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L’art de la pointe selon Vincent Puente – Hippocampe

Vincent Puente, Le Corps des libraires. Histoires de quelques libraires remarquables & autres choses,
Paris, Éditions La Bibliothèque, 124 p., 12 euros.

 

Le Corps des libraires est le titre d’un livre de Vincent Puente qui est descendu dans des palaces pour les éditions des Cendres (Hôtels d’exception) et a fureté dans le faux aux éditions La Bibliothèque (Anatomie du faux), récidivant dans la recherche de la singularité qui est la marque de son talent.

L’expression, « corps des libraires », apparaît pour la première fois dans un document de justice concernant la comtesse d’Artois, descendante de Saint-Louis. Pour elle, souscrivant à la sentence de Jean de Salisbury, « un roi illettré n’est qu’un âne couronné ». Ce corps avait pour fonction de transporter dans des sortes de librairies ambulantes les meilleurs ouvrages du temps et il ne s’est constitué que peu à peu en tant que tel. Se militarisant au fil du temps, il ne regroupait quasiment que des analphabètes. Sa fonction était donc purement technique et il n’a pas survécu aux revers subis par l’aristocratie en 1789 et à l’épopée napoléonienne. Son destin résume élégamment l’ouvrage de Puente en montrant combien le livre est fragile, mobile, aléatoire, soumis au même titre que les êtres humains aux vicissitudes de l’Histoire.

Composé de très courts chapitres souvent drôles et cocasses, l’ouvrage de Puente relate des incursions dans les librairies les plus extravagantes, les plus inattendues. Les centres commerciaux, ne diffusant que les livres les plus vendus, font oublier le temps où la librairie était locale, individuelle, tributaire des passions et des manies de ses propriétaires.

La National Bookstore de Détroit, agglutinant après rachat tous les appartements attenants ou voisins accumulés au fil des années, comme la librairie Mollat à Bordeaux, composait un labyrinthe auquel une seule porte donnait accès. Toutefois, conséquence de la crise financière de 2008, la librairie avait dû fermer pour être ensuite rachetée par un groupe d’investisseurs immobiliers chinois. Un peu plus tard, les pompiers alertés par des cris sourds avaient retrouvé l’employé responsable du rayon des littératures nordiques coincé dans un réduit de quelques mètres carrés où il n’avait survécu que, parce qu’éloigné de l’unique entrée, il s’était emménagé un petit garde-manger pour ne pas avoir à sortir après avoir commencé son travail.

Tout le livre, concis, rapide, étincelant d’esprit, est de la même veine.

À la bataille de Friedland, le sous-lieutenant Claude-Pierre Rigeot du cinquième régiment de hussards achète pour combler ses heures creuses à un libraire itinérant un succès de l’époque, La famille Luceval, qu’il glisse sous son dolman à l’instant précis où Murat lance la cavalerie contre les lignes russes. Rigeot doit sa survie à son livre dissimulé qui arrête les balles et connaît, après que la nouvelle se fut répandue, un triomphe immédiat. Au fil du temps, le bruit avait commencé à courir que seule la troisième édition du Luceval avait des vertus protectrices, engendrant une véritable dramaturgie autour de ce livre fétiche.

Si certains praticiens du livre étaient analphabètes et ne se servaient du livre que comme gagne-pain, d’autres comme José Marmol, Paul Groussac et Jorge Luis Borges, étaient aveugles et ne pouvaient plus lire, ce qui ne les a pourtant pas empêchés de se succéder à la direction de la Bibliothèque nationale de Buenos Aires.

Ce ne sont que quelques échantillons de ce livre savant et iconoclaste qui pratique à merveille l’art de la pointe, la fameuse agudeza théorisée par Gracián. Y démêler le vrai du faux, raison et délire, reviendrait à donner un coup de pied au château de cartes patiemment construit par le libraire Puente, aussi vaut-il mieux s’en abstenir.

André Gabastou

 

May de Joy Coulentianos
lelitteraire.com, 6 juillet

Joy Coulentianos, May

Egéries

Que ce texte soit tra­duit par Jacques Dar­ras est un signe : le livre, plus que récit, est une œuvre poé­tique incan­ta­toire où se mêlent exis­tences et pay­sages. Deux femmes anglaises se retrouvent sous le soleil d’une île grecque avec ce qu’un tel lieu sus­cite comme rêve­rie. Se crée un étrange dia­logue. May raconte ses pas­sions amou­reuses, vio­lentes, char­nelles mais pas seule­ment. Cet amour est fini car l’amoureux (un écri­vain grec) est mort. 
Mais son ombre la hante comme celui qui au même moment la pro­jette vers le futur. Tou­te­fois, les bles­sures encore pré­gnantes créent un doute quant aux pos­si­bi­li­tés d’une pas­sion neuve dont elle craint moins la flamme que la brû­lure. Or les deux ne peuvent se dissocier.

Toutes les affres sont impré­gnées de longues nuits et de jour au soleil presque aussi cui­sant que l’amour. Si bien que le récit intime se mêle aux grottes grecques qui dominent l’Egée. Chaque lieu devient le contre-champ d’Eros et de mort que l’évocation de Joy Cou­len­tia­nos  pro­voque. Face à l’amie savante et sérieuse, May reste la sen­suelle à l’imagination débor­dante qui lui fait perdre ce qu’on nomme le sens des réa­li­tés. Tout se joue entre évo­ca­tion, récit, dia­logue où l’ivresse des alcools s’invite par­fois entre les deux femmes. Elles tentent de se com­prendre sans que l’auteur donne for­cé­ment de réponses. C’est d’ailleurs ce qui rend son livre si puis­sant et énig­ma­tique.
Il répond à celui qui l’écrivain grec écri­vit avant de mou­rir et qu’il inti­tula  Dis-moi qui aimer... Il fut inventé avant la ren­contre de May mais celle-ci lui donna sans doute la réponse. Elle fut en quelque sorte le der­nier sor­ti­lège et la fata­lité de l’écrivain. Et celui-ci lui ren­dit bien. Elle reste – obsé­dée par cet homme — son obli­gée.

Il ne lui laisse pas de répit au milieu des vents qui har­cèlent l’île comme celles et ceux qui la hantent : les deux Anglaises  lourdes de leurs angoisses et bles­sures mais pas seule­ment. Il y a là des pros­ti­tuées et leurs maque­reaux, des rêveurs, des vivants et des morts. Du vin aussi. Et cette his­toire  devient celle d’une superbe plaie que l’héroïne ne cesse de grat­ter comme si elle ne pou­vait n’être que vic­time d’elle-même.
L’auteur donne corps aux tiraille­ments et à l’incertitude face au temps humain trop humain. L’œuvre revient  sans cesse aux mêmes ver­tiges. Elle repré­sente la ten­ta­tive constante de cher­cher en soi l’ailleurs mais c’est sans comp­ter avec un corps délié, noc­turne, dis­so­cié, démenti dont l’éner­gie non seule­ment devient introu­vable mais à laquelle toute direc­tion s’est effa­cée. May semble ne pou­voir se rete­nir à rien dans un monde qui ne repré­sente qu’une aire dont elle n’éprouve que les glis­se­ments et les dédales et sur les­quels sans cesse des­cend la nuit.

jean-paul gavard-perret

Joy Cou­len­tia­nos,  May, tra­duit du grec par Jacques Dar­ras, Edi­tions de la Biblio­thèque, 2017.

LEX NEWS
Joy Coulentianos : May
9 mai 2017


C’est un joli et étrange ouvrage que ce livre nommé simplement « May » de Joy Coulentianos et traduit du grec par Jacques Darras ; une douce étrangeté qui vous enveloppe, happe et ensevelit.
Deux femmes, deux sœurs anglo-saxonnes, la quarantaine, quelques jours ensemble, de nouveau, sur cette île, quelque part en Grèce ; la mer, les crêtes, l’Acropole et le vent qui siffle, hurle parfois… L’une, May, raconte ses amours tout juste vécues, intenses, pulsionnelles, et se souvient, surtout, passionnément meurtrie, de cet amour au deuil encore suspendu, revenant inlassablement, et puis de cet autre encore qui l’appelle, l’obsède, la perdra peut-être de nouveau pour toujours, qui sait ?….Mais ici, rien d’un banal roman ; non, ici, c’est l’atmosphère de cette Grèce au soleil mordant, aux nuits sans fin, Grèce orthodoxe avec ses cimetières et ses rites d’un autre âge, secrets et envoûtants. Là, dans les grottes éternelles, cachées au-dessus de la mer Égée, et les tas de débris d’os, l’amour affronte sans complaisance la mort, un questionnement ininterrompu dans un dialogue mêlant l’érudition et le tendre sérieux de l’une, la sensualité et l’imagination de May, la mythologie, les rites chrétiens, orthodoxes, protestantisme et paganisme… Un dialogue où s’immiscent la narration, l’ivresse, le Zeïbeitico, la sensualité, les blessures et l’angoisse des nuits sans réponses. Chacune, à sa manière, tente de comprendre et d’expliquer ce qui fait qu’elle est, elle, « May ». On ne sait pas grand-chose d’elle, de cette femme passionnée, énigmatique, tombée amoureuse un jour d’un écrivain grec mort, pas plus sur l’auteur, Joy Coulentianos, en dehors de ces tendres et émouvants souvenirs que nous donne à lire Jean Blot dans sa postface. Comme un sarcophage ouvert dans la lumière crue de la lune, se superposent les héroïnes : l’auteur, son héroïne May, et celle encore de « Dis-moi qui aimer… », ce livre écrit par cet écrivain grec, avant May. Mais, « Qui est May » ? (« Qui aimer ? ! ») – Tous, lui disent : « May, tu ressembles à l’héroïne de « Dis-moi qui aimer… » ; sortilège, fatalité ? Ce sont les vents de la Grèce, ceux qui harcèlent, obsèdent, et ses dieux – Dionysos ou Bacchus, Hadès, Pan – qui soufflent, tournent les pages, faisant ensevelir les morts, ouvrant les tombes, les esprits et les âmes, et regardant souffrir, mourir, agoniser les vivants de leurs blessures et de leurs peurs trop humaines. Putains, amours, maquereaux, rêves, mort, sexualité et éternel féminin irriguent les veines de ces pages comme le vin, oublieux, submergeant et solitaire. Un livre d’une étrange force tel un poignard ciselé par sa propre victime. Il faut l’ouvrir comme on accepte de regarder le soir venir et la nuit grecque approcher, le temps d’un étrange songe, d’un amour éperdu, d’un livre…

L.B.K.

Renonçants — 7 juillet 2017

Renoncer, fuir…

Petit éloge de la fuite hors du monde de Rémy Oudghiri, Arléa, 2015.
Renonçants de Michéa Jacobi, Éditions la Bibliothèque, 2016. LRSP (livre reçu en service de presse)

C’est l’été, saison des vacances (« caractère de ce qui est disponible » dit Larousse), temps des grands départs et des bousculades automobiles vers des horizons où l’on pourra rompre avec la vie citadine et son cortège d’habitudes aussi mornes que sclérosantes. Car si nous sommes dans le monde, « nous ne sommes pas au monde » comme le proclamait Rimbaud, « la vraie vie est absente ». Vient un appétit de rupture, de renoncement, de fuite…
Deux livres récents éclairent ce désir de vita nuova.
Qui n’a pas rêvé, un jour, de tout quitter? De renoncer au confort d’une vie réglée, d’abandonner la société des hommes, de disparaître à l’horizon du monde? Cette tentation de la fuite peut apparaitre à tous les âges de la vie, toucher tous les milieux, prendre des aspects très différents selon les individus; force est de constater qu’elle est présente chez beaucoup de nos contemporains. Certains ne feront qu’y penser, d’autres sauteront le pas et se lanceront dans l’aventure. C’est pour mieux cerner ce phénomène que Rémy Oudghiri (après la déconnexion) se penche sur notre désir d’autre chose. De la fuite au désert prônée au IVe siècle par l’érémitisme chrétien à l’éloge exalté de l’évasion à partir des années 1960, c’est dans la littérature qu’il trouve les réponses les plus inattendues. De Pétrarque à Rousseau, de Tolstoï à Flaubert, sans oublier Simenon ou Pascal Quignard, Rémy Oudghiri montre que, derrière ce besoin de retrait, on retrouve le même secret étonnant et paradoxal: la fuite hors du monde n’est rien d’autre qu’une façon d’y entrer vraiment. Il faut se défaire du vieux monde (ses faux-semblants, les cache-misère de la comédie sociale) jusqu’à disparition complète pour renaître à soi dans une vie seconde.
Avec Michéa Jacobi, nous passons un cap, un degré dans l’absoluité de la recherche d’une métamorphose transpersonnelle, d’une metanoia. Poursuivant son exploration de notre humaine condition, après les marcheurs et les xénophiles, Michéa Jacobi se penche sur les renonçants de Diogène à Syméon le stylite en passant par Elvis Presley. Dans ce défilé (par ordre alphabétique, ce qui tend à suggérer qu’aucun « renonçant » n’est supérieur à un autre) nous croisons les « dendrites » retirés dans leurs arbres, les « stylites » perchés au sommet d’une colonne, les ermites, les anachorètes, tous ceux qui ont su trouver leur thébaïde. Ont-ils été plus heureux pour autant? Cela n’est pas sûr. Après son renoncement à la poésie, Rimbaud ne vécut pas heureux à Aden et à Harar. Brigitte Bardot annonce en l’an 1973 qu’elle met définitivement fin à sa carrière – ce qu’elle a fait – pour devenir cette vieille dame aigrie que nous connaissons. Nous, vous, moi, certains jours avons cette envie de tout foutre en l’air, pris par la lubie existentielle du grand adieu et puis… nous baissons les bras.
Renoncer à renoncer est-ce une preuve de sagesse ou l’aveu de notre irrémédiable timidité, médiocrité, veulerie face à ce que Nietzsche appelle la « grande santé »?
À chacun de délibérer. Après lecture.

Illustration: photographie ©Lelorgnonmélancolique.

Exercices autobiographiques
Jean-Philippe Domecq

 

 

Marie Alstadt, Cécile Guilbert, Hélène Renon et Claire Tencin tendent leur fil d’Ariane pour dénouer le labyrinthe de Jean-Philippe Domecq. Maïeutique peut-être, exercice passionnant, souvent.

Politique, art, vitesse, paysage mais aussi réminiscences, parcours d’un homme prenant à son compte le « je suis moi-même la matière de mon livre » et pour notre plus grand plaisir

DISSIDENCES, Kostas Papaïoannou de François Bordes

François Bordes, Kostas Papaïoannou (1925-1981). Les idées contre le néant, Paris, Éditions La Bibliothèque, collection « Les Cosmopolites », 2015, 172 pages, 14 €.

Un compte rendu de Patrick Marcolini

Il manquait jusqu’ici une biographie intellectuelle de cette figure méconnue de l’anti-stalinisme de gauche que fut Kostas Papaïoannou, philosophe grec qui vécut la majeure partie de sa vie à Paris, et qui fut tenu en haute estime par des personnalités aussi différentes que Raymond Aron ou Guy Debord. L’essai de François Bordes, nourri de ses recherches dans les fonds de l’IMEC, vient combler cette lacune. Il nous replonge dans les années de Guerre froide, à l’époque où la déstalinisation du bloc soviétique et des partis communistes, vite interrompue, permit toutefois l’émergence d’une première génération de penseurs qui entreprirent d’extraire l’œuvre marxienne des glaces de l’idéologie. Kostas Papaïoannou en fait partie, lui qui permit à beaucoup de lire Marx dans le texte, et de comprendre comment on était passé du projet communiste aux systèmes d’oppression existant en Russie, en Chine et ailleurs. Mais François Bordes ne rend pas seulement hommage à la lucidité du philosophe. En bon historien des idées, il rappelle que le moment anti-totalitaire français a commencé vingt ans avant la publication de L’Archipel du Goulag en 1974, et que « c’est précisément à ce moment-là que Kostas Papaïoannou joue un rôle qui mérite d’être réévalué car il montre la richesse et la complexité de ces années foisonnantes » (p. 106) – par contraste avec le simplisme et le clinquant des « nouveaux philosophes » qui viendront plus tard.

Le souvenir qu’a laissé Kostas Papaïoannou dans la vie intellectuelle française est peut-être d’abord celui d’un vulgarisateur, en la circonstance de la meilleure espèce. Ses ouvrages les plus diffusés, et d’ailleurs régulièrement réédités jusqu’à aujourd’hui, furent un choix de textes de Hegel, traduits et commentés par ses soins, d’abord publiés par Seghers en 19621, ainsi qu’une anthologie, Les Marxistes, publiée en 1965 dans une collection de poche destinée au grand public, qui donnait à lire l’essentiel des textes fondamentaux de cette tradition intellectuelle, tout en soulignant leur intrication avec l’histoire sociale et politique2. Le premier fut salué à sa parution par des personnalités aussi différentes que Jean Wahl, Brice Parain et Louis Althusser. Quant au second, Guy Debord lui-même le recommandait à ses correspondants soucieux de s’instruire en théorie marxiste3. Dans la même perspective, Papaïoannou traduira plus tard chez 10/18, avec le souci d’éviter tout jargon, des textes aussi exigeants que La Raison dans l’Histoire ou les écrits de jeunesse de Marx et d’Engels.

Mais François Bordes rectifie cette image finalement assez subalterne du vulgarisateur de talent, pour nous rappeler que Kostas Papaïoannou fut aussi un philosophe authentique et un polémiste hors pair. L’un n’allait pas sans l’autre en ce temps-là, car délivrer Marx de l’idéologie n’était possible qu’en se lançant dans un combat acharné contre les marxistes, qu’ils soient hommes d’État à Moscou ou philosophes en chaire à Paris (les seconds se bornant le plus souvent à emballer de spéculations sophistiquées la doctrine rudimentaire des premiers). L’originalité de la méthode du philosophe grec a consisté, selon les mots de François Bordes, à « utiliser Marx pour critiquer le marxisme » (p. 91). En effet, bien qu’excellent commentateur, Kostas Papaïoannou ne se bornait pas à gloser sur un corpus théorique dont il soulignait selon les cas les vues lumineuses ou les angles morts. Il fit du concept marxien d’idéologie un outil de compréhension du marxisme-léninisme ; il observa la réalité soviétique au prisme du concept d’aliénation ; il étudia la géopolitique de l’URSS à la lumière des textes de Marx sur la question russe ; et il entreprit de croiser la collectivisation agraire avec le concept de despotisme asiatique. Tout au long des années 1960 et 1970, de cet affrontement sont nés de multiples articles, publiés dans des revues telles que DiogènePreuves ou Le Contrat social, et recueillis après sa mort dans le volume De Marx et du marxisme, publié en 1983 chez Gallimard à l’initiative de Raymond Aron, dont il fut proche. Or, comme le révèle François Bordes, Kostas Papaïoannou avait posé les bases de cette analyse critique de Marx, du marxisme et du communisme dès les années 1950, dans ses textes publiés en grec, à l’époque où, ayant fui la guerre civile, il espérait encore pouvoir revenir dans son pays natal et réintégrer le monde universitaire.

Si De Marx et du marxisme reste un sommet en termes d’herméneutique et d’histoire de la pensée marxiste, la pointe polémique de l’œuvre de Kostas Papaïoannou reste toutefois L’Idéologie froide, son pamphlet publié chez Jean-Jacques Pauvert en 1967, dans la célèbre collection « Libertés » au format oblong et aux couvertures couleur papier kraft, dirigée par Jean-François Revel. Véritable soufflet à la face des marxistes orthodoxes, ou pour reprendre les mots de François Bordes, « missile philosophique », le livre rassemblait de manière percutante les principaux arguments de la critique du stalinisme qu’on retrouvera un an plus tard sur les murs et dans les assemblées de Mai 68. Un missile de longue portée même : le propos de L’Idéologie froide résonnant familièrement avec l’actuel retour en grâce du marxisme dans l’intelligentsia, les éditions de l’Encyclopédie des Nuisances ont jugé utile en 2009 de rééditer ce pamphlet pour faire pièce aux divagations qu’on peut parfois entendre du côté de Vincennes ou de la rue d’Ulm.

Mais à l’énoncé des noms d’Aron, de Revel, et peut-être aussi de la revue Preuves (organe de la guerre froide culturelle menée par les États-Unis contre les communistes)4, le lecteur aura peut-être tiqué : des années 1950 aux années 1970, ce sont là les fleurons français de la pensée libérale et atlantiste. De fait, Kostas Papaïoannou a aussi participé en 1978 à la fondation de la revueCommentaire, connue pour ses penchants néolibéraux. Il ne faudrait pas cependant faire de déductions trop hâtives. L’auteur rappelle que Papaïoannou avait commencé sa trajectoire politique dans la gauche socialiste grecque, comme membre de l’ELD, l’« Union démocratique populaire », un petit parti fondé par son père, proche des pivertistes français, et qui finit par rejoindre l’EAM, le Front de libération nationale formé sous l’égide du Parti communiste grec. Le philosophe participa à ce titre à la résistance antifasciste, tout en acquérant une connaissance directe de la mécanique du stalinisme. François Bordes montre bien, aussi, son mépris à l’égard des anti-totalitaires des années 1970 (Bernard-Henri Lévy, Bernard Glucksmann et les autres). Il souligne la proximité de Papaïoannou avec Cornelius Castoriadis et Kostas Axelos, qui firent avec lui la traversée de la Grèce vers la France à bord du mythique Mataroa, et dont la démarche post-marxiste était tout sauf une reddition devant l’ordre des choses. Il évoque également l’attitude ambivalente de Kostas Papaïoannou en 1968, trouvant des interlocuteurs chez les situationnistes, mais participant ensuite à la manifestation de soutien à de Gaulle, ou en 1981, à la veille de sa mort, lorsqu’il espère voir François Mitterrand gagner les élections. Enfin, comme pour achever de brouiller les cartes, François Bordes rappelle que deux des derniers livres de Papaïoannou furent publiés par des maisons d’édition d’ultragauche : Lénine ou l’utopie au pouvoir, chez Spartacus en 1978, et La Consécration de l’histoire, chez Champ libre en 1983 (François Bordes soulignant la haute tenue philosophique de ce dernier ouvrage passé relativement inaperçu).

On pourrait dire que cette équivoque n’en est pas une : après tout, les libéraux et l’ultragauche avaient l’anti-stalinisme pour point commun, et c’est peut-être cet anti-stalinisme qui fut la ligne directrice de Kostas Papaïoannou en politique. Il est dommage que François Bordes ne se penche guère sur les équivoques qu’impliquait une telle position, et qu’il ne mette pas en discussion les analyses de Michael Scott Christofferson sur les liens entre le néolibéralisme et les critiques de gauche et d’extrême gauche du stalinisme5. Mais cette lacune est peut-être volontaire, car cet historien a tendance à voir dans les adversaires intellectuels du Parti communiste et du marxisme orthodoxe, fussent-ils sincères, des « alliés objectifs » de la bourgeoisie – le genre de biais que Kostas Papaïoannou avait précisément en horreur. François Bordes, pour sa part, semble être plutôt de ceux qui pensent que la vérité est toujours révolutionnaire. Et dans la mesure où Papaïoannou a passionnément cherché la vérité sur le marxisme sans trop se préoccuper des forces sociales ou politiques que son travail pouvait ainsi favoriser, la question qui sous-tend l’essai de François Bordes devient celle, malheureusement récurrente dans l’histoire, des points d’ancrage d’une pensée libre dans une époque qui ne l’est pas.

C’est pourquoi Kostas Papaïoannou fut un intellectuel périphérique, marginal non par vocation mais du fait de sa lucidité. Bien qu’entouré d’amis, sa situation fut toujours précaire : privé de passeport pendant près de dix ans, ne devant son poste de chargé de recherche au CNRS qu’au soutien de quelques-uns, oscillant entre les cultures (à côté de la philosophie occidentale, l’art grec et la peinture byzantine firent aussi partie de ses objets d’étude), il resta un « éternel étudiant » (p. 19) auquel les institutions du savoir ne firent pas bon accueil. Pour ne citer qu’un exemple de cette marginalité à la fois subie et assumée, son obstination à utiliser Marx pour critiquer le marxisme, qui aurait pu le rapprocher de son contemporain Maximilien Rubel dont le projet intellectuel était semblable, l’en éloigna au contraire. Rubel, tout en reconnaissant la qualité des travaux de Kostas Papaïoannou, ne pouvait se résoudre à sortir de la tradition marxienne. C’était au contraire le pas suivant dans la démarche du Grec : considérer Marx comme un représentant de la tradition philosophique occidentale, à l’image de Descartes ou de Kant – et le traiter en conséquence, ni plus ni moins.

Il y a bien sûr quelque chose de tragique dans cette marginalité consentie, mais aussi une étrange poésie, qui filtre à travers le sourire et la légèreté apparente de ce bon compagnon que fut Kostas Papaïoannou pour ses proches – au premier rang desquels Octavio Paz. C’est aussi le mérite du petit livre de François Bordes que de laisser le dernier mot à cette poésie et cette amitié-là, sans rage de conclure.

1Disponible aujourd’hui aux Belles Lettres, dans la collection « Le goût des idées » de Jean-Claude Zylberstein, dans une nouvelle édition préparée par François Bordes et Laurie Catteeuw.

2Augmentée et remaniée, elle est devenue en 1972 Marx et les marxistes, aujourd’hui disponible chez Gallimard dans la collection « Tel ».

3Cf. Guy Debord, Correspondance, volume 2, septembre 1960-décembre 1964, Paris, Fayard, 2001, p. 315. Debord qualifiait aussi son Hegel d’« excellent » (Correspondance, volume 4, janvier 1969-décembre 1972, Paris, Fayard, 2004, p. 541).

4 Cf. « Preuves » : une revue européenne à Paris, présentation, choix de textes et notes de Pierre Grémion, Paris, Julliard, 1989. Sur cette revue et son rôle dans la « guerre froide culturelle », Pierre Grémion, Intelligence de l’anticommunisme. Le Congrès pour la liberté de la culture à Paris, 1950-1975, Paris, Fayard, 1995, et Frances Stonor Saunders, Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle, trad. D. Chevalier, Paris, Denoël, 2003.

5Michael Scott Christofferson, Les Intellectuels contre la gauche. L’idéologie antitotalitaire en France, 1968-1981, trad. A. Merlot, Marseille, Agone, 2009.

Sur une île, j’emporterais

JACQUES DAMADE, MILITANT DILETTANTE

Rendez-vous est pris avec le premier éditeur-Robinson de ma série. L’été est là, la rue de presque midi est un four, les volets clos de l’appartement font de piètres remparts contre l’épuisante chaleur. Jacques Damade a créé les éditions de la Bibliothèque voici 25 ans. Il est fier de ce nom, qui a la force de sa simplicité. LA bibliothèque c’est la sienne, les autres ont besoin pour exister d’un qualificatif (nationale, très

 grande) ou d’un nom propre, la célébrité de ce dernier disant la dépendance du lieu à son égard. Les éditions de la Bibliothèque se suffisent à elles-mêmes. Portrait d’un éditeur qui cultive le singulier.

Si les éditions de la Bibliothèque étaient une île, ce serait une île sur une rivière, pas du tout une île perdue comme les Galapagos, non, une île très proche qu’on peut atteindre avec un bateau à rames, explique Jacques Damade qui se prête volontiers au jeu de mes questions métaphoriques. Ce tout proche, c’est une pièce de l’enfance, magnifique, murs hauts, couverts de plus de 5 000 livres accumulés entre 1580 et 1840. C’est là que le grand-père s’enferme à lire l’après-midi après la promenade du matin. Il lit le latin, le grec, relit régulièrement les Métamorphoses. Il donne des conseils de lecture au petit Jacques, tandis que la grand-mère s’occupe des propriétés.

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venise

« Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n’en suis jamais sorti. »

Jorge Luis Borges

La Bibliothèque Numérique