intransigeance absolue ».

 

Le chapitre III, « le désert », cite une lettre où Jérôme attise les voluptés d’un ascète : « les jeûnes avaient pâli mon visage, mais les désirs enflammaient mon esprit, le corps restant glacé ». Lucrèce Luciani rappelle qu’à cette époque « l’aspirant au désert est paulinien à la lettre, militant et combattant christique contre l’amour humain, le sien au premier chef ». Mais « c’est peut-être davantage d’avoir lu d’abord ces tentations qui permet à Jérôme de les éprouver ainsi ». Don Quijote ascète, « il se met littérairement en scène ». Il « fustige le mariage au profit de la sainte virginité », mais « Paul, l’inventeur du christianisme, (dont on néglige ou ignore qu’il est antérieur aux Évangiles) a-t-il dit les choses autrement que dans la bouche et par le bras de Jérôme (et des fameux ermites) ? Jérôme n’invente rien, il applique à la lettre comme dans l’esprit ce nouvel amour dont le nom agapè rime avec l’éradication de l’éros ».

 

Reste qu’avec Jérôme et quelques autres « la lecture occidentale reçoit son acte de naissance. La question n’est pas tant qu’elle est lectio divina (bien entendu) que cette sorte d’ombilic qui s’invagine alors dans le paysage lettré sur le modèle cicéronien. Il s’agit de faire de la place et de l’espace à la lecture ». Cicéron célébrait l’otium litteratum : « Quoi de plus délicieux que le loisir lettré, j’entends consacré aux lettres qui nous donnent de connaître l’infinité des choses et de la nature, et dans le monde même où nous sommes, le ciel, la terre et les mers ? ». Lucrèce Luciani ajoute : « l’otium n’a pas besoin de lyrisme, de transcendance. Il s’offre à vous comme un havre, comme une grotte où votre pensée vient s’écarquiller (…). Il vous faut soigner votre otium, l’embellir, le faire croître. Plus encore que d’être un espace, l’otium est le temps ». Ce temps libre (ou livre) nous mène de Jérôme à Cicéron (le juge du « cauchemar initiatique » avait raison). Pourquoi pas de Cicéron à Paul Lafargue ?

 

 

 

Vol d’un corbeau sur Paris ou Harold de Louis-Stéphane Ulysse INVITATIONS

 

Carton d’invitation
Le samedi 9 juin à 17 h au marché de la Poésie à Paris, stand 610, place Saint-Sulpice, Louis-Stéphane Ulysse signera Harold. Vin et soleil…
Le jeudi 14 juin à la Librairie de Paris, place Clichy à Paris, à 18 H 30, Louis-Stéphane Ulysse, Jean-Christophe Millois et votre serviteur présenteront Harold, les coulisses du corbeau, les Oiseaux, Tippi Hedren, Hitchcock. A ne pas manquer.
Le mardi 19 juin, à 19 h à la Librairie Charybde, 129 rue de Charenton à Paris, Hugues Robert et ses complices s’empareront de Harold. Y laissera-t-il des plumes ?
Le 21 juin à la Librairie Libres Champs à 19 h, 18 rue Le Verrier, auprès de Léa Santamaria, on fêtera la musique avec Harold, le corbeau (il n’y a pas que des rossignols).

Parution de Harold de Louis-Stéphane Ulysse, printemps, été 2018


Quatrième livre de la collection « L’Ombre animale », Harold raconte l’histoire de Chase Lindsey, un dresseur d’oiseaux et d’Harold, un corbeau particulièrement intelligent… La pègre, Hollywood, Hitchcock, le tournage des Oiseaux… Harold éprouve une fascination pour une Tippi Hedren aux abois dans un roman au romantisme noir où humains et volatiles se livrent à un périlleux chassé-croisé.

Récits de jeunesse deJean Blot par Le Lorgnon mélancolique

Archives mensuelles : juin 2018

Récits de jeunesse

On n’écrit plus comme Jean Blot. Qu’on me permette cette rosserie, cette vexation à l’égard du tout venant littéraire, pour lequel la recherche du style n’est vraiment plus au niveau d’exigence de quelques grands aînés. Lire Jean Blot, c’est retrouver la belle prose d’antan, la phrase élégamment littéraire, le plaisir des mots placés là où une musique soudain se fait entendre. Il y a parfois des tournures, des images au style un peu compassé, certes. Mais quel charme! Jean Blot est un enchanteur.
Voici sept nouvelles qui, de New York à Corfou jusqu’au Sud de la France, nous transportent dans un ailleurs, une familière étrangeté. La plupart de ces Récits de jeunesse paraissent en effet « exotiques » à nos yeux pas seulement par l’écriture. Pour une terrible raison: ils font émerger des moments de vrai pur bonheur existentiel, des instants où la vie sourit (même dans le tragique de la mort annoncée comme dans « Week-end à Corfou »). Or si le bonheur ne prend pas de rides, en revanche il peut s’éclipser, il peut s’absenter de nos vies, disparaître du monde tel qu’il tourne (et mal) sous nos pieds. C’est la mauvaise nouvelle que la prose radieuse de Jean Blot vient nous apporter. Les livres du bonheur sont une sorte de « dysangyle » pour nos temps de déréliction. Ce bonheur-là – fait d’insouciance, de confiance en la vie, de liberté de mouvements et de sentiments, de plénitude de l’instant présent – l’Europe l’a perdu. Ces vies « comme une longue journée heureuse » ne sont plus que souvenirs. C’est un peu comme de lire Paul Morand ou Valery Larbaud. À déguster ces existences menées à grandes guides, pleines de couleurs et saveurs où l’amour guette, qu’il soit celui de la rencontre inopinée (« Le bel amour ») ou celui immémorial de la réconciliation des sexes et de l’entente conjugale (« Madame Marion », « Post-scriptum – récit tardif »), nous prend une irrépressible mélancolie. La mort rôde (la guerre, la maladie, le suicide, la ville devenue folle comme dans « Parking »), mais ces vies n’en ont que plus de prix.
Ces textes écrits donc pendant la jeunesse de l’auteur, montrent que celui-ci était en totale possession des moyens de sa vocation. Une intensité, une exigence mais aussi une légèreté, un allant qui distinguent le primo-récit de celui qui viendra plus tard. Un peu à part, le premier texte « Les étrangers » a plus l’apparence d’une parabole philosophique et m’a rappelé la manière des premiers récits d’Ernst Jünger. Dans la postface, Jean Blot raconte avec humour l’accueil qui lui fut fait par Jean Paulhan, « la littérature même, le grand prêtre de la NRF qui interdisait ce lieu sacré mais gardait le pouvoir de vous y accueillir. » Et de nous faire part de son ahurissement devant cette « élection » : « En poste à Genève, je pris le train pour Paris. Je fus très bien reçu et, de sa voix et son accent chantant inoubliables, le grand maître répéta « admirable, admirable! ». Je sortis sur des nuages. L’essentiel était acquis, il ne me restait plus qu’à attendre la publication. Je l’attendis trois ans. »
Et Jean Blot de préciser: « Certains de ces récits ont paru dans des revues. D’autres voient le jour pour la première fois. C’est que, les ayant relus, ils m’ont paru ni mal écrits, ni admirables mais intéressants. Il me reste à espérer que le lecteur partagera mon opinion et souhaiter bon voyage à mes récits de jeunesse. »
N’attendons pas trois ans pour lire ces délicieux récits et écartons les craintes de Jean Blot: ce qu’il nous offre est beaucoup, mais beaucoup mieux qu’intéressant. Outre un réel plaisir de lecture, nous permettre de prendre par contraste la mesure de ce qu’est devenu le fait et le dire littéraire aujourd’hui…

Récits de jeunesse de Jean Blot, Collection « Les Cosmopolites », Éditions La Bibliothèque, sortie le 24 mai 2018. LRSP (livre reçu en service de presse)

Illustrations: photographie Hassane M’béchour – Radio France / Éditions La Bibliothèque.

Berlin, les jeux de 36 Article En Attendant Nadeau de Steven Sampson

Les Jeux nazis

Les Jeux de 36, de Jérôme Prieur, portrait de la XIeOlympiade d’été, issu d’un film documentaire tourné par l’auteur, transporte le lecteur dans une ambiance sportive et répressive qui semble étrangement familière. Le nazisme serait-il d’abord une question d’esthétique ?


Jérôme Prieur, Les Jeux de 36. La Bibliothèque, 167 p., 14 €


La phrase célèbre « Ich bin ein Berliner » est-elle encore pertinente ? Elle fut prononcée en 1963. Et si l’on inversait les deux derniers chiffres, pour évoquer 1936… pourrait-on ainsi mieux en comprendre la contemporanéité ? Dont une résurgence d’intérêt pour les jeux Olympiques hitlériens [1] ?

Dans le livre de Jérôme Prieur, comme dans son film [2], on entre dans un univers Art déco, où tout est géométrique et lisse. Prieur ne ménage pas son lecteur, il lui fait ressentir le dynamisme et l’efficacité des jeux hitlériens, tels que le spectateur de l’époque les a vécus, séduit et époustouflé, prêt à donner le bénéfice du doute au Führer.

Ce dernier en est la star, avec sa chouchoute, Leni Riefenstahl, celle qui se mettait en scène avec son chef : le leader et l’artiste, art et politique étant intimement associés, l’événement indissociable de l’image, Hitler ayant compris la société du spectacle bien avant Guy Debord. Le texte de Prieur démarre alors avec des chiffres : y a-t-il une meilleure calligraphie pour écrire sur le tombeau de la culture ?

« Le 3 août, 100 mètres en 10 secondes et quatre centièmes.

Le 4 août, 8 mètres 6 au saut en longueur.

Le 5 août, 200 mètres en 20 secondes et sept centièmes.

Et, pour couronner le tout, le 9 août, 39 secondes 8 centièmes pour le 4 fois 100 mètres en relais par trois, donnant du même coup à l’équipe des États-Unis le record du monde. »

Il y est question de la performance de Jesse Owens, censée avoir racheté la participation des États-Unis aux Jeux. Mais en fait, le triomphe à Berlin de l’athlète afro-américain ne devrait en rien modifier notre appréciation de la XIeOlympiade : « L’exploit de Jesse Owens est certes incontestable, mais cette belle histoire à laquelle nous voudrions croire n’est qu’un arrangement avec la réalité des choses, une fiction dans laquelle le sport a été un alibi, les Jeux, un jeu avec les apparences. »

Jérôme Prieur, Les Jeux de 36

Et quelles apparences ! S’il s’agissait de Charlot ou de Mel Brooks, l’absurdité du village Potemkine érigé pendant une quinzaine de jours serait amusante. Dont le numéro de danse donné au Wintergarten par les Hiller-girls habillées en uniformes prussiens du XVIIIe siècle ; la fabrication de la cloche monumentale en bronze qui devait attirer la jeunesse du monde d’après son inscription : « Ich rufe die Jugend der Welt » ; la célébration en grande pompe de l’arrivée de la cloche, au cours d’un convoi qui la conduit de ville en ville ; ou l’amabilité des jeunes guides allemands mis au service des olympiens : « Des jeunes garçons ou des jeunes filles, aux mines très sympathiques, servent d’anges gardiens. Habillés tout en blanc, en culotte courte, ils semblent sortis des illustrations des “Signes de piste”.  Ils escortent les sportifs étrangers où qu’ils aillent, ils sont à leur service, leur but est de leur faciliter la vie. On les appelle et ils arrivent […] De toute façon le sportif olympique est traité comme une créature divine. On raconte même que, dans la zone boisée près du Village olympique qui est surnommée le jardin d’amour, de très jolies filles s’offrent aux athlètes, à ceux qui ont le type aryen. Les filles sont d’habitude professeurs de sport ou membres de la ligue des jeunes filles allemandes, elles ont un laissez-passer pour entrer dans le Village et pour se mêler aux sportifs. La forêt est délicieuse, le petit lac charmant… En cas de grossesse, la fille, dit-on, pourra présenter le badge de son partenaire pour prouver l’origine olympique de son bébé, et l’État prendra tout en charge ».

On comprend mieux que de nombreux observateurs étrangers aient été séduits, à commencer par l’académicien Louis Gillet ou le romancier américain Thomas Wolfe. Le premier a adoré le spectacle de danse qui a clos la journée d’ouverture : « C’est un grand bienfait du nazisme que de rendre à l’enfance ses danses, le rythme des pieds nus sur la prairie natale. » En 1937, Gillet publie Rayons et ombres d’Allemagne, où il livre ses impressions de l’été précédent, exhortant ses compatriotes à suivre l’exemple du voisin de l’Est, dans un langage qui n’est pas sans rappeler celui de nos jours : « L’Allemagne tue le sommeil. Reconnaissons que ce tourment a sa noblesse, et qu’il oppose un antidote à une certaine médiocrité française, à un terre-à-terre mesquin, casanier, pantouflard, de petit retraité ou de menu propriétaire, à une mentalité de Jeannot-Lapin, où notre pente est de glisser, par goût de la facilité et par une paresse que nous prenons pour de la prudence et de la mesure. Il est bon que l’Allemagne nous contraigne à reprendre le sentiment de nos vertus. »

D’où viennent ces prétendues vertus ? De l’Antiquité, bien évidemment ! On le voit dans Olympia, les dieux du stade de Leni Riefenstahl, dont quelques extraits figurent dans le film de Prieur, donnant envie de visionner le chef-d’œuvre de l’esthétique nazie. Il commence avec l’image du discobole de Myron qui, grâce à un fondu enchaîné, prend les traits de l’athlète allemand Erwin Huber, lequel prolonge le mouvement de la statue en lançant son disque. Le marbre s’anime et les statues des temples grecs se transforment en danseuses, devenant des flammes qui se confondent avec le feu olympique.

Le rite selon lequel ledit feu sera allumé en Grèce, avant d’être transporté aux jeux Olympiques par une chaîne de coureurs, fut inventé pour Berlin, sous l’impulsion de Carl Diem, secrétaire général du Comité olympique allemand. Il mettait ainsi en scène la mythologie hitlérienne, selon laquelle les Grecs seraient les héritiers des Aryens descendus du Nord [3].

Jérôme Prieur, Les Jeux de 36

Ce culte néopaïen du corps sculpté, de la fusion entre l’homme et l’objet inanimé, a-t-il disparu à la mort de Hitler ? Le film de Riefenstahl se divise en deux parties : Fête des peuples et Fête de la beauté. Ces deux titres ne résument-ils pas à eux seuls l’ambiance des grandes capitales européennes d’aujourd’hui ? Que voit-on dans les rues et les squares de Paris si ce n’est une sorte de mini-Olympiade permanente ? Les touristes affluent du monde entier afin de participer aux disciplines diverses : la boxe, la gymnastique, le jogging, le vélo, le skateboard, la trottinette, le roller, le jogging ou le mölkky, le tout mis en scène pour Instagram, même si les vidéastes amateurs n’ont pas la verve de la cinéaste nazie. Le « petit retraité » ou le « menu propriétaire », pour reprendre les formules de Gillet, sont priés de prendre congé.

Les librairies et les cafés disparaissent, remplacés par des salles de sport, des spas, des salons de massage et des boutiques de fringue industrielles. La vie de café – lieu de conversation et d’échange intellectuel – est troquée contre des Starbucks (chaîne dont le nom et le logo suggèrent le billet vert) où des clients autonomes restent branchés sur leurs ordinateurs. À Saint-Germain-des-Prés, les étrangers font des séances de photo et mangent bruyamment avec leurs troupeaux de petits, montrant leur adhésion à une idéologie de la procréation dénuée d’érotisme. Riefenstahl était elle aussi réfractaire à la sexualité : elle filmait de beaux corps liés à la nature ou à leurs outils, indifférents aux êtres humains.

La propagande hollywoodienne prend la relève aryenne : les arrêts de bus sont couverts d’affiches conformes aux canons de beauté anglo-saxons, incarnés par Charlize Theron, Scarlett Johansson, Kate Winslet, Nicole Kidman, Jennifer Lawrence, Diane Kruger ou Lily-Rose Depp. Dans les stations de métro, on voit la publicité pour le prochain film de super-héros, dont le scénario, comme celui de Riefenstahl, traitera de la question des origines. Début mai, il s’agit de Rampage, annoncé par une image apocalyptique construite autour d’un malabar portant une mitrailleuse et habillé en T-shirt gris, surplombé par un gigantesque gorille aux poils de la même couleur, comme si soldat et singe étaient frères.

Le thème de la métamorphose est partout, traversant également des productions artistiques comme La forme de l’eau. La doxa veut que l’homme puisse être amélioré, en se rapprochant à la fois de l’animal et de la machine. L’eugénisme a changé de visage, s’exprimant dorénavant à travers l’euthanasie et la procréation artificielle.

Paris a « gagné » l’Olympiade de 2024, il ne manquait que ça. La Ville lumière deviendra alors encore plus sportive et athlétique. À bas cette «paresse» si  française ! À quoi bon des flâneurs comme Baudelaire ou Walter Benjamin, quand on peut circuler rapidement sur une monoroue électrique ? Hitler a eu beau échouer dans son objectif génocidaire, on est en passe d’éliminer l’esprit juif, celui du peuple du Livre.

Le petit Autrichien moustachu, peintre raté et architecte frustré, a-t-il finalement prévalu, en triomphant sur le plan éthique ? Sind wir alle Berliner ?


  1. Voir aussi Oliver Hilmes, Berlin 1936 : Sechzehn Tage im August, 2017. Traduit en anglais sous le titre Berlin 1936: Sixteen Days in August, 2018.
  2. Jérôme Prieur, Les Jeux d’Hitler. Berlin 1936, avec la voix de Denis Podalydès, diffusé sur Arte le 23 août, 2016.
  3. Voir Johann Chapoutot, Le nazisme et l’Antiquité, PUF, 2012.

Steven Sampson

« Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n’en suis jamais sorti. »

Jorge Luis Borges

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